L'ASSOMPTION
«f La matière non^ lie, mais l'esprit nous délie. » Bossuet nous explique de quelle manière mourut la sainte Vierge, détachée sans effort du monde comme un fruit mûr quitte sa branche. A une très grande distance de l'Immaculée, ses Filles spirituelles quittent ainsi le siècle pour s'aller mettre à genoux sur les degrés du monastère. Tant d'œuyres ne pouvaient pas ne pas fructifier dans le cœui* de Dominica, ne pas vaincre à la fin l'attache à quelques défauts qui la rendaient charmante davantage pour la terre que pour le Ciel.
Dieu lui permit de mener à bonne fin la tapisserie qu'elle avait commencée joyeusement et saintement, soucieusement parfois, ce qui la préparait à des tâches plus monotones, mais aussi plus méritoires. Cette tapisserie, par elle entreprise à Lourdes, le jour de l'AnnonclaLion, il y avait un an et
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demi, noas ea connaissons la trame. Et les dessins en sont plus beaux dans leur banalité qu'aucun de ceux que j'ai vus sur les hautes lices des châteaux. Sur la patiente toile de Dominica, ni ioutes ces g-alantes scènes ; ni toutes ces chasses brutales ; ni toutes ces profusions de dauphins, de sirènes, d'occanides, de coraux, de coquilles et de perles ; iii tous ces fruitiers bordés de roses trémières, .iorés par leurs melons et leurs poires, rafraîchis par le^ arrosoirs d'élégants jardiniers vêtus comme des piverts : rien de tout cela sur la tapisserie idéale de Dominica, mais ces sujets sans orgueil tissus de la touchante vie chrétienne.
Elle avait reçu les avis de son confesseur de Marseille qui, après l'avoir écoutée, lui avait d'abord émis les doutes qu'exige la prudence lorsqu'il s'agit d'une vocation aussi brillante. Ne regretterait-elle jamais ce monde qui l'adulait? Ce prêtre connaissait, autant que le Bénédictin de Lourdes, celtr^ nature passionnée, prime-saut l'^re, prodigue, séduisante, un peu trop renseignée sur son charme, énergique, comb-utante, mais aussi conciliatrice, attendrie, chaste, sans prétention, prévoyante, réfléchie, mortifiée. Le sage séculier avait peu à peu
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cédé, montré moins de scepticisme que d'abord iJ n'en avait marqué à l'endroit de ce qu'elle avait décidé dans son coeur. Ce- qu'elle lui avait raconté de la demande en mariage déclinée par elle; des résolutions qu'elle avait prises, peut-être un peu imprudemment, dans le secret de la solitude ; de la pratique de charités que rendait, il est vrai, parfois originales une fougue d'ailleurs franciscaine ; de ses méditations imagées mais toujours orthodoxes grâce à un parfait bon sens : toutes cos confidences avaient amené le confesseur à inclin5»r vers l'affirmative. L'opinion du Bénédictin d^ Lourdes vint confirmer complètement cette vuj^ dans les circonstances suivantes.
Il est évident que le diable, même dans les péri* péties les plus tragiques, se plaît souvent à l'ironie. Et chacun avouera sans difficulté que Ton a souri, malgré soi, dans telle occasion où les larmes eussent été plutôt de mise.
Le fameux oncle Charles avait presque reçu l'assurance qu'à l'occasion du 1 4 juillet il serait gratifié des palmes académiques. Si grand que soit l'espoir, on peut être déçu, et même lorsque l'on s'est
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follemenl prodigué en démarches, flatteries, manœuvres, pour obtenir une telle distinction.
Petit-Pierre se trouvait, ce matin-là, dans la cuisine où son oncle venait de déployer son journal. Il Tentendit rire. L'enfant chercha, sans la trouver, la cause de cette bruyante gaîté qui continuait de secouer, à intervalles réguliers, les épaules du franc-maçon. Deux minutes s'écoulèrent et le rieur riait encore ; quatre minutes et le rieur riait toujours. Inquiet, le neveu se rapprocha de l'oncle et remarqua ceci d'anormal, que la face du libertaire, au-dessus de la feuille grande ouverte, ne marquait aucune expression correspondante à cette hilarité. Charles Durand riait sans rire, l'œil rivé à la double page où l'on distinguait une sorte de poème en vers réguliers, long comme le Ramayana. C'était la promotion. Il venait de s'y découvrir tout entier. Petit-Pierre effrayé l'interrogea :
— Mon oncle ?
Mais le décoré ne répondit point, toujours soulevé par des spasmes, les mains crispées à la feuille maléfique. L'enfant, de plus en plus inquiet, courut à la recherche de la servante qui étendait du linge dam le potager. Ils revinrent en hâte,
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essoufflés. Elle considéra son maître et déclara : ,
— Ce n'est rien, c'est nerveux.
Petit-Pierre acheva de comprendre, dit
— Il faut faire venir monsieur le curé.
Au mot curé, le hoquet redoubla. De la bave sang^lante fila de la commissure droite de la lèvre. Le lourd corps humain s'affaissa jusqu'à la Résurrection : « La matière nous lie y mais l'esprit nous délie. »
Alors l'enfant pleura son oncle.
Le savetier Lucien était accouru aux cris jetés par la cuisinière. Cet homme avisé, tenu au courant par sa petite fille de ce que Pierre lui avait raconté de sa vie passée et présente, prit à part celui-ci, se fit donner l'adresse de Dominica qu'il informa aussitôt, par dépèche, de la mort subite de Charles Durand. Il faisait ressortir, dans ce télégramme, de quelle utilité pourrait être en ce moment une présence aussi dévouée et puissante auprès de l'orphelin en deuil de son oncle.
Dominica n'hésita point, Aprè-^ avoir eu raison^ par l'immédiate démarche de l'amiral, d'une légère résistance de la mère qui montrait quelque humeur depuis qu'elle avait vu revenir, de la mystérieuse