LES UT8TÀAKS GLORIEUX
reliait étroitement à la thérapeutique. Il s'intéressait, depuis des années, à cette vie sous-marine dont la mystérieuse majesté lui remettait souvent en mémoire celte fin d'un verset de la Genèse : « ... et l'Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. »
A la S!:ite de cette longue méditation, qui avait raffermi son cœur tellement ce jour-là qu'il soupçonna quelque grâce particulière due à Tintercession de celte jeune morte à la mémoire de qui il s'était recommandé, il compulsa des notes et livres Iràtant de la manière dont réagit l'eau de mer sur divers organismes. Il rejoignit ensuite sur le pont quelques-uns de ses camarades d'étude qui tous l'aimaient et l'admiraient, encore que la plupart de ceux-ci appartinssent à l'école matérialiste un peu déconcertée par le renouveau catholique dont il était l'un des représentants les plus éminents dans la science.
L'un de ces jeunes gens, un Martiniquais dont il avait fait la connaissance à Bordeaux, et avec lequel il s'était retrouvé à Paris à des cours de chimie organique, était celui qui partageait le plus ses goûts. Il le prit à part, comme il avait coutume
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lorsqu'il voulait lui faire connaître quelque nouveai roman ou poème, car ni l'un ni l'autre ne pensaien qu'il y a incompatibilité absolue entre la vrait science et les vraies lettres.
— Tu connais le patois créole ? demanda-t-il ai colonial.
— Aussi bien, ou mieux que la langue française, répondit l'étudiant qui n'avait échappé à Téruptior de Saint-Pierre que parce que, lorsqu'elle se produisit, il faisait ses classes dans un collège de k Métropole.
— Veux-tu m'accompagner à terre en canot, après dîner ? J'ai besoin d'un interprète fidèle.
L'autre le regarda étonné. Jamais, en effet, U Bordelais ne quittait le bord après le repas de hui( heures, alors que certains s'en allaient rire et dan ser avec les descendantes des marronnes. Sa démarche parut donc étonner l'indigène qui répondit :
— Bien volontiers.
Trois heures plus tard l'embarcation accostaitj tout entourée de ces langues de feu que dardent les mers nocturnes autour des archipels tropicaux. Ils
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l'amarrèrent et grimpèrent S!ir le talus de la bour- 1- a le minutieusement découpée par ie clair de lune. On entendait rimperceptible bruit que faisait, pour bercer la terre, le flot. Le jeune homme qui aimait Domînica la Marseillaise eut vile fait de retrouver Thabitalion de la négresse qui, le malin, Tavait <:ondait au cimetière. Elle soupait, devant sa porte, d'une pâtée et d'un peu de morue. Dès qu'elle aperçut son audilear de tantôt, elle se leva, témoigna d'une grande joie. Elle montrait, d'un geste large, le jardin des morts, comme qui invite à y revenir ; puis elle posait un doigt sur sa bouche en signe de recueillement. Enfin elle prononça une phrase créole .
— Elle te demande, expliqua le Martiniquais, avec quelque surprise, à son ami, si tu veux l'accompagner au cimetière comme tu as fait à midi... Tu as donc vu déjà cette ancienne ?
— Ouij je l'ai déjà rencontrée ; dis-lui que nous la suivons.
La douce maniaque alla quérir dans sa case une sorte de petit rebec fabriqué, semblait-il, avec une courge sèche. Et, précédant de quelques pas les jeunes gens, elle alla s'asseoir sur la tombe de
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Dominica la Guadeioupéenne, sur quoi les herbes folles, depuis le malin, se recourbaient.
La néi^resse alors chanta, en s'accompagnant sur son instrument à cordes, une longue mélopée aux deux voyageurs dont l'un traduisait en français à l'autre, le sens mélancolique. Nul doute que, durant une vie de féroce labeur, la nourrice de celle qui gisait là ne se fût appliquée à enfermer dans cette chanson toute la souifrance et tout l'amour de son cœur sauvage :
// était beau, h jeune marin, quand il s'approcha de la plantation de mon maître et quand il adressa la parole à l'enjant qui j ouait devant la porte avec un ramier^ à Dominica,
C'était l'enfant de mon lait^âgée de seize prin' enipSy la liane attachée au murmure de l'oiseaumouche, l'orgue il de ses père et mère qui étaient nobles et considérables, jamais durs envers la servitude,., Domiuica,
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// vint et il revint, le marin jeune et beau. Elle était bien plus petite que lui, mais il se tenait de^ vant elle comme la flexible graminée dans la brise» Uamour le courbait vers Dominica,
Je me souviens de Phabitation dans la gorge feuillue et torrentueuse où le soleil se baigne ; du clair de lune qui découpait le volcan et qui tendait ses réseaux dans le salon où dansaient les officiers descendus en grand uni/orme du vaisseau de guerre. Mais lui était le plus charmant, comme la plus charmante était Dominica,
Leur mariage fut si brillant! Sur le seuil de Véglise que vous voyez là, tant de fleurs étaient répandues que la rumeur longtemps courut que les arbres s^étaient mis en marche et les y avaient apportées tant ils aimaient Dominica,
Hélas ! Hélas t Quelques semaines après leur
hymen, ils voulurent (/ravir jusqu'au sommet la Soufrière, pour assister au lever du Jour, C'était moi gui portais, comme une bête de somme bienheureuse, les vivres et les châles de rechange, les châles de soin fleurie ^^ ma bien-aimée enfant Dominica.
A minuit, auprès d*une cascade en dentelle de lune, il lui dit: Je l'aime, — Je t'aime, répondit Dominica»
Puis il me dit : Viens donCj, Zézé-nourrice, viens voir comme s'est assoupie, en souriant, Dominica,
Et il posa un châle, puis deux, puis trois sur les épaules aiguës de Dominica,
Alors moi je m^ approchai de ma jeune mnt^ tresse et je me tordis les mains en m' écriant : Do" minica I
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O Dominica! Cette pâleur qui est sur tes Joues, ce n'est point la pâleur du clair de lune. Hélas t ô Dominica l
Il la prit chastement par les pieds, les recon^ vrant avec le bas de la robe. Je la pris sous les bras et nous descendîmes vers la ton. oc. Repose., ô Dominica t
Ainsi chanta la négresse, lentement, cette plainte traduite à mesure par le Martiniquais à son ami qui n'en saisissait au vol, dans le parler créole, que ce prénom : Dominica, insistant comme l'oiseau-mouche qui butine le poème d'une fleur.
Sur legrêle rebec,ce Dominica semblait s'émietter en quatre notes dans la morne solitude, luire çà et là comme une poussière de feu. Les jeunes gens se taisaient à présent que sur la pierre tumulaire la nourrice de la morte priait en silence. Sur le recueillement de ces trois âmes s'ouvrait l'abîme profond et poudroyant, la baie supérieure où les flottes du silence vog-uaient vers l'éternel repos. Sans doute, à Tavant d'une de ces caravelles, dont
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les voiles étaient les ailes de son an^e, Tâme de la créole Dominica élail jadis arrivée en vue de Dieu. On se l'imaginait, cette âme, tout enguirlandée de colibris, de papillons et de tubéreuses, reçue au Ciel par les âmes de ces mariées qui moururent de faiblesse à l'aube de leur lune de miel. Et le Bordelais opposait à cette fragile Dominica, Tautre Dominiez, par qui tant de souffrance lui était venue, la Dominica vivante, robuste et réjouie qui fuyait ridylle et ne paraissait redevenir vraiment ellemême que lorsqu'elle liait à sa taille, sur sa robe de crêpe de Chine, le torchon des infirmières.
Qu'avait été, dans le grand Mystère de l'économie de la communion des saints, l'influence de l'âme de la trépassée sur l'âme, ici-bas, d'une petitenièce qui l'ignorait? Comment, et dans quelle mesure, la sainte mort de la mièvre coloniale avaitelle réagi sur la vocation future de l'énergique et belle fille de Marseille ? L'Esprit-Saint nous dévoile peu ces mystiques profondeurs, mais il intervient encore à cette heure où nous sommes dans le cimeiière guadeloupéen. La croix de l'humble église luit dans la nuit claire. Le Martiniquais la contemple ému par la romance et ce recueillement.
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Il pressent, dans le cœur de son camarade, une certitude, une espérance, une joie fondées sur la ré?lité de la vie éternelle dont se nourrit une haute vie sentimentale qu'il ignore. Et, plein d'un confus mais divin désir, il prononce :
— Que tu es heureux I Que je voudrais croire I Et l'autre :
— L'Esprit de Dieu a touché ton cœur. Pour Loi a prié cette morte fleurie.