LE CRUCIFIEMENT
— Ma chère enfant, je crois que ce sont tes préférées.
Et ramiral présentait, ce matin-là, à sa filleule Dominica un étui chargé de cigarettes.
— Merci, grand-oncle Hector, je ne fume plus, même en cachette.
Il la considéra, soucieux, hocha la tète, reprit :
— Alors, tu vas me permettre d'allumer ma pipe. Ça mettra quelques nuages dans cette pièce.
Le cabinet de travail où Dominica rendait parfois visite à son parrain était encombré d'extraordinaires souvenirs. Des cartes marines en tapissaient les murs. Sur des étagères des coquillages reposaient, tels que de roses flots pétrifiés. Des oiseaux naturalisés mêlaient leurs notes nostalgiques aux tons d'azur de ces papillons qui, au Brésil, planent à de grandes hauteurs sur les ténèbres
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des forêts vierges. Entre deux bouteilles recouvertes de carapaces, une bouée était suspendue où Ion lisait :
Reconnaissance à Notre-Dame de la Garde,
MALDIVES l852
— J'avais alors vingt-cinq ans, dit l'amiral qui indiqua du menton l'appareil de sauvetage à sa petile-nièce. C'était un peu avant qne l'Empereur envoyât la flotte à Salamine et que nos canonnières cuirassées bombardassent Kinburn.
Dominica déclara :
— J'aurais voulu faire la guerre.
Du bout de sa pipe il lui offrit son sabre fixé à la panoplîp. Elle sourit à peine. Elle avait eu cet éclair de l'œil qui tient de l'éclair de l'arme. Cette colombe sentait l'aigle. Le buste droit, elle avait le port d'une jeune Victoire.
Elle répondit au geste de l'amiral :
— Merci, je suis trop femme quand même. Cette épée-là me suffira.
Elle montrait, d'un gracieux mouvement de tête, un grand crucifix qui dominait la pièce, un crucifix
LES MYSTBKB8 DOULOUREUX l5l
corrodé sombrement, donl la matière métallique s'était assimiiée peu à peu au madrépore ou à Tcponge.
Le marin expliqua :
— Un coup de filet Ta ramené du fond, sur la côte japonaise. Je songe parfois, en le contemplant, à ce que Ton raconte de cette croix de saint François-Xavier tombée à l'eau et qui lui aurait rié rapportée du sein de l'océan par un crabe...
L'apôtre des Indes, patron bien-aimé de Francis Jammes qui écrit cette histoire, mourut en face de la Chine, dans ces parages où fut dragué le crucifix du grand-oncle Hector.
Dominica, par une de ces sautes de pensée qui lui étaient familières ;
— J'ai horreur d'avoir les mains inoccupées, dit-elle.
Le vieillard prit un air solennel et, désignant à son tour le Christ :
— Mon enfant, c'est quand nous demeurons immobiles que nous l'immobifisons sur la Croix.
Elle continua :
— Qu'est ce que vous auriez fait à ma place?
Il répondit sérieusement après un long silence:
— J'aurais aimé comme j*ai aimé et j'aurais voulu que l'on m'aimât comme j'ai été aimé.
— On vous a beaucoup aimé, vous avez beaucoup aimé, grand-oncle Hector*
— Oui, mon enfant.
— Cela ne m'étonne pas, vous êtes si bon!
— Hélas I On n'aime point toujours la bonté, et Ton n'est pas toujours bon quand on aime.
— Alors, c'est que Ton aime mal ou que i on est mal aimé ?
— Oui, ma petite.
— Vous avez aimé plusieurs fois, oncle marin?
— Non, une seule fois. Je n*ai plus aimé ensuite que Notre-Seig-neur Jésus-Christ.
— Qu'elle devait être charmante, grand-oncle Hector, la jeune fille qui vous aimait tant et que vous avez tant aimée! Pourquoi ne Tavez-vous pas épousée tout de suite, grand -oncle Hector?
Il hésita, puis :
— La tombe me Ta prise.
— Est-ce que c'était en France?
-— Non, mon enfant : dans un pays de ^andes fleurs.
LSS M V UTERUS DOULOUREUX
Domiûica, voyant que le vieil homme pleurait, l'embrassa, puis :
— Vous voulez donc que j'aime?
— Oui, que tu te maries, mon cher trésor.
— Oncle amiral...
— Parle, petite.
— Mon oncle, je désire vous faire une confidence, parce que je vous aime dans la mémoire de papa que j*ai peu connu, et parce que je ne vous préfère personne au monde, pas même maman...
Il posa sa pipe, essuya d'un foulard des Indes l embrun qui troublait sa vue, et :
— Ma chérie?
— Vous m'avez déclaré tout à l'heure que c'est notre apathie qui cloue Notre Seigneur à la Croix...
— Oui.
— Eh bien, regardez la main de votre vieux crucifix arraché aux tempêtes, cette main, ces mains qui sont solidaires des nôtres? Apprenez-moi ce que vous avez fait de vos doigts, vous si chrétien, pour que je vous imite en quelque mesure et que je délivre Dieu.
— Ma Dominica, ma main a négligé bien des œuvres, mais je l'ai tendue loyalement, elle a fait
itm LE KUS\IRE AU SOl.SIL
quelque aumône, elle a tenu Tacier pour la défense du pays.
— x\vez-vous blessé ou tué ?
— En guerre, oui.
— Et moijje veux de mes propres mains panser ies blessures et ensevelir les morts...
Elle ajouta :
-— Au fond, ce que vous avez fait et ce que je ferai, c'est la même chose devant Dieu, mais il ne faut pas être un idéolog-ue pour saisir cette relation.
— Tu veux donc faire partie de la Croix- Rouge ?
— Oncle Hector, je fais déjà partie de la Croix- Rouge, et j'ai mes brevets.
— C'est vrai, tu es affiliée à un tas de confréries, et même à Tœuvre volontaire des enfants expédiés en paniers.
Elle sourit légèrement et, de nouveau grave :
— J'ai mes brevets, mais il est d'autres champs de bataille que Madagascar ou le Maroc... ici, en France.
— Mais nous n'y avons pas la guerre, mon en-
LKS MYSTERES DOULOUHfiUX
fant, encore qu'elle soit bien menaçante et imminente, cette guerre.
— Que si... Mon oncle ?
— Ma petite ?
— Notre-Seigneur a reçu un coup de lance dans îe cœur, Avez-vous reçu un coup de lai-ce dans le cœur? Et comment faul-il ôter la lance du cœur de Noîre-Seigneur ?
— En lui oflrant la déchirure du nôtre.
— Vous lui avez donc présenté cette plaie?,.» Il hésita, puis :
— Oui, le grand coup de lance dont je t'ai parlé tout à rheure.
— Oncle, je veux prier pour ceux qui sont blessés au cœur... Oncle ? Je veux prier pour vous... Oncle ? Dites-moi ?
— J'écoute.
— Qu'avez-vous fait pour libérer les pieds de Notre-Seigneur ?
— Je les ai mal décloués, tu le vois bien. J'ni trop connu la gloire et pas assez les pauvres sentiers battus de la règle.
Dominica avait pris les mains du vieillard. Elle dit en le regardant avec une tendresse infinie .
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— Je veux suivre les pauvres sentiers battus de la règle.
Il comprit et il sanglota. Une de ses larmes s'en alla rouler sur les cheveux de la jeune fille comme une goutte de pluie orageuse dans la nuit qui pèse sur une rose.
— Tu es ma seule attache au monde, j'ai quatrevingt-cinq ans, murmura-t-il.
Elle sentit pénétrer bien plus avant dans son propre cœur le fer du crucifiement que lorsqu'elle congédiait à Bordeaux le jeune homme qui l'aimait.
Vite, il surmonta son émotion et demanda presque gaiement :
— Et ton nourrisson ? Qu'en comptes-tu faire ? Ta maman s'est encore plainte hier à moi... Chère femme ! 11 faudra bien pourtant que nous entrions un peu dans ses vues puisqu'elle pénètre si peu dans les nôtres.
Telle était la puissance de volonté de ces deux êtres, d'âges si différents, mais de mènie race, que l'on ne se fût pas douté en cet instant que la tourmente de Dieu venait de traverser leurs âmes.
— Petit Janvier ? fit-elle. Bah ! La femme de
LES MY3TÉ'\ES DOULOUREUX 1^7
chambre lui donne à boire en mon absence. Et puis, quoi ? C'est vrai qu'il a déjà un mois et demi ; cependant il est moins gênant qu'un petit cheval. Gela me contrarie de l'envoyer aux Enfants- Assistés, je veux lui procurer une bonne place.
— Comme, au début, je do.ite qu'on lui paye de ^ros ça^es, rappelle-loi que le coffre de Chine est toujours à ta disposition.
Puis, avec mélancolie :
— Ce coffre de Chine... A qui veux-tu donc que j'en attribue à présent tout le trésor ? Tiens, j'avais là, pour ta fête, un collier de perles g-rosses comme des noisettes... Mais si tu vas courir les hospices, que t'importeraient ces joyaux si différents de ceux que la sœur An^èle, à Sébastopol, nommait les ornements des Filles de la Charité?
Dominica sourit. Elle savait à quels insectes importuns, ennemis des cornettes et des cheveux ras, faisait allusion la plaisanterie de ces saintes femmes toujours disposées à prendre par le bon côté les humiliations de leurs tâches.
Elle avait remis sa fourrure, allait quitter le grand-oncle Hector. Il n'était pas loin de midi.
— Tu regardes cette carte ?
— Quelle merveilie 1
Etalée sur la table de travnil faite d'un bois précieux, c'était un grand rectangle de soie chinoise unie, d'un bleu nocturne, d'un bleu infini. Jamais Dominica n'avaif , dans ses caprices raffinés, imaginé cette teinte profonde comme l'eau de la mer. yui donc avait rêvé d'une telle harmonie, réalisée à ce point que matière et o^ 'ideur se confondaient, chaque fibre de l'étoffe paraissant en même temps donner et recevoir de la lumière ?
Quel cœur isolé avait bien pu refléter le firmament jusqu'à ces limites où semblaient plonger les premiers degrés de la béatitude ? Evidemment ce fond n'était qu'une teinte, mais pourquoi Dominica ressentait-elle que nulle part, dans aucune fête, on n'eût pu retrouver la pareille ni sur les écharpes des impératrices ni sur les turbans des califes de Bagdad ? Elle se pencha, muette, vers cette carte. Et, en effet, c'était bien une carte du ciel. La jeuni fille y voyait poindre, à droite, presque subitement, un groupe d'étoiles inconnues qui semblaient monter ; puis d'autres groupes à gauche ; d'autres encore à droite; et d'autres au milieu.
— Cette carte, expliqua l'amiral, est un cadeau
LES MVSTèRKR DOULOL'BEUX I^Q
nestiinable que me fit le Jésuite à qui je remis le oeût sauvag"e recueilli sur un récif de Tongar Fabou. Elle a ëté peinte par un jeune Mongol converti tjui a subi le m.arlyre du crucifiement, ^elte œuvre d'art fut adressée par lui, quelques semaines avant son supplice, au R.évérend Père qui ne l'a donnée... Regarde, mon enfant.
Et le grand-oncle Hector, du bout de Tinrlex, lécouvrait à Dominica des inscriptions marginales :ju'illui traduisait à mesure :
Siancf-ju^ par la grâce du Baptême enfant de V Eglise catholique, a composé à la louange de la Sainte Vierge ce plan du ciel terrestre.
Ces astres contemplons-les. Ta naissance et ta nort sont inscrites dans leur passage de l' ho ri son lu zénith.
Les uns apportent le beau temps, d'autres la brume, tes tgphons, la oluie, la neige, la grêle et 'a foudre.
Mais il suffit du moindre acte de charité fait TU nom de Notre-Seigneur, il suffit d'un verre feai: offert au prochain, pour que le Tout-Puismnts écarte de toi la foudre, la grêle, la neige, la '^luie, les typhons et la brume.
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Avantqu'il fiit longtemps, Dominica devait faire une expérience singulière de la vérité de ce poème religieux • ce jour-là même. Elle put approfondir ce à quoi nous ne prêtons pas assez attention à Tordinaire : ce retentissement des actes de notre liberté les plus insignifiants en apparence sur le tragique de notre destinée.
Midi venait de sonner à peine, lorsque Dominica donna cet ordre en rentrant à la femme de chambre :
— Apportez-moi, je vous prie, mes collerettes de point d'Irlande et un fer chaud, ici, dans la véranda, parce que je veux les repasser moi-même sur cette table.
Qui donc verrait autre chose là qu*un de ces actes quelconques à quoi rien ne semble être relié?
La femme de chambre fit ce qu'on lui demandait et se retira.
A ce moment précis où Dominica allait appliquer le fer sur la dentelle, le petit Janvier qui se trouvait dans la lingerie toute proche poussa un grand cri.
Dominica lâcha son ouvrage et, d'un bond, fut auprès de lui. Elle constata que Tenfant n'avait
LIS MYSTèlVES DOULOUREUX l8l
aucun mal et que sans doute, simplement, il venait de s'éveiller.
A peine la jeune fille rassur(?e se retournait-elle pour revenir sous la véranda, qu'un coup de foudre, blanche et comme liquide, en pulvérisa les vitres et châssis et tordit ainsi qu'un chiffon le gros fer à repasser qu'elle tenait deux minutes auparavant sur la table maintenant carbonisée.
Une sorte de sanglot se fit entendre. La mère de Dominica venait d'apparaître i
— Ma fille! Ma fille I
Un court instant claquèrent les dents de la jeune fille qui, du seuil de la lingerie, contemplait le sinistre, les oreilles tintantes encore du fracas.
— Je n'ai aucun mal, maman ! J'étais là, auprès du petit Janvier, juste quand c'est arrivé.
Et elle se mit à genoux, et elle songea soudain, redevenue lucide, aux sentences chrétiennes de la :arte du ciel que dressa un disciple de Dieu cru- :irié.
LES MYSTÈRES CtLORIEUX