‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 96 sur 394 · Lettres à un ami de collège, pp · texte numérisé non relu

Lettres à un ami de collège, pp

Quel regret dans ces mots sur le triomphe de la démocratie : « Désormais la noblesse ne sera rien en France : » !

La passion d’antan n’est pas éteinte, d’ailleurs, et il écrit dès le 11 août à Lemarcis :

Vous ne sentez pas assez ce qu’il y a de généreux, de sincère, d’unanime, de non prémédité dans le mouvement du 28 au 30 juillet. Vous savez ce que je pense des chefs, mais j'avoue que j'admire beaucoup les masses. (Un) ouvrier. disait à mon ami d’Herbelot : « Je sais qu’il ne nous reviendra rien de ce que nous avons fait et que nous n’en mourrons pas moins de faim à l’hôpital, mais nous l’avons fait pour la patrie, pour vous qui êtes un bourgeois et qui en profiterez ? ».

Narrant les péripéties de toutes ces journées à son ami suédois quelques jours après, Montalembert coupe son récit de considérations, d’élans véhéments et contradictoires. Les masses populaires ont été « héroïques », et de citer une lettre de son père :

Ils ont renversé en vingt-quatre heures la plus formidable, la plus abjecte des tyrannies ; ils ont conservé leurs droits, relevé la dignité de leur pays, battu 15.000 hommes les plus braves et les mieux disciplinés d'Europe, frappé d’étonnement le monde entier par la promptitude et l’énergie de leurs résolutions ; et nous les voyons maintenant taillant tranquillement les pierres, réparant les rues, enfin se livrant à leurs occupations ordinaires comme s'ils avaient fait la chose la plus simple et la plus naturelle, et tout cela sans s'être abandonnésun seul instant au désir d'améliorer leur position personnelle.

Montalembert ne se console pas d’avoir manqué cette unique occasion de verser son sang pour la cause qui avait absorbé les premières affections, émotions, de sa vie poli-

Ce compte réglé en faveur des révolutionnaires, provoqués par Polignac et consorts, les conséquences de la révolution n'en sont pas moins effrayantes et il convient de se rallier aux Chateaubriand, aux Royer-Collard, de défendre « l’autorité quelle qu’elle soit, la religion, la morale publique ». La

1. Même lettre du 16 août 1830 à Anckarsvärd. 2. Cité par Lecanuet, t. I, p. 95.

présence au gouvernement de son ami Guizot et du duc de Broglie permet à Montalembert de ne point désespérer :.

La réaction conservatrice ainsi manifestée, Montalembert l'exprime plus vigoureusement à d’Herbelot. Est-ce pour le duc d'Orléans que vous vous êtes battu et de quel droit frustrer du trône le duc de Bordeaux ? ? lui demande-t-il. Il est ému jusqu’au fond de l’âme en lisant le fameux discours par lequel Chateaubriand «inutile Cassandre » témoigna son attachement au roi vaincu : « C’est à mon avis ce que le régime parlementaire a produit de plus parfait et ce discours seul suffirait pour ennoblir et immortaliser ce régime ». Par contre Montalembert blâme formellement l’illustre pair d’abandonner la Chambre haute.

Il fallait renoncer à toute fonction, mais ce n’est pas un fonctionnaire qu'un pair de France ou un député ; c’est un homme revêtu d’une mission auguste, nécessaire à son pays, et, pour un pair, inamissible. Y renoncer c’est renoncer à la France. Martignac, avec moins d’éclat,a pris un parti bien plus utile &.

Dans le Correspondant il conjurera bientôt les légitimistes de ne pas déserter ainsi. Car la vague d’anticléricalisme et d’anarchie le désespère qui succède à la modération de Juillet4, Enfin, « la terrible conviction » perce en lui « que la France en marchant au grand galop vers la république, marche aussi à la désorganisation religieuse, sociale et morale la plus complète 5 ». Au vrai

la France est déjà une république et rien autre chose. Le Roi est le premier des républicains. L’est-il de bonne foi ou non ? C’est ce que l'avenir décidera. La masse du peuple a été admirable et

pouvait l'être encore, j'en suis sûr ; maïs les masses ne peuvent rien

1. Lettre de Montalembert à Anckarsvärd : 16 août 1830 ; Revue d'Histoire diplomatique, pp. 46-40.

2. Lettres d'Herbelot... : 24 août 1830, p. 217. — Guizot lui-même a reconnu dans ses Mémoires que la solution la plus régulière eût été la proclamation de Henri V avec régence du duc d'Orléans.

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