LA RÉSURRECTION
Du ciel, le printemps tombait comme une cascade toute pleine de rose-?, de boutons-d'or et de verdures, lorsque Petit-Pierre fut accosté, de nouveau, un matin, par Marie. Ils n'avaient point conversé depuis ce soir d'hiver où les anges, en les écoutant, étaient ravis dans la neige ombreuse et brisaient, pour les mettre en gerbes, les rameaux de cristal. A peine les deux enfants avaient-ils échangé çà et là quelques mots furtifs; mais elle, vite, faisait un signe comme qui dit : Soyez prudent, ne m'abordez pas, attendez une occasion ; votre oncle Charles serait terrible s'il nous surprenait causant ensemble. Et, pour commander cette abstention, son geste était de poser son index sur sa bouche qu'elle avait telle qu'une première cerise de la saison.
Pâques avait passé depuis quatre semaines et
l66 L£ KOSAIHE AU £OLe!L
Pelit-Pierre, hélas ! ne s'était pas mêlé aux fidèles qui prennent part au repas de Dieu. Il en avait pleuré en silence, dans sa mansarde, se rappelant le temps que son père et lui s'agenouillaient pour se nourrir du vrai Pain. Que c'était touchant! Dans un grand silence obscur Notre-Seigneur descendait de l'autel pour se donner Lui-même. Il se multipliait. L'enfant évoquait la Cène. C'est ce Pain-là et pas un autre qui est Dieu. Et le Seigneur devait avoir le geste de papa, lorsque papa rompait chez eux la miche de dernière qualité, la miche de ceux qui sont pauvres et qui sont seuls.
Quelques jours auparavant, aux vacances pascales, Charles Durand avait permis à Petit-Pierre d'aller pêcher à la ligne dans un ruisseau, à quelque trois cents mètres de la maison, avec cet ordre exprès qu'il n'eût pas à adresser la parole aux « calotins », s'il en croisait de ce côté, ni même à leur répondre. Et comme, assez adroit, l'enfant prenait du fretin, son oncle l'encourageait plutôt à s'amuser ainsi, lui achetait même quelques engins, dans l'espoir de fritures que lui servirait la souillon. Et, chaque jeudi, Petit-Pierre continuait de se dis-
Or donc, au matin d'un jeudi de mai, il se trouvait sur la berge où vint Petite-Marie. Le paysage était clair à cette heure et ne semblait composé que du ciel bleu, de l'eau bleue, des myosotis bleus et des yeux bleus de la toute jeune fille.
— Je ne pense pas, lui dit-elle, que votre oncle puisse venir nous déranger, car je l'ai vu s*en aller en voilure de l'autre eôté de la ille avec le forgeron à qui, m'a dit mon père, il veut vendre dos arbresqui sont loin et qu'ils vont estimer. .Tirez!.. Tenez... Je crois... C'est un joli poisson blanc.
il détacha une espèce d'ablette et :
— J'ai rêvé à vous la nuit dernière.
— Qu'avez-Yous donc rêvé? dt^manda-t-elle.
— Vous portiezun panier aubras. Dans ce panier il y avait une poule blanche qui avait pondu douze œufs. Vous vous êtes arrêtée sous un arbre en disant : C'est un peu tard, mais nous allons faire l'omelette de l'alleluia. Votre père et votre mère étaient là, et ma maman et mon papa aussi. Nous avons mangé la bonne omelette. Et au moment où le songe allait finir, M^^^ Dominica m'est apparue tout heureuse.
— Gomment était-elle habillée ?
l65 Ll ROIAIAK AU SOLKIL
— Elle était vêtue d'or, couronnée de lumière, et tenait une croix sur la poitrine. J'ai pleuré en me réveillant, parce que tout cela n'était pas vrai.
Elle réfléchit, et :
— L'omelette pourrait être vraie... Pierre, écoutez un secret : xM. le Curé, qui a reçu des nouvelles du bon Père Bénédictin de Lourdes, viendra, si vous le voulez, vous donner la sainte communion chez nous, dimanche prochain, de bonne heure.
Il eut un sursaut de joie, vite réprimé ;
— Mais mon oncle ?
— Votre oncle doit s'absenter du samedi au mardi, papa l'a su. Les francs-maçons tiendront un congrès de deux jours où M. Durand assistera.
— Il est donc franc-maçon ?
— Oui, et c'est pour cela qu'il a l'air si triste. Il faudra prier pour lui.
— O Marie ! Je suis si content que j'ai envie de pleurer. Que j'aime le bon Dieu et que je vous aime ! N'ayant pas fait mes Pâques, cette année, je commençais à craindre de n'être pas au Paradis avec vous et mes père et mère.
— Vous tenez sûcore ua joli poisson I
LKS MYSTÂRES GLOniÈUX l6g
— Et si la bonne de mon oncle apprend ce que j'aurai fait et le lui rapporte ?
— Ne craignez rien, nous nous cacherons. Ce sera, ajouta-t-elle, un peu exaltée, comme pour les premiers chrétiens dans les catacombes.
— A quelle heure ? demanda-t-il.
— M. le curé m'a expliqué : il faut que vous soyez chez nous vers cinq heures, pendant que la servante de votre oncle assiste à la première messe, pour qu'il vous soit plus facile de sortir de chez vous à jeun sans qu'elle s'en aperçoive. 11 vous faudra faire votre examen de conscience de telle sorte que vous puissiez vous confesser tout de suite, en arrivant.
Elle dit. Et, déjà s'en retournant, elle souriait à son ami. Elle passa le gué Un figuier la déroba. L? lumière d'onze heures s'élevait comme un cantique, vibrait et luisait comme un orgue. Et Petit-Pierre abaissant les yeux, revit la touffe de myosotis. Elle était plus bleue encore que tout à l'heure. Elle était tellement bleue qu'elle était plus bleue que tout, plus bleue que l'eau et le ciel, plus bleue que tout, dis-je, à présent que le regard de Marie n'y était plus.