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Donc, en ce dimanche suivant de la mi-mai, Noire-Seigneur, retenu dans le tabernacle, en sortit pour aller vers l'enfant qui l'avait si longtemps attendu et qui, dans son cœur, s'était peutêtre demandé comme les saintes femmes porteuses d'aromates : « Qui nous ôtera la pierre qui ferme l'entrée du Tombeau ? » Un apôtre, le vieux curé, accompagnait le Maître, le sentant sur son cœur, cheminant avec lui sur la route, comme l'un de ces pèlerins qui se rendaient à Emmaûs au déclin du jour, mais à l'aube de l'Église.
Petit-Pierre, qui avait peu dormi dans la crainte de manquer au rendez-vous de Dieu, était arrivé bien à l'avance chez le savetier Lucien, sans que la servante de son oncle, qui s'était levée au chant du coq, se fût méfiée de rien. Marie avait reçu Pierre et l'avait introduit dans la plus grande chambre ornée d'un tapis. Au fond, sur une table recouverte d'une grosse nappe, de chaque côté du crucifix, brûlait un cierge. On avait aussi disposé Feau bénite et tout ce qui est nécessaire pour accueillir le Seigneur. Au-dessus et en arrière, sur la cheminée, des roses, des géraniums, des campanules, des pivoines, des grandes-marguerites
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trempaient leurs bouquets drus comme des choux en de larges vases campagnards. Plusieurs chaises i aient alignées à droite et à gauche de cet aulel, imais il n'y avait dans la chambre, quand y pénétra IPetit-Pierre, qu'une aïeule qui balayait et qui se Iretira. Lucien s'assura, d'un coup d'oeil, de ce que tout était en ordre pour recevoir le Voyag-eur. ïl vit les linges qui devaient servir aux ablutions, mais n'entra pas encore. Marie laissa Pierre seul pour qu'il se recueillît. La porte de la demeure s'ouvrit et se referma. Le silence de Dieu se fit dans les cœurs. Le prêtre vint et il confessa Tenfant. Puis il ressortit un instant pour faire signe à ceux de la maison qu'il était temps, et que Notre- Seigneur allait descendre dans le cœur du petit. Chaque chaise fut occupée par une personne agenouillée. On ne voyait plus que THostie. Elle était la seule lumière qui éclairât cet humble asile. Eiia avait traversé les ténèbres des siècles pour être là, à cet enfant. Elle disparut à leurs regards.
Le curé et les assistants s'en retournèrent, laissant un quart d'heure Petit-Pierre à son actiou de grâces. Il pleurait et sentait se rapprocher le Ciel de lui, et toui ceux qu'il aimait étaieut dans : on
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cœur plein de Dieu, y baignaient comme les pétales d'une églantine dans une source
Marie vLit rechercher Pierre. Elle le tenait par la main ; elle le conduisit à la cuisine où était servie Tomelette qu'il avait rêvée, aux œufs pondus par des poules blanches et recueillis par sa fiancée de treize ans.
Alors, deux anges invisibles qui se tenaient à genoux de chaque côté de la pierre du foyer, vêtus de robts resplendissantes, se dressèrent, éployant leurs ailes : l'aile droite de l'un touchait par sa haute pointe la haute pointe de l'aile gauche de l'autre, formant avec elle une blanche arabesque. Et les simples chrétiens dont ils bénissaient le repas entendirent au fond de leurs âmes ces paroles de la Résurrection : « La paix soit avec vous I... C'est Moi !...))
Petit-Pierre éprouva une grande joie à s'être ainsi retrouvé avec Notre-Seigneur, non point que Notre- Seigneur l'eût jamais abandonné, mais chaque bonne communion nous rapproche davantage de Lui. Nous sommes comme des paysans qui, en labourant l'argile, auraient découvert, au cœur, le Chrigl au Tombeau. Et tous nos efforts doivent
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tendre à dépouiller le plus possible, de celte argile, le Ressuscité.
L'oncle Charles ni sa servante ne se doutèrent de l'acte solennel qui s'était accompli de l'autre côté de la haie toute bourrée de roses, chez Lucien le savetier. Ledit oncle revint de la Loge maçonnique avec un air plus important encore que de coutume. Petit-Pierre observait que le démagogue gardait la tête inclinée, comme par la science. Son caractère paraissait adouci par une secrète pensée : on lui avait promis les palmes académiques. Il reprit son neveu à table avec lui :
— Je ne te garde pas rancune, lui déclara-t-il, de ton enfantillage. Tu deviendras un homme utile à la cité laïque.
Et l'enfant regretta ses repas à la cuisine d'où il apercevait un coin de la maison de Marie.
On était arrivé presque à la veille de l'Ascension. Le temps que Notre-Seigneur passe avec nous sur la terre, après sa sortie du sépulcre, allait prendre fin. Si Petit-Pierre redoublait d'une piété intérieure qui échappait au contrôle de son oncle, Dominica, à Marseille, ne cessait de louer Dieu pour cette
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grâce qu'il lui avait faite en lui épargnant une mort foudroyante qui ne lui eût pas permis de préparer son salut comme elle souhaitait. En cette extraordinaire conjoncture : cet héhers^ement, par elle, de l'enfant d'une inconnue, et ce coup de foudre évité, îa jeune fille voyait avec raison ce bras de TEternel dont les saints patriarches observaientles moindres mouvements. Aussi n'avait-elle rien nég-ligé pour remercier Dieu de ce miracle, et pour le prier de lui continuer des faveurs utiles à sa vocation. Elle avait été tenue au courant des projets du Bénédictin de Lourdes, touchant la communion secrète de Petit-Pierre, et, aujourd'hui, elle apprenait par une lettre de ce même religieux que leur protéçré avait reçu, chez Lucien le savetier, la visite du Seigneur. Ce fut donc le cœur léger comme un mois de mai qu'elle monta en automobile pour aller rendre visite à une amie, aux environs de Marseille. Ne l'ayant point trouvée, comme Dorainica s'en retournait, la machine eut une panne. Elle s'avança à pied jusqu'à un carrefour désert, en face d'une croix villageoise ornée pour les Rog-atîons, Le vieux bois était fleuri de corolles criardes agencées «1 bouqueti naïfs, et, au centre, était fixée une
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gerbe de blé vert. Quand elle aperçut cette croix, que la vitesse de l'automobile ne lui avait pas fier= mis de remarquer à l'aller, son âme fut pieusement charmée. Elle s'agenouilla sur le perron usé, tenant son chapelet qu'elle avait à peine commencé, en attribuant la première dizaine glorieuse à Petit» Pierre. On eût dit, en cette solitude paysanne, d'une gravure romantique : cette jeune beauté priant sous le clair azur du renouveau, à l'ombre de ce pressoir en fête de ce que Dieu jaillît de la pierre profonde.
Dominica songt^ait, ayant vu les épis, à cette fleur du froment dont s'était nourri l'orphelin, laquelle, à chaque printemps, avant que de se dorer comme l'ostensoir, recouvre le sol d'un second ciel. Le grain avait ressuscité, comme Jésus, et, à l'entour, tant de fleurs aussi, comme les disciples morts avec le Maître.
C'est à ce moment que prend place, dans la vie ne Domintca, un de ces épisodes qui n'ont peutêtre rien de surnaturel, mais qui, pour ceux qui sont appela, prennent une sig^nification singu- Mère,
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Gomme elle redressait la tête, qu'elle avait abaissée quelques minutes afin de méditer, elle aperçut debout, presque en face d'elle, sur Tune des marches latérales de la croix, une vieille au doux visage, qui la contemplait. La jeune fille, qui s'était relevée, allait continuer sa route après un léçer salut à l'inconnue, qui ne paraissait pas demander l'aumône, quand celle-ci, dans la suave langue provençale, lui dit en désignant la croix champêtre :
— Il est ressuscité. J'ai pensé, à vous voir ainsi prier, ma belle, que vous êtes une amie des saintes qui, au lever des étoiles, étaient allées acheter des aromates pour l'embaumer; une sœur de notre Madeleine qui a béni la Provence. Il est ressuscité, mais bientôt il va monter aux Cieux. Pieuse et jolie fille, vous l'y retrouverez un jour, parce que vous l'aurez parfumé de vos vertus, et parce que vous aurez mis en pratique ses paroles : « Laissez venir à moi les petits enfants. »
Assez émue et interdite, Dominica regardait cette femme âgée, à la figure naïve, qui s'exprimait ainsi sans exaltation. Sans doute habitait-elle dans une de ces modestes métairies qni produisent quelques oliviers à qui Dieu a donné la couleur de la
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poussière dont nous sommes faits, où nous retournerons et d'où nous renaîtrons.
Elle s'en alla, longuement accompagnée du sourire de Dominica.
La vieille avait-elle deviné, par une sympathie clairvoyante qui est parfois le lot d'une âme d'oraison, ce goût de Dominica pour les petits? Le fait est que la jeune fille sentait les larmes lui monter aux yeux à chaque fois qu'à la messe elle voyait se rendre ces innocents à la sainte table. Quelques-uns pouvaient à peine atteindre à genoux l'Hostie qu'on leur présentait. Ils faisaient un effort pour se hausser jusqu'à ce Pain. Quel abîme entendait le colloque de ces âmes avec le Dieu vivant de Job? Que se passait-il là d'inaccessible aux savants et aux puissants du monde, dans ces cœurs de faibles violettes qui pouvaient ne pas éclater au moment que le Christ y entrait avec toute sa gloire, toute son indigence et toute sa passion? Rien n'en apparaissait aux yeux de Dominica, lorsqu'elle les observait quittant et regagnant en ordre leurs bancs scolaires dans l'église, que ce maintien sage des filles, leurs mains l'une contre l'autre, et celte pâleur de foudre qui en impose. Elle aimait à se
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mêler à elles et à leurs frères pour recevoir la Communion. Ainsi faisait la Fermière de Dieu quand, chevauchant par sa France bieii-aimée, elle allait, à chaque étape, entendre la messe, et recevoir l'Eucharistie, ayant fait signe à tous ces moineaux de la sainte Vierge d'accourir pour picorer le blé ineffable.
... Et les enfants, se disait Dominica en remontant dans Fautomobile qui l'avait rejointe, ne sontils point pareils à des fleurs qui auraient des âmes, dans le printemps de la Résurrection?