LE PORTEMENT DE CROIX
Tout chrétien imite l'Ecriture Sainte. Nul acte de notre vie qui ne s'adapte à l'un des Mystères. Il y a des joies, des douleurs et des triomphes à la Mïesure de chacun de nous; une ressemblance entre l'étoile qui brille à la Nativité, sur la crèche, et la chandelle qui tremble au berceau d'un petit pauvre; une relation entre le fardeau que soutient péniblement un père, qui gagne ainsi le pain de sa famille, et la charge sacrée de Notre-Seigneur lorsqu'il vient de nourrir de sa chair les siens, et de les abreuver de son sang; un rapport encore entre le baiser que dépose l'homme sur le front d'une sainte mère, et la couronne dont la Vierge au Ciel est dotée par son Fils l)ien-aimé.
Si profond que soit l'abîme qui sépare le Ciel de la Terre, le Créateur a voulu, piv un inconcevable amour, qu'entre Lui et nous subsistât cette ressera-
LE ROSAIRl AU SOLEIL
bîance psr quoi nous sommes ses enfants. Mais ceux-là seuls saisissent facilement l*analo?ie qui sont habitués à ne rien considérer que de divin dans l'œuvre la plus hurnble en apparence, mais où la grâce opère. De là, chez l'orsTueilleux, ce dédain et cette tendance à taxer de niaiserie l'adaptation de la vie de Dieu aux moindres détails de notre existence très misérable. La croix que Petit-Pierre, quatre fois par jour, excepté le dimanche et le jeudi, attachait à ses épaules, c'était ce sac d'écolier où pesait toute la littérature des scribes pharisiens. Il savait bien que cette histoire de France n'était point belle et vivante comme celle qu'il avait commencé d'étudier avec ses premiers maîtres à Bordeaux, et ensuite encore un peu dans le collège où l'avaient fait entrer, non loin de Lourdes, M}^^ Dominica et le doux Bénédictin. De ce nouvel ouvrage Dieu avait été expulsé. Non, ce n'était plus le même Clovis et il n'y avait plus de vase de Soissons qui, brisé, exhalât l'odeur des -chapelles ; ce souffle, tel qu'un baiser, qui rafraîchit le cœur pendant la prière, n'y gonflait plus les voiles des croisades, et les trompettes de saint Louis, dressées comme des rames et de longs lis
LS8 MYSTBRES DOULOUAEUX l4l
d'or, n'y émettaient plus des accents angéliques. On avait essayé de nier, dans ce livre ennuyeux mortellement, la divinité de la mission de Jeanne d'Arc. Petit-Pierre était capable de comprendre ces impiétés subtiles, mais aussi que lorsque la Paysanne se tenait à cheval,. présentant à Tennemi cette face qui ne rit pas, et serrant dans son gant de fer sa bannière pareille à du ciel déroulé, c'était l'instituteur qui avait tort.
De même, pour la g-éographie. Il n'y avait plus, dans Tallas, la carte où l'enfant aimait à reposer ses reg-ards : celte Palestine au temps de Notre- Seigneur avec un plan de Jérusalem, pris du Mont des Oliviers. Que de fois il avait relu ces noms qui sont comme des caresses : Galilée, Beth< léem, Nazareth, Béihanie, Génézareth, Emmaiis et ces autres noms qui sont comme des sanglots : Corozaïn, Bethsaïde, Capharnaiim, Gethsémani, Golgotha^ et essayé de reconstituer par la pensée les scènes et les lieux saints ! Même aujourd'hui, bien qu'il n'eût plus devant les yeux la belle carte rose, verte et bleue, et le plan, il évoquait la pelouse où Jésus multiplia les pains et les poissons et la route poudreuse, jonchée de rameaux, où
f^a LS ROSAIliK AU 80LKIL
trottait Tânon portant le divin Maître. Il se remémorait la voie douloureuse tracée en roug-e sur le plan. Est-ce que la terre avait retenu l'empreinte des pieds blessés par les cailloux ? Qui donc, dans la petite ville où maintenant Pierre habitait, fût venu au secours du pauvre Seigneur ? Ah ! lui, Petit-Pierre, il aurait voulu être Simon de Cyrène, soutenir la croix. Et au coin de la rue, la Viergpe de Lourdes se serait rapprochée à pas lents de son Fils défiguré, suivie des filles de Jérusalem, parmi lesquelles M^i« Dominica... Et puis, toute seule, toute pâle, à genoux au milieu de la chaussée, tenant son mouchoir déployé pour en essuyer la face souillée de crachats et de terre, Petite-Marie ! C'étaient ceux-là, et quelques autres, qui seraient venus au secours de Dieu torturé. Mi is Toncle Charles et Tinstituteur, ils auraient marché coiffés du bonnet pointu des bourreaux juifs, aux côtés du Seigneur qu'ils auraient battu et bafoué. Pour cette cause, ils n'admettaient point les géographies où peut se dérouler le cortège du Portement de Croix.
Encore, dans les exemples de la grammaire fran çaise et les morceaux choisis, on avait évité ou rayé
LC8 UYSTEnKS DOULOUREUX 1^3
le mot Dieu. C'était surenchérir : Anne, Caïphe, les valets et satelliies, les membres du Conseil, iïérode et Pilate n'avaient point pris une telle précaution dans leurs insultes et interrogatoires. Les belles phrases par quoi les poètes louent le Créateur, ces lignes qui sont ordonnées comme des jardins en fleur et qui chantent, e( où le Nom, çà et là, se détache comme un soleil, étaient bannies. On lisait, dans Tun des livres dont Pelit-Pierre se servait à Bordeaux, une pièce intitulée Le Crucifix. On lui avait dit : C'est un homme dont la fille mourut toute jeune qui a écrit cela. Il habitait une maison de campagne, et ses larmes étaient saintes et la génération qui lui a succédé ne parle qu'avec respect de sa grande vieillesse douloureuse. Petit- Pierre avait oublié le nom, doux comme le parfum du laurier, de cet auteur ; mais il se souvenait de cette poésie et d'une autre, du même. En vain les avait-il recherchées dans le nouveau manuel de lectures courantes. Un scribe les en avait exclues, craignant qu'elles ne rappelassent le Portement de Croix.
Toute cette littérature ou toute cette science saui
Dieu, Petit-Pierre donc s'en chargeait comme d'un bois mort pour se rendre à Técole et en revenir. Il avait parfois le bonheur de rencontrer, qui allait à l'école chrétienne ou qui s'en retournait chez elle, Marie aux yeux bleus. Comme il aurait voulu qu'il tombât encore une large averse qui les réunît à nouveau sous un même portail! Mais Petite-Marie était réservée d'autant plus que le chapelet retrouvé par elle, taché d'un peu de sang, lui avait fait soupçonner ou reconstituer, les voisins y aidant par leurs bavardages, cette scène durant laquelle Charles Durand se montra si brutal.
Par bonheur, quelques jours après le premier de l'an, l'oncle de Petit-Pierre étant retenu par une grippe, et comme il neigeait très fort, Marie qui savait n'avoir pas à craindre, dans ces circonstances, l'apparition du malade veillé par sa cuisinière, accosta l'écolier.
— J'ai retrouvé, lui dit-elle, le chapelet que je vous avais donné. Il était accroché à la haie, près du rosier dont j'avais cueilli pour vous une rose.
— Je la conserve toujours, fit-il.
— Mais le chapelet, reprit-elle, mais le ch«ipelet, pourquoi me l'avez-vous rendu ?
•u«8 MYSTilXKS DOULOUREUX l45
En celte enfant parlait la femme qui fait raconter ce qu'elle sait déjà, pour ce plaisir que ce qu'on lui rapporte lui confirme que l'on ne Toublie point...
— ■ Je ne vous ai point rendu le chapelet... C'était pour qu'il fût en sûreté...
— Et, continua-t-elle, vos doigts avaient saigné dessus ?
Il rougît sans répondre, honteux de son oncle, devinant qu'elle devinait ou qu^elle était au courant.
Elle n'insista pas. Il ne neigeait point plus dru, mais elle entra et il la suivit sous le porche où ils s'étaient déjà réfugiés voici un mois-
— Vous êtes orphelin ? prononça-t-elle.
— Oui, dil-il.
Elle avait, en formulant cette phrase puérile, un air si grave, si religieux, qu'il en était louchant.
Elle fermait à demi les paupières. Sa mignonne bouche semblait garder un secret. Elle la rouvrit après un long silence :
— Y a-t-il sur la terre une personne qui vous aime ?
— Il y a d'abord M"« Domînica.
Étonnée, fronçant un peu les sourcils, elle demanda :
15^ LK nOSAIUB AU EOl.EIL
— Oui est-ce ?
Alors Petit-Pierre fit le portrait de Dominica, le récit des bontés qu'elle avait eues ; il n'omit rien de ce qui s'était passé depuis la première rencontre à Lourdes : ni la fleur à lui donnée par la jeune fille, ni la visite qu'elle avait rendue à Bordeaux à son père et à lui, ni la discrète charité de sa g-randc amie qui l'avait retrouvé à Lourdes et fait entrer au collège d'où son oncle était venu le retirer pour l'emmener ici à l'école laïque.
Marie, de plus en plus attentive et sérieuse, essayait d'évoquer, tenant encore ses paupières micloses, le personnage de Dominica. Elle se l'imaginait telle qu'une sœur des anges, peut-être comme une sœur de l'hospice, mais revêtue d'un costume autre que celui des Filles de Saint Vincent de Paul. Elle demanda à Petit-Pierre :
— Est-ce qu'elle a des ailes ?
— Non, elle n'en a pas.
— Est-ce que c'est la fille d'un prince ?
Elle parlait d'un air si mystérieux qu'il se sentit exalté. Petite-Marie, avant qu'il eût répondu, semblait donner une importance extraordinaire aux mots qu'elle attendait de lui.
LES MYSTÈRES DÛULOITHJSUX l ^J
ii ne s était jamais posé la dernière quesliuii, ce qui iui permit de répliquer :
— Ce doit être la fille d'un prince.
— Quelle est la couleur de sa robe?
— Au balcon de l'hôtel, je lui ai vu une robe ru lige comme du feu.
Elle étendit le bras et, la main à plat :
— J'en étais sûre : c'est la conleur des opôlfes.
— Oui, c'est vrai, c'est la couleur des apôtres.
— Pierre ?
— Quoi?
— Est-ce que vous m'aimez?
— Oui, je vous aime pluiJ que tout au monde, Vu us le savez.
— El je vous aime aussi et je me marierai avec vous.
Il devint triste et répondit :
— Je n'en suis plus dig-ne. Je ne vais plus à la messe. Je ne fais plus la sainte communion. Mon oncle ne veut pas que j'aiile à Tég^lise.
Deux anges volaient dans les flocons au-dessus de la vieille maison dont le porche abritait les deux enfants. A chaque fois que l'un de ceux-ci prononçait l'une des phrases de l'amoureux dialogue, son
I^S U ROSATRB AU SOLEIL
gardien recueillait un peu plus de neige dont il composait un bouquet.
— Il faudra, dit-elle, venir communier chez nous en cachette, à Pâques. Nous mettrons des fleurs dans les vases bleus de la cheminée.
— Est-ce que c'est permis, demanda-t-il, de communier ainsi ?
Avisée^ elle le renseigna :
— Monsieur le curé m'a dit que oui.