‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 76 sur 394 · Cité par Lecanuet, t. I, p · texte numérisé non relu

Cité par Lecanuet, t. I, p

ment, surtout au problème même de la liberté constitutionnelle en Suède. Ils feront l’objet de son second article, destiné à la Revue Française d'avril 1830 :, où son ami le baron d’Anckarsvärd sera à l'honneur. Après un bref historique du rôle de la Suède en Europe, Montalembert déplore son actuel état de stagnation et souhaite qu’elle prenne des formes politiques « franchement représentatives ». Puis il raconte la session des États généraux rassemblés en diète de novembre 1828 à mars 1830. Étude admirable de précision, mais partiale. La servilité du clergé, l’absence d’un véritable Tiers état, la rareté des sessions, le manque de vie politique même municipale, l’invraisemblable complication du processus à suivre par une propôsition de loi, voilà quelques-unes des causes de la stérilité de ces assemblées. Une partie de la noblesse, avec d’Anckarsvärd, prédit que dans la lutte mondiale entre « despotisme et liberté, celle-ci doit l'emporter » et que soutenir celui-là c’est mal servir le roi. Le quatrième ordre, l’ordre des paysans, s’élève à l’unanimité contre la méconnaissance de l’esprit de la révolution de 1809 qui avait changé la dynastie — mais, lors d’un vote sur l’abrogation d’une arbitraire loi de presse, cette unanimité se change en minorité par la vertu de dix mille écus gouvernementaux: Bref, de défaite en défaite, notamment sur la décharge à délivrer aux conseillers d'État (ministres) pour leurs actes depuis la diète précédente, et sur le budget, l’opposition libérale fut réduite à disparaître : le baron d’Anckarsvärd quitta la diète. Le gouvernement en profita pour prolonger la session et obtenir le vote de ce qu’il voulait, le rejet de ce qui l’incommodait. Ceci dit contre les journaux français, mal informés,qu’ont trompés les apparences du parlementarisme, Montalembert conclut avec tristesse qu’il y a peu d’espoir de voir triompher le libéralisme, étant donnée l’apathie de la nation. Et cependant, ajoute-t-il — deux mois avant la révolution de Juillet — par allusion à la révolution suédoise de 1800,

on ne change pas sans grand travail de dynastie, et la génération qui prend ce parti est tenue de valoir mieux que celle qui l’a pré-

1. O. C., t. IV, pp. 3-81 ; cf. Mlle de Lallemand : Montalembert et ses amis…., PP. 201-202.

cédée, de veiller et de lutter avec plus de constance. S’endormir comme la Suède sur un demi-triomphe, c’est ne tenir aucun compte des faveurs d’en-haut, c’est jeter les armes à moitié chemin quand il faudrait marcher et combattre jusqu’au bout 1.

Guizot, à qui Montalembert remit cet article, distingua le talent de l’auteur mais subit surtout l'attrait d’une jeunesse qui laissait éclater toutes les richesses de sa nature « avec son inexpérience impétueuse, ses grands désirs et ses beaux instincts», sa foi solide, « naïve », ses pensées profondes … ?. Le rédacteur de la Revue Française, mortifiant son nouveau collaborateur, retrancha de nombreux détails et retarda la publication de l’article ; pas assez cependant, puisqu'il fut prié par le père de Montalembert d’ajourner l'insertion à une époque beaucoup plus éloignéeafin de ne pas compromettre la bonne entente entre la légation de France à Stockholm et le gouvernement suédois. Guizot répondit que l’article était déjà imprimé®. De fait, il parut dans le numéro daté de mai 1830. Au ministère des Affaires étrangères on tança vertement le jeune Montalembert.

Il consacra une autre étude à la Suède dans la Revue des Deux Mondes de novembre 1830 : De la péninsule scandinave sous le rapport militaire et maritime en 1830 *. La précision de la documentation frappe cette fois encore. Sa principale source est la correspondance échangée entre Montalembert et le baron d’Anckarsvärd 5 lui-même avec qui il s'était lié à Stockholm, qui lui avait ouvert les yeux sur les réalités politiques suédoises et communiqué cette crainte de la Russie dont le parlementaire français sera l'écho f.

Les lettres de Montalembert au baron reflètent une compréhension très remarquable, un rare intérêt porté aux affaires

2. Discours pour accueillir Montalembert à l’Académie française, De0:

3: A. L. R. Dossier 346. La lettre du comte Marc-René est du 17 juin. | 4. Numéro d’octobre-novembre 1830, t. III, pp. 145-175. G. Goyau l’a analysé dans la Revue Montalembert du 25 janvier 1920.

5. Publiée dans la Revue d'Histoire diplomatique, janvier 1906.

6. Voir en particulier infra , chapitre 1x : La Question d'Orient.

suédoises. Il accepte de collaborer au Medbogaren, journal d'Anckarsvärd. Il déclare tout net à son respectable ami qu’il a pour la Suède « dont le passé est si célèbre et le présent si peu compris. un attachement qui ressemble à du patriotisme » !, Effusions d’un cœur prodigue.

Montalembert écrira dans l’Avenir un troisième article, Du catholicisme en Suède, à la gloire de la poignée de ses frères perdus au milieu du pays luthérien. Il en appellera de l’histoire mal informée à « cette grande régénération » du passé que le catholicisme doit provoquer, pour montrer toutes les fondations religieuses du Moyen âge, l’héroïsme des évêques contre les Danois, le passage quasi inconscient du peuple à l’hérésie. Au nom du vieux prêtre français qui s’est voué à la mission de Suède, Montalembert demandera de l’aide, il attirera des apôtres vers « cet exil sacré »; 1l promettra «une hospitalité infatigable, cette bonté et ce dévouement d’amitié qui appartiennent à toutes les nations de race germanique » ; il évoquera ces rochers, ces lacs, ces forêts, ces

neiges, nature puissante et vierge où l’homme approche *

Sauvage aussi, et persécutée, l'Irlande envoûte Montalembert avant même qu’il la connaisse. En 1828, il résout, après la lecture de Grattan, d'écrire une histoire d’Irlande. Il se propose d’y montrer l’acharnement des jacobites irlandais contre la révolution de 1688, l’asservissement, la résurrection sonnée par Grattan, le désastre parlementaire de 1801 qui remit la nation en état de dépendance et la priva de parlement. Ainsi il offrirait « à la France des modèles constitutionnels et l'exemple d’une nation qui perdit sa liberté par sa complaisance pour le trône » et il déploierait les fastes du patriotisme irlandais engendré par le catholicisme 5.

Montalembert se met au travail, commande des livres, prend contact épistolaire avec le fils de Grattan, accumule

1. Revue d'H istoire diplomatique : janvier 1906, pp. 43, 44. 2. L’Avenir : 20 mai 1831 ; O. C., t. IV, PP. 192-201... 3. Lettres à un ami de collège : 21 novembre 1828, PP. 115-116.

une documentation variée. Renseignements géographiques et chronologiques, ethniques, hagiographiques, ecclésiastiques sont clairsemés sur quatre cahiers au moins !, citations d'Eckstein, de Thierry et de Macgeoghan, étymologie d'Ile sacrée (‘low de Diodore aurait été confondu avec ispév), bulles pontificales, épîtres épiscopales, etc, etc. voilà autant de matériaux amenés sur le chantier.

Le projet avorta ?. Montalembert se contenta de publier dans le Correspondant (18 juin 1830) un compte rendu des Scènes populaires en Irlande de M. Shiel. Il y trace un « portrait d'imagination » de l’archevêque de Dublin, « portrait auquel la réalité correspond exactement », constatera-t-il quatre mois plus tard, ce qui prouve la méthode dangereuse et l’heureuse intuition de l'historien 8.

Montalembert était ainsi préparé à visiter l’île ou mieux à y vivre pendant la moitié de l’automne 1830. Elle l’accueille comme un prince charmant. Sa beauté le bouleverse au point qu’il n'ose plus préférer l'Allemagne, ses légendes le ravissent. L'amour de leur Dieu et de leur patrie, auquel les Irlandais sacrifient tout, lui arrache des cris d’admiration. Il approche d’O’ Connell «le Libérateur », qui vient d'obtenir /’ Acte d’émancipation des catholiques. Par l’Acie d'union en 1800 on avait promis aux Irlandais droit de vote et d'éligibilité. Georges III s'était opposé à ce que la promesse fût tenue. Les Irlandais arrachèrent leur droit. L'Association catholique fut fondée qui se révéla imbattable. Organisée puissamment, financièrement soutenue, ayant pour elle la justice, la jeunesse anglaise whig et tory, elle incendia l'Irlande grâce à O’Connell. Malgré la loi celui-ci fut élu, sans quele sheriff osât l’invalider. Wellington et Peel, qui sous Canning avaient résisté, capitulèrent. Le roi céda. L’Acie d’émancipation fut voté en 1829. Montalembert avait exulté de cette « victoire de l’esprit nouveau » 4 et rêvé d’en saluer le héros. Le Libérateur lui offre l'hospitalité. Il l’écoute, en privé et en public. Il

1. Nous en avons retrouvé deux aux archives de la Roche et deux autres à celles d’Écotay.

2. Cf. Miie de Lallemand : Montalembert et. l'étranger, p. 17.

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