‹ Le rosaire au soleilChapitre 10 sur 22 · LA FLAGELLATION · texte numérisé non relu

LA FLAGELLATION

Ce n'était pas que Charles Durand fût absolument un mauvais iiomme et, sans doute, entrait-il quelque charité dans ce fait qu'il avait voulu connaître son neveu, devenir son tuteur et le faire éduquer. il y a chez le libertaire une sorte de tradition basée sur ce qu'il appelle « l'honneur ». Cet « honneur » est de même nature que cette « vertu » chère à l'aristocratie du dix-septième siècle, moins le raffinement.il consiste en une sorte d'observance formelle de certains usages . Il est possible que Charles Durand eût été à ses propres yeux un homme sans honneur s'il avait délaissé l'orphelin dont il avait voulu depuis longtemps ignorer le père. Celui-ci s'était aliéné son frère pour avoir déclaré dans un repas de famille que, sans la foi, la vie lui eût été bien amère et ajouté que l'homme ne peut comprendre ce qui est au-dessus de sa raison. Charles

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Durand s'était emporte contre les convictions du pauvre typographe, leur opposant les arguments qui ont cours dans les réunions libre-penseuses, à savoir que le scalpel n'a jamais rencontré l'âme dans le corps et que rien n'existe que par hasard. Il avait cité, à l'appui, quelques théories sur la pluralité des mondes habités et sur les canaux d'irrigation de la planète Mars.

Tant de science primaire n'était que drôle quand elle ne passait pas à l'action. Charles Durand ne différait d'aucun autre simple d'esprit apte à recevoir les bourdes les plus invraisemblables, si elles lui sont débitées par un homme qui méprise les prêtres. Mais il pouvait compter parmi les plus violents dans la lutte contre les idées religieuses. On le tenait pour franc-maçon, il est vrai que la petite ville gratifie volontiers de ce titre les hommes qui ne font point leurs Pâques. Et Charles Durand apportait une sorte de frénésie au fait de ne pas mettre les pieds à l'église, même les jours d'enterrement.

Lucien le savetier, son voisin, dont la fille Marie avait, deux mois auparavant, donné une rose à Petit-Pierre, était catholique et le moutrait. Charles

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Durand marquait une aorte de silencieux dédain à cette piété qui lui enlevait une humble voix en temps d'élection. Lucien était un homme bon. Ses idées étaient en ordre comme les carreaux de son potager. Il vivait avec sa femme et cette enfant d'une douzaine d'années dont les trois sœurs plus âgées étaient placées. Il travaillait ferme sur semaine et une petite aisance régnait chez lui, car il n'était point ivrogne ni débauché. Son seul luxe était d'aller tuer quelque lièvre le dimanche après la messe de Taube, en compagnie d'un camarade.

On approchait de la Noël. La vie de Petit-Pierre s'écoulait telle qu'une rivière sans ombrages. Parfois il regardait par la lucarne de sa mansarde le jardin où Marie lui avait donné la rose. Il avait envie de pleurer parce qu'il se disait que là ce n'était point comme ici d'où se trouvaient bannies la Croix et la sainte Vierge. Il songeait avec amertume au bidon de Lourdes que son oncle avait jeté par la portière du wagon, en l'emmenant. II n'avait plus d'images pieuses que dans son cœur. Il eût voulu reposer ses yeux sur un crucifix. Cette interdiction de n'assister pas aux offices, de ne s'adon-

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ner à aucune pratique, ne réussissait qu'à accroître en lui le désir de Dieu. Il avait souvent reçu l Eucharistie depuis sa première communion privée, jusqu'au jour où son oncle était venu l'arracher à ses bienfaiteurs. Il connaissait le goût du pain des anges, la force invincible qu'il donne avec douceur. A chaque dimanche et fête, son père et lui s'étaient rendus à la sainte table, dans une obscure église de Bordeaux, depuis la mort de maman. Si l'on évoquait alors le souvenir de celle-ci, on éprouvait de la joie dans la tristesse.

Combien donc il enviait la famille de l'artisan ! Il conservait la rose de Marie, comme si elle l'eût rattaché, par son arôme encore sensible après deux mois, à cette atmosphère qui entourait la douce enfant et les siens. Nul doute que l'oncle Charles ne fût entré en colère, s'il avait eu vent de ce cadeau, lui qui avait défendu à Petit-Pierre d'échanger aucune parole avec Marie. Mais l'orphelin avait encore cette joie de la regarder partir, le matin, pour l'école libre, au long de la haie où maintenant il n'y avait plus de roses. Et même, pour se donner ce plaisir, il remontait un instant dans sa chambrette après avoir bu son lait. Il s'y attar-

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ddiL II courait ensuite pour n'arriver pas en retard chez rinstituteur.

Ce jour-là, vers midi, à la sortie de la classe, il plut si dru que Petit-Pierre se réfugia sous une porte au moment que Marie, qui croisait le même chemin, venait s*y abriter. Elle lui dit :

— Vous ne me pariez jamais.

— Mon oncle ne le veut pas, mais j'ai conservé la rose que vous m'avez donnée et je vous aime plus que tout au monde.

Elle le reg-arda longuement, réfléchie et tendre, fouilla dans la poche de son tablier, et :

— Je vous donne mon chapelet, fit-elle.

Il le prit. C'était un pauvre objet bleu. L'averse finissait. Ils se quittèrent.

Ce fut l'avant-veille de Noël que Petit-Pierre fut éprouvé de cruelle façon dans sa foi, et précisément à propos du souvenir de Marie.

L'oncle Charles pensait qu'étant donné le caractère obéissant de Petit-Pierre, celui-ci peu à peu se laisserait distraire de cette foi. Il avait interro^-ë le maître d'école qui s'était déclaré satisfait du Irav:m1 de son élève, encore que persistassent, dil-il,

de légères traces de superstitions qui ne manqueraient point de s'effacer, grâce à la substantielle doctrine des manuels condamnés par les évêques. Mais un fait grave se produisit. La servante de Tonde Charles ayant vu Petit-Pierre tirer devant elle de sa poche son mouchoir, et, sans qu'il le voulût, un bout du chapelet, elle en fît rapport le soir même. Le mécréant, saisi par sa haine hystérique, n'attendit point pour sévir. Il était au lit déjà. Il se releva, ne passa qu'un pantalon, encore qu'il g"elât, chaussa des pantoufles et, muni d'une lumière, fit irruption dans la chambre du pauvre enfant. Celui-ci qui était à genoux se redressa dans la candeur de sa chemise. Il était là, surpris, avec, autour de ses doigts, l'objet incriminé.

L'homme, dur et méprisant, contemplait cette frêle créature :

— Tu crois donc en Dieu? questionna-t-il. D'abord l'enfant ne répondit rien.

L'oncle Charles reprit :

— Tu crois à cette bêtise? Tu crois que Dieu c'est ce pendu à l'avenue de la gare?

— C'est Lui, répliqua Petit-Pierre.

UÊê ■TBiiwE» DOULOURZUX

Sur cette réponse, le brutal lui donna un coup de poing sur la joue.

— Voyons si tu oseras le redire? fit-il, la main à nouveau levée.

— C'est Lui.

Le poing s'abattît, frappa le nez. Un large flot de sang baigna la chemise.

Le bourreau ordonna :

— Tu vas me remettre ce joujou stupide.

Petit-Pierre eut alors un geste auquel ne s'attendait pas Charles Durand. Il fit tomber la bougie et, ouvrant la lucarne, il projeta avec force du côté de chez le savetier le chapelet par lequel il venait de vivre le deuxième Mystère douloureux.

Le lendemain matin, Petite-Marie, à sa grande surprise, retrouva accrochés à la haie où elle avait cueilli la rose en octobre les grains bleus qu'elle avait donnés à Petit- Pierre : un peu de sang tachait la croix.

De ce jour il fut convenu que l'enfani. ne prendrait plus ses repas en compagnie de son oncle, mais à la cuisine :

— Jusqu'à ce que tu deviennes un homme, lui déclara le liibertaire.

La victime ne s'affligea point de cette nouvelie disposition par quoi Ton pensait l'humilier. A table, son oncle ne lui avait jamais beaucoup adressé la parole, et la salle à manger lui déplaisait dont les murs s'ornaient d'une Déclaration des droits de Thomme, d'un tableau des monnaies à prendre ou à refuser, d'une gravure représentant une femme presque nue fumant une cigarette et d'une chromo luisante où trois moines aux nez rubiconds buvaient devant une barrique. La cuisine n'offrait point tant de luxe, mais quand Petit-Pierre s'y asseyait poui manger, il pouvait apercevoir le coin du toit qui abritait Marie. Il n'eut pas l'idée de s'enfuir après ces mauvais traitements; il avait promis de vive voix au Père Bénédictin de montrer de la patience et, dans son cœur, à M"« Dominica.

Celle-ci continuait de réciter chaque jour, à l'intention de l'enfant, cette partie de son rosaire qu'elle appelait sa dizaine de Lourdes. Elle n'avait eu, par le religieux, que des nouvelles fort vagues de Petit-Pierre, tenues confidentiellement du curé de la paroisse si fort honni par Charles Durand. Ainsi la jeune fille avait-elle appris outre la mise,

LSS MYSTBFlfiS DOULGUASUX I !^

déjà prévue, à l'école laïque, de son protégé, rit>. jonclion à lui faite de s'abstenir de toute pratique relitrieuse. Et c'étaient là tous les renseignements qu'avait pu fournir le prêtre qui ne connaissait pas les résistances du petit chrétien, ni les brutalités que M. Charles Durand avait commises. Recevoir directement des nouvelles de l'orphelin, Dominica n'y pouvait songer. Le Père de Lourdes avait recommandé à celui-ci, lors dé leur dernière entrevue, qu'il n'eût à correspondre sous aucun prétexte ni avec elle ni avec lui. On sait à quel point le moine prudent se méfiait du sectaire de bas étage.

Dominica, tout en continuant de prendre une part active aux bonnes œuvres habituelles, redoublait de joyeuse générosité à cette époque des étrennes. Ses tristesses et soucis, elle les réservait pour cette part de la vie qu'elle menait dans la solitude de son cœur, avec Dieu. Lorsqu'on s'étonnait autour d'elle d'une certaine discrétion qui la faisait se taire au sujet de quelque service qu'elle avait rendu, et que l'on avait appris incidemment, ell*^ objectait :

— ■ Je ne veux importuner que Notre-Seigneur.

Il4 LK nos Ami AU SOLBIL

Vous n'auriez point, pour m'entendre, sa patience qui est le fruit du deuxième Mystère douloureux I

Sa charmante orig-inaiité savait dérider les plus austères. Son grand-oncle maternel, l'amiral, lui avait déclaré : « Tu es à la fois ma filleule et ma nièce; il est des oncles trop faibles pour leurs neveux qui font la noce; je ne serai jamais assez faible, à mon gré, pour tes caprices. »

Dominica se Tétait tenu pour dit, et ne manquait point de faire appel au vieux marin, quand arrivaient « les échéances ». Il est vrai qu'elle était fort dépensière et que ses revenus personnels, tout importants qu'ils fussent, la trouvaient souvent à court. Cest avec minutie qu'elle choisissait chaque objet, même celui qu'elle offrait tous les ans au père Framboisier qui tirait le cordon de la porte et auquel, certain soir, elle avait adressé une part de langouste, ce qui avait tant fait rire les convives. Elle prévenait les désirs, ou se les faisait avouer subtilement par les intéressés. Les cadtiaux les plus divers passaient entre ses belles mains, depuis une chaufferette destinée à une marchande en plein vent, jusqu'à la canne à pêche rêvée par un retraité de 1870 qu'elle avait connu dans un

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hospice. Encore, c'était un carnet avec un cent de cartes de visite gravées au nom de la veuve qui tenait le bureau de tabac du coin, bonne dame qui n'avait pour toute consolation humaine que la fierté d'une vague noblesse ; ou bien un cheval à mécanique, une lampe. Le valet de chambre, impassible, entassait un à un les paquets les plus hétéroclites dans la lingerie convertie en bazar. La mère, les sœurs, cousines et amies venaient assister au déballage et s'amusaient follement lorsque, à chaque article nouveau que l'on déficelait, Dominica s'exclamait :

— Ohl maman! Qu'il est joli! Je veux l'essaver I

Mais tant d'ustensiles ou jouets n'empêchaient point les compagnes de Dominica de recevoir d'elle, qui un chapeau, qui une plume, qui un bijou. Elle n'avait pas même oublié, cette année, le Père Bénédictin à qui elle envoyait une aube, ni Annette à qui elle destinait un manteau. Hélas! il lui était impossible de rien offrir à Petit-Pierre 1

Singulière nature, mais combien prenante que celle de Dominical Cette enfant qui, tout à l'heure,

liiÔ LS f-.OsAIfîK AU âOLfilL

s'intéressait aux moindres choses, comme le moine dans son couvent, ou le marin sur son bateau, c'élail la même qui, deux heures après ces ébats et ces rires puissants, moulait à Notre-Dame de la Garde. Qui l'eût, sans la connaître, rencontrée dans ce funiculaire, revêtue d'un caoutchouc gris, aurait-il soupçonné celte fleur éclatante, ce cactus qui s'épanouissait parfois aux feux des salons sous le regard troublé de jeunes gens? Non, et d'autant moiîis que ce vêtement cachait une sobre mais chère élégance. Ce qui surtout aurait donné le change à Tobs-rvateur eût été cette physionomie pleine de recueillement, cet abîme des yeux au fond duquel planait la lueur de la prière, il y avait aussi, dans la façon d'appuyer ses mains sur la pomme de son parapluie, une absence de recherche dans l'attitude que l'on ne rencontre guère que chez les Filles de Saint-Vincent de Paul et chez les femmes du peuple.

Dominica pria dans le saint lieu pour tous ceux qui l'intéressaient particulièrement; puis elle fit une amende honorable au Seigneur pour les irré» vérences, profanations, i^mpiétés dont on le flagelle quotidiennement. Lorsque, après avoir allumé un

LES MYSTÈRES DOULOUREUX

cierge à rintenlion de Pelil-Pierre, elle ressortit sur la terrasse, la tempête menaçante depuis midi éclatait sur Marseille. Elle voyait, à sa gauche, une mer basculée et, à sa droite, une mer aussi basculée mais immobile : la cité. Le ciel élaitnoir comme une chair contusionnée mise à vif çà et là par les lets des éclairs. Et Dominica poursuivant sa méditation sur les outrages commis envers Noire- Seigneur considérait l'écume marine lancée comme à l'assaut. Et Notre-Dame voyait s'élever, contre rinnocent qu'elle tient, ces salives drainées des terres où crachent les valets de tous les siècles. La statue qu'on se fût attendu à voir tomber ou trem-bler ne bronchait pas. Un vaisseau gagnait le large. Notre-Dame priait. Elle ne perdait pas une goutte du calice. Notre-Dame priait dans les soufflets du vent. C'était la flagellation de la Mère par la flagellation du Fils.

LE COURONNEMENT D'ÉPÎNES

Dominica retourna chez elle, et sa pensée entraL tout naturellement dans le troisième Mystère douloureux si intiiôementlié au précédent que, par quelques points, ils se confondent. EUe se débarrassa de son chapeau et vint se placer devant sa glace par une habitude qui n'allait pas sans coquetterie. Une femme pourra comprendre aisément cette sorte de dualisme qui permettait à Dominica d'être, en même temps que la plus simple des jeunes filles qui, tout à l'heure, en tramway, tenait à deux mains son parapluie, la plus contente de sa beauté.

Sa nature épanouie, généreuse et franche, où la chasteté revêtait un caractère robuste, ne répugnait point à accepter les avantages physiques dont le ciel l'avait dotée.

— Chère amie, avouait-elle un jour à l'une de ses compagnes, en se regardant au miroir, je n'aurais pas aimé d'être ratée... Si j'avais été fleur,

LK8 MYSTèaSS DOUI-OUREUX UQ

j'eusse voulu me trouver parmi les plus belles roses dont on orne un reposoir.

Et, comme craignant d'être allée trop loin dans cette admiration d'elle-même :

— II est vrai que les roses les plus magnifiques se doivent d'exhaler le plus pur parfum et d'en faire profiter le rosier tout entier... C'est la communion des saints.

Ainsi Dominica rachetait-elle bientôt, par une pensée ou par un acte, cette candide complaisance en soi. D'aucuns s'étonneront qu'une sincère piété puisse coexister dans un cœur avec cette affection à soi-même. Ils auront tort. Le monde se trompe lorsqu'il ne veut considérer dans une personne appelée au service de Dieu que des qualités surémânentes. C'est l'avancement dans la sainteté qui \mporte davantage que la sainteté actuelle, et surtout l'avancement dans une intérieure humilité que Dominica possédait à un haut degré, et qui n'avait qu'un rapport lointain avec ce faible de constater que l'on est jolie. Parfois un léger défaut n'est si apparent que parce qu'il se détache, ainsi que chez cette jeune fille, d'un ensemble de vertus excellentes.

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Ce jour-là donc, au retour de sa visite à Notre- Dame de la Garde, Dominica s'était, encore une fois, presque machinalement placée devant la glace. Sa méditation durant l'orag-e l'avait, si je peux dire, suivie, ramenée jusque devant l'eau claire de cette psyché.

Mais, cette fois, en se contemplant, elle songea à la tête couronnée d'épines et ruisselante de sang, et elle prononça avec une g-ravité solennelle :

— Mon Dieu I que je suis loin de votre face î

Et l'enfant merveilleuse pleura. Et soudain toute considération vaniteuse d'elie-même disparut. Elle projetait en pensée, devant elle, ce masque terrible de YEcce homo qui s'est imprimé sur tant de figures comme sur autant de voiles de Véronique. Maintenant, elle opposait à son front sans rides, où sa chevelure splcndide se déroulait comme un noir tourbillon, d'autres fronts rencontrés çà et là, jaunes, soucieux, penchés, sillonnés : le front d'Etienne Durand barré en travers comme si, en réalité, les torsades de la couronne du Christ y avaient laissé leur empreinte après l'enfoncement à coups de roseau ; et ce front d'un ouvrier des docks, ouvert par la chute d'un seau de minium et enve-

LSS MTSTèniS D0UL0UR«t1Ç ÎSÏ

loppé «ians je ne sais quel appareil orthopédique ; et ce front d'un tou^ petit des EFifants Assistés, front moite où se collaient des mè^h^^s, front sans baiser maternel où elle avait ap{)Iiqué ses lèvres, front bombé comme pour s'ouvrir, incliné comme pour tomber... d'autres fronts... Elie opposait à ses yeux, si beaux que parfois ils en paraissaient insolenls, d'autres yeux flétris, roug-is, gonflés, suppliants, résigïîés, voilés par une iiivisible arai» gnée : les yeux de celle qui travaille trop tard à la macliine à coudre; les yeux de la mèr-^ qui, debout, à Lourdes, à côté de la paillasse où est étendu son fils, supplie la Vierge et mord un mouchoir ; les yeux de ce jeune homme qui avait voulu l'épouser, ce r<^çard lorsqu'elle avait dit : non ;... les yeux de ceux qui n'ont plus d'yeux.

Elle opposait à son nez, aquilin et hardi, d'étranges déformations qu'elle avait observées dans les hôpitaux, et, au doux parfum qui flottait autour d'elle, l'odeur brutale de certains pansement».

Elle opposait aux belles musiques et aux paroles flatteuses qui résonnaient dans ses oreilles comme des brises délicates, qui enchantent des coquillages nacrés, les lourds silences qui pèsent autant que des

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injures à Touîe de ceux auxquels le monde ne s'inléresse plus.

Elle opposait à sa bouche, à ce riant rayon de soleil, à cette incarnate et neigeuse fleur éclose là dans l'eau de ce cristal, ces blessures parlantes qui s'élargissent par la fatigue des déboires, qui se contractent au fiel et au vinaigre de l'existence.

— Mon Dieu ! dit-elle à nouveau, mon Dieu ! que je suis loin de votre face !

Elle s'était retournée et prosternée. Elle se sentait interpellée dans le silence. Elle répondit, la face voilée par les doigts ainsi que par les barreaux d'une grille monastique :

— Mon Dieu ! Je renonce à mabouche en expiation des crachats de votre couronnement.

La voix divine la pressait. Elle reprit :

— Mon Dieu ! Je renonce à mes oreilles en expiation des insultes et railleries de votre couronnement.

La voix se fit impérative, telle que l'entendit le jeune Samuel dans le Temple.

— Mon Dieu I Je renonce à mon odorat en expiation des souffles empestés de la soldatesque saluant votre couronnement.

LIS MYSTÈRES DOULOUREUX lîS

On eût pu croire le dialogue fini, cette dernière question posée, car Dominica demeurait à présent plus longuement muette. Elle hésitait, peut-être. Sa tête, dans ses mains, était lourde de ce noir trésor dont elle était si fîère. La réponse se fit attendre quatre ou cinq minutes.

— Mon Dieu I dit-elle enfin, en expiation de vos cheveux arrachés et ensanglantés pendant votre couronnement, je vous offre mes cheveux.

Elle eut un léger soupir. Un vent froid passa sur sa tête effleurée comme par deux ailes.

Il ne faut pas croire que, lorsqu'elle redescendit pour dîner, elle laissa rien paraître aux siens de ce terrible colloque par quoi elle venait de sceller doublement la résolution qu^elle avait prise en cet après-midi où elle méditait sur la Purification. Cette fois encore Dominica ne voulait attrister personne, donnait la réplique aux plaisanteries de ses sœurs et cousines qui remettaient sur le tapi*; la question des étrennes.

— Dominica?

— Eh bien?

— Pendant que tu faisais oraison dans ta cham-

bre, on a encore entassé des paquets dans la lingerie.

— Ouil Oui! Dominical de gros colis 1

— Et même, que le père Framboisier est furieux, il nous a dit qu'on vient de laisser dans sa lo^e un panier qui crie, et qu'il doit y avoir un enfant dedans... Ma chère, il était hors de lui. Nous pouffions... 11 n'a jamais voulu nous remettre ce panier dans l'ascenseur... C'est foui Par instants il cessait de se fâcher pour prendre un air très grave, Tair de la revue, et il nous semonçait :

— Trêve de plaisanteries, mesdemoiselles, je vous affirme qu'il j a un enfant dedans.

Nous nous tordions.

— Pour qui est ce panier? demanda Dominica.

— Mais pour toil

— Pour moi?

— Oui, pour toi.

— Qui l'a remis ?

— Une vieille femme.

— Une vieille femme?

— Une vieille femme.

— Que voulez-vous dire? Comment est-il, ce panier?

LSô itYSfèiiJ.8 aOULÛL'R: UX I3»5

— Oh! ma chère, nous riions îant que nous n'avons pas bien pris le temps de rexaminer... C'est une espèce de bourriche à huîtres munie d'im cadenas.

— Qu'on me l'apporte! s'écria Dominica. Nuas Terrons bien si c'est une boîte à musique.

— Ma fille, lu peux bien attendre jusqu'à la fm - repas! Si c'est encore une de tes originalités

Ljtirî d'avoir acheté quelque phonographe, tu peux en remettre l'audition... d'autant plus que l'amiral viendra passer la soirée avec nous et que toutes tes lubies l'enchantent.

Mais la jeune fille n'eut point à patienter. Le père Frandioisier venait de sonner à l'étage, et il élevait la voix. Le valet de chambre lui répondait avec animation.

— Chut! fit Dominica. Écoutez?

— Je vous dis qu'il y a un enfant dans îe panier! rucrissait le vieux portier. Il y a un enfant. Vous m'entendez?

La mère de famille eut quelque | eîne à imposer silence au;f stridentes gaietés de ses filles 'et aièces. ^'le prononça gravement ;

120 LE IVOSÀIRB AU «OLKIL

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là, voyons! 11 faut en finir.

Elle rappela le valet de chambre :

— Demandez au père Framboisier qu'il entre. Celui-ci était déjà sur le seuil de la salle à manger. Jl balbutiait :

— Pour sûr que je peux affirmer à madame la comtesse qu'il y a un enfant dans le panier... Pour sûr que ce n'est pas le cri d'un petit chat... Mais je n'ai pas la clef... Madame la comtesse voudra bien considérer que je n'ai pas osé faire sauter la serrure, rapport, respect à mademoiselle Dominica... Il y a trois grands quarts d'heure que le ballot a été déposé... Bien vrai que c'est fait pour donner des transes I Ah î Parlant par respect à madame la comtesse, la bourriche sent le poisson...

On crut que les gorges des jeunes filles allaient se déchirer, tant le diapason de leurs rires monta.

La malle d'osier fut apportée. Le valet de chambre, à moitié souriant, la présentait comme un plat d'importance. On se tut. On n'entendait aucun vagissement sortir de là. Les clameurs de gaieté reprirent. La mère de famille, seule, demeurait grave parmi tant d'enfants. Rassurée par le calme

LJfcS M\>TàaK8 DOULOIRKUX ï*?

parfait qui régnait dans la caisse, déjà elle concluait à une perversion de Touïe du père Framboisier, Sur une étiquette ficelée à la bourriche on lisait assez distinctement les prénom et nom de la jeune fille qui ordonna au domestique de cisailler Tune des tresses d'osier qui retenaient le cadenas. Tout le monde se tenait debout pour mieux voir, le colis ayant été déposé sur une table de service.

Enveloppé de haillons, un joli petit enfant dormait dans ce berceau.

— Il faut aller chercher le commissaire de police ! s'exclama la comtesse.

Toutes les jeunes filles, excepté Dominica, paraissaient plutôt surprises.

Mais, elle, souriait. Elle avait joint les mains et, debout, contemplait comme en extase cette fleur abandonnée où, pour le paradis, germait une âme. Aucune préoccupation d'ordre pratique, aucune ilée de mépris pour la malheureuse qui avait refusé son lait à son petit, aucune irritation envers cette inconnue qui semblait ironiquement mettre à Tépreuve une charité qu'elle devait connaître n'effleurèrent une seconde l'esprit de Dominica.

I»S LB ROSÀlhB AU gOLETI,

— Ailezme chercher une serviette propre, dit-elie.

— Mais tu es foile ! déclara la mère. Dimiiiica n'enieiidit pas. Elle souriait toujours,

belle cumnie une rose sombre. Elle ceignit un tablier, s'assit, posa sur ses orcnoux le petit g^arçon et, au milieu de l'hilarité de ses sœurs et cousines, ordonna :

— Tout de suite, chez le pharmacien, un biberon ! Et que l'on fasse chauiîer du lait!... C'est tout ju^le s'il n'est pas mort de froid.

Et, l'ayant débarrassé de ses bardes sordides, elle le torcha, le lava, le frictionna.

La mère de Duminica, femme charmante et bonne, mais un peu sans volonté, et à qui les actes décisifs de cette Clle ori^^inale finissaient toujours par en imposer, n'osa plus qu'insinuer :

— Il me semble que ce drôle serait mieux à la ling-erie, puisque tu veux le soigner avant que l'on prévienne le commissaire de police.

— Le commissaire de police... Le commissaire de police... grommela Dominica ; ne dirait-on pas vrainient que ce bébé a pénétré chez nous couime un malfaiteur, ks mains armées ?

— La lingerie est assez encomDrée par les

Lss MraTÎAss doulcukbux 129

étrennes de Mademoisellej objecta le valet de chambre dont ia face rasée était redevenue impassible comme il sied à tout serviteur bien stylé.

— Puisqu'il en est ainsi, répondit la jeune fille, nous allons emporter mon fils chéri dans la salle de bain. Allumez-y les deux poêles... Oh ! comme il est gelé l... Regarde, maman, ses jolies petites grimaces ?

L'a.miral venait d'entrer. Ses beaux cheveux blancs rejoignaient ses favoris de même couleur, sans une ombre. Ses yeux vifs, sous des sourcils broussailleux, regardaient avec une expression d'indicible gaieté sa filleule Dominica debout, troussant pour le réchauffer l'enfant dans un châle. L'ancien loup de mer aiinail cette belle fille comme si elle eût été sienne. H la portait dans son cœui-, indulgent à toutes ses fantaisies, désireux de l'instituer son héritière. Ils avaient l'un et l'autre la même nature énergique, prime-sautière, et généreuse, indépendante, mais soumise aux ordres supérieurs. Il prononça :

— Elle est bien bonne I Que t'a-t-il coûté ? Rapidement, Dominica raconta l'étrange aventure el :

LB ROSAmB AU SOLBIL

— Grand-oncle marin I C'est un cadeau, une surprise du bon Dieu qui vent me rendre en un seul objet de son amour toutes les étrennes que vous m'aidez à offrir aux uns et aux autres. Oji ! le bel incassable I C'est qu'il est remarquablement jolil

L'enfant, qui pouvait ou qui ne pouvait pns compter plus de cinq à six jours, ouvrait des espèces d'yeux de souris bleuâtres, bavait com.me un escarg-ot. 11 était biond. Son nez relevé^ ses oreilles assez écartées lui donnaient l'air comique du soldat des chansons populaires, tout ce qu'il y a de plus amusant.

— Mais enfin ! demanda consternée la mère de Dominica, dis-moi un peu ce que tu vas faire de ce

' drôle?

— Tu sais bien, maman, que nous avons au grenier deux berceaux et deux moïses! Ce que j'en vais faire? C'est bien simple : quand il aura bu son lait que voilà, le cher amour, je le prendrai avec moi dans ma chambre jusqu'à la grâce de Dieu. Tu sais bien que j'ai soigné des enfants plus d'un coup I Et les drapeaux, et les couches et les toiles cirées, ce n'est pas ce qui manque à la maison I

LES MYàTÈRBS DdULOUREUX l3l

La mère eut un sursaut :

— Voyons, tu es démente ! Ceci dépasse la permission. Je vous en prie, oncle Hector, faites-lui comprendre toute l'étendiie de son absurdité?

L'amirai répondit tranquillement :

— Lorsque nous étions par le vingtième de latitude sud, du côté de Tonga-Tabou, j*ai recueilli un enfant comme ça que j'ai conservé cinq mois dans ma cabine,

— Avec quoi le nourrissiez-voiis? demanda, sans s'ëlonner davantage, la filleule du marin.

~ II tétait les chèvres que nous avions à bord.

— A qui était-il?

— Je ne sais pas. Le coq Tavait rapporté d'un récif où l'on allait pêcher des oursins.

— Qa'est-il devenu ?

— J'en ai fait don, en passant par ! é':m, à un jésuite qui s'occupait de cosmographie.

— Est-ce que c'était un petit cannibale? interrogea la plus jeune des sœurs de Dominica.

— Imbécile! J'ai dit qu'il se nourrissait de lait de -chèvre.

— Vous n*avez jamais su ce qu'il était devenu? fit la mère intéressée, malgré tout, par cette his-

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toire qui la contrariait parce que le grand-oncle semblait, en la narrant, trouver naturel le caprice de sa petite-nièce.

— Mais si. Les Pères sont débrouillards. Ils Tont baptisé, puis fait entrer à l'École polytechnique.

Il est certain qu'à minuit l'enfant dormait dans la chambre de Dominica, les biberons étaient ran- ^és sur la toilette auprès de la lampe à esprit-devin, sans que personne se fût encore rendu au commissariat de police.

Leg-rand-oncle marin, après avoir remis dans sa pochesapipe, ri encore de Tavenlure, et embrassé celui qu'il appela son petit-filleul, prit congé en disant :

— Ne vous cassez pas la tête. Je ferai le nécessaire pour l'état civil de cet enfant que nous ferons baptiser sous condition, après-demain, et que nous placerons sous la protection de Notre-Dame de la Garde.

— Après-demain, quel jour c'est-il? demanda Dominica.

— Mais, le premier janvier.

— Eh bien! C'est cela. Nous appellerons mon poupon Janvier, dit-elle.

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Et elle remonta dans sa chambre, beaucoup moins émue que n'étaient émus par cette adoption, sa mère, ses sœurs et cousines, les femmes et le valet de chambre, le cuisinier et le chauffeur. Je ne parle pas du portier qui, n'ayant pas assisté aux discussions, bouleversements d'armoires, ébouillantements de biberons et araénag-ements, dut, en tirant le cordon pour l'amiral, et en attendant ses étrennes, se dire que Penfant était mort.

Lorsqu'elle se retrouva seule avec Dieu et ce petit être qui lui était échu par une circonstance si extraordinaire que l'on n'en rencontre pas d'aussi invraisemblable même dans les romans, Dominica revêtit un peignoir, consulta sa montre, et se pré para à prier jusqu'à l'heure assez proche où il lui faudrait donner un deuxième biberon à son fils adoptif qui avait absorbé goulûment le premier. Elle fit glisser au bas du verre l'abat-jour de la lampe et reprit dans sa bibliothèque le livre qu'elle aimait tant et qui lui fournit un nouveau sujet de méditation : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. »

Rien n'eût empêché Dominica de s'adonner à

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ses eAt;rcices spiriliiels, et c'est connaître Tenipire qu'elle avait sur elle-même, et son incroyable résistance, que de la surprendre encore à genoux après une journée si remplie déjà de graves résolutions au sujet du Couronnement d'épines, et qui s'était terminée par la plus inexplicable, la plus extravagante péripétie. Que l'on fût venu lui déclarer que ce qui venait de se passer n'était qu'un son^e, au réveil elle eût pu douter quelques secondes. Mais elle n'avait pas le cerveau nuageux, malgré tant de belles images qui en naissaient, et il faut en aviser les hommes qui pensent que le bon sens est l'apanage d'une sorte d'intelligence terre à terre. Dominica gardait la conscience la plus nette de celte journée qu'elle repassait devant Dieu : le matin, l'achat d'un certain nombre d'étrennes ; laprès-midi, une visite à Notre-Dame de la Garde et, au retour, le sacrifice de sa beauté ; enfin, le soir, le déballage à la fois poignant et comique de cet enfant qui était là dans ce berceau. Il pst probable que si le père de Dominica eût vécu, il -l'en aurait point passé par le plus extraordinaire caprice d'une existence de jeune filie, cette adoption tout au moins passagère d'un aban-

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donné. Mais, outre que tant de femmes vivant ensemble autour dcDominica ne s'unissaient point dans une volonté suffisante pour prévaloir sur un caractère si accentué, voici que le plus sensé, le plus écouté, le plus honoré des hauts personnages de Marseille, l'oncle Hector, semblait donner raison à sa filleule et petite-nièce et n'attacher au recueillement de ce nouveau-né pas plus d'importance qu'à Taccepialion et à l'allaitement d'un jeune épagneul. Insisterai-je sur ce point que, si la mère de Dominica, et Dominica elle-même, et ses sœurs possédaient une grosse fortune, la fortune de l'amiral était incalculable? On sait quelle autorité donne, dans une famille, un tel avantage, sans même qu'il soit accompagné de tant de titres, distinctions et décorations qui couvraient le vieux marin. La mère de Dominica, peu énergique, avonsnous dit, laissait la domination de son oncle s'exercer, d'abord parce qu'elle en reconnaissait l'excellence, ensuite parce qu'elle se rendait bien compte de ce que l'avenir de sa fille aînée, qu'il avantagerait certainement, était déjà le plus brillant de limposante ville. On peut, dans ces circonstances, accorder quelque crédit et consentir des conces-

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sions à un oncle qui se piaît à déclarer qu'il n'a parcouru autant d'îles que Sindbad le Marin que pour en rapporter, avec un plus grand amour de la religion catholique, une plus grande indifférence aux préjugés. Ce navigateur et soldat devait bien avoir quelque agrément dans la conversation, et quelques nettes vues sur la conduite et l'avenir des nations puisque, à trois reprises dilïérentes, Edouard VII, roi d'Angleterre et empereur des Indes, qui l'avait rencontré jadis en Ecosse, était venu lui rendre visite dans l'incognito à Marseille. On ne pouvait pas grand'chose contre Dominica lorsqu'elle était appuyée par une telle personnalité.

C'est pourquoi, au jour et à l'heure où nous en sommes, elle méditait auprès d'un berceau la pensée de Pascal : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. »

Elle évoquait un étang parsemé de roseaux. Çà et là des nénufars blancs flottaient, aussi merveilleux que leurs frères qui firent, dit-on, s'agenouiller dans leur barque les anciens botanistes qui les découvrirent sur un lac de l'Amérique etenremcr-

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cièrent le Créateur. Ces corolles de neige au cœur de miel représentaient à Dominica les bonnes œuvres que sèment sur le marécage du monde les serviteurs du Christ. Un souffle s'élevait d'un bout de l'étang à l'autre bout, et tous les roseaux sanglotaient ensemble. C'est parmi vous, peuple agité, que la fille de Pharaon découvrit Moïse comme j'ai découvert cet enfant dans sa caisse. Ainsi pensait Dominica. Plusieurs roseaux étaient rompus ; deux là-bas, inclinés l'un sur l'autre, et se reflétant dans le ciel que mirait Teau. Elle songea aux Etienne Durand, pria pour eux. Tout proche de ces deux roseaux morts, elle pensait apercevoir un petit roseau vivant qui lui rappelait Pierre... puis, à droite, un roseau vert, mais froissé, mais solitaire ; et elle pria pour rhomme dont elle avait brisé le cœur.

Avec une maîtrise extraordinaire elle ramenait sa méditation au centre de ce troisième Mystère douloureux qu'elle avait choisi pour terminer sa veille :

Au milieu du lac un unique roseau se dressait : « Puis ils tressèrent une couronne aoec des épi' nés, et l'enfoncèrent sur sa tête. Dans sa main droitCy ils mirent un roseau y..

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A ce niomenl le roseau de la Rédemption, évoqué par Dominica. sembla gémir d'un seul sanglot fait de tous les autres. C'était une heure qui sonnait à Notre-Dame de la Garde : un seul coup sourd, comme sonné sous la mer. A cette plainte solennelle une autre répondit, chélive, émise par le plus petit roseau de l'étang, le plus faible de la nature. C'était l'enfant qui s'éveillait. Dominica fit bouillir de l'eau qu'elle versa dans le biberon qu'elle vida ensuite, pour l'emiTii d'un lait aussi Manc qu'un pétale de nénufar.

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