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LA VISITATION

De retour à Marseille, Doiniiiica fit parvenir à Petit-Pierre, quelques semaines après, une carte postale et une lettre. La carte postale représentait Notre-Dame delà Garde qui est si calme au-dessus de la mer et de la ville I Elle semble se déplacer quand on la considère d'un bateau quittant le port. Elle tourne, elle glisse, et un grand attendrissement saisit le voyageur lorsque, le cœur plein de trouble, ayant perdu de vue les siens qui agitent encore leurs mouchoirs, il voit cette ligne d'or, toute pure, se profiler longtemps au-dessus des flots aux ailes de lumière tremblantes. C'est qu'elle est si dévouée I C'est qu'elle est si faite de pardon! Elle se conduit envers nous comme les Sœurs de charité qui paraissent ne voir ni entendre les malades qui offensent leur pudeur. Notre- Dame de la Garde conserve un visage serein cepen-

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dant que la grande cité blesse continuellement son âme. Notre-Dame de la Garde ne se lasse pas d'appeler sur les pécheurs la miséricorde. Et, à la prostituée de terre et de mer, elle oppose jour et nuit son Enfant pur et beau comme le Dieu qu'il est.

Dominica expliqusdt à Petit-Pierre les vertus de Notre-Dame de la Garde et que, la Vierge se faisant toute à tous, si la Mère de Lourdes s'est voulue pastourelle, amie des huttes et des barattes et des houlettes, la Vierg-e de Marseille se plaît aux filets, aux ancres, aux avirons. Il n'est rien que dédaigne cette servante pour amener au ciel les hommes par la voie qu'ils ont choisie, et tantôt elle habite le bercail de la montagne et tantôt le phare de la mer.

Dans sa lettre Dominica faisait ressortir les bienfaits de cette adaptation, si simple que d'aucuns la méprisent ou la méconnaissent, de la Très- Puissante, à chacun de nos besoins. Lorsqu'un être humain a des blessures ou des vides dans le cœur, la Reine angélique agit comme une abeille qui soude ou comble les cellules avec du miel. Ainsi, vous, Petit-Pierre, qui n'avez plus de maman, il faut que vous croyiez bien que votre cœur est une cli ambre où habite la Sainte Vierge et que, là c

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elle demeure, réside aussi votre mamau qui est tout de même au Ciel. Votre père qui priait si bien à Lourdes vous aura déjà appris que, vivants et morts, nous logeons tous ensemble chez le Bon Dieu quand nous l'aimons.

Ces vérités, Domiuica les exposait de telle manière que Tenfant les comprît, et elle lui demandait qu'il priât pour elle, comme elle se souvenait de lui et de M. Durand sur son rosaire. Elle leur en appliquait une dizaine en observant que, chaque jour, le Mystère variât. Aujourd'hui c'avait été la Visitation qui nous montre Marie chez sa cousine Elisabeth. Et Dominica, toujours originale, avait dessiné gentiment à la plume, sur la feuille, la maison de Zacharie telle que l'on peut se l'imaginer. Ce qui charmerait par-dessus tout Petit- Pierre c'était, auprès du seuil et sous une treille, trois anges assis sur un banc, dont l'un donnait du grain à une poule. Au-dessous des saintes cousines qui s'embrassaient, Dominica avait écrit: « Il faiît se visiter les uns les autres ; j'irai vous voir bienlôi peut-être à Bordeaux où j'ai des amis. »

Ces amis, auxquels Dominica faisait allusion.

ëtaient le jeune homme qui Taimait et les proches de ce jeune homme. Lui, ne pouvait passer inaperçu d'une jeune fille intelligente et croyante comme elle, à qui d'ailleurs il avait exprimé avec tact son plus cher désir. Il était bien de sa personne ; pas du tout bellâtre ; assez sentimental, ce qui ne l'empêchait ni d'être bon catholique ni de suivre passionnément les progrès d^une science ardue ; riche avec cela.

Encore que Dominica n'eût rien dit qui pût lui donner à penser qu'elle le tenait pour son fiancé, elle ne Tavait pas repoussé non plus et, de tous les jeunes hommes qui Tayaient approchée, aucun ne lui plaisait autant. Les aveux qu'il lui avait faits parfois, il les lui avait renouvelés d'une manière plus pressante lors du dernier séjour des deux familles amies, à Lourdes, en cette semaine de l'Annonciation qui commémore Tune des apparitions de rimmaculée à la Bienheureuse Bernadette,

Mais que répondre? Mais que penser? Ni oui ni non peut-être? Peut-être non? Peut-être oui? Peutêtre ensemble oui et non?

Elle avait bien prié Notre-Dame pour être un peu éclairée à ce sujet,mais sans apportera sa demande

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cette ardeur qu'elle mettait parfois dans Toraison afin d'obtenir de moindres grâces. Dominica pensait, avec quelque sens, qu'il ne faut point ss faire violence en de telles indécisions, mais attendre,dans le calme et la bonne volonté, le conseil de la Vierge très prudente.

Elle trouvait bon, trop bon peut-être (qui n'a quelques défauts?) de s'éprouver encore. Mais dans quel sens? Toujours est-il qu'un prochain voyage à Bordeaux lui apparut fort naturel, et un séjour auprès de ses arais qui la réclamaient le plus souvent possible.

Peu de temps après l'envoi de sa lettre à Petit- Pierre, quelques lignes qu'elle reçut d'Etienne Durand l'engagèrent à mettre à exécution ce projet. Cependant le pauvre homme ne se lamentait pas et rien, dans sa digne lettre de remercîments à Dominica, pour les attentions qu'elle avait eues pour son fils et lui, n'essayait d'exciter la pitié. 11 donnait quelques détails sur les études de l'enfant auxquelles la jeune fille avait paru s'intéresser. De lui-même il ne disait que ceci : qu'il toussait trop pour reprendre sa tâche.

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Dominica ne savait point ne pas s'émouvoir profondément à un tel détail. Son grand cœur s'était développé, avec trop d'indépendance peut-être même, dans ce domaine de la charité où elle s'ébattait et, si je peux dire, jouait aux grâces avec sa richesse et sa bonté. Son désir s'accrut donc de revoir Etienne Durand et Petit-Pierre, bien plus encore sans doute que celui de retrouver ses autres amis. Elle monta dans le train de Bordeaux sans que sa mère fît obstacle. Celle-ci ne s'opposait guère aux fantaisies de Dominica, nous verrons pourquoi dans la suite. Et, dans l'espèce, elle eût plutôt provoqué ce déplacement, car elle soupçonnait combien sa fille était chère à un parti qu'elle lui souhaitait.

De la chambre que Dominica occupait chez ses amis, la vue embrassait le fleuve. Si le port n'a point l'imposante massivité de celui de Marseille: si les reflets légers du courant, sous un azur ou un clair de lune aux fines-ses de brise, paraissent moins aptes à soutenir des flottes que les bleus goudron de la Méditerranée ; si les princes des Mille et une Nuits, qui fument l'opium et enchâssent d'émeraudes Tébène de leurs doigts, préfèrent

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i ia porte de Guyenne, la porte de l'Orient : tout le même, un grand charme, fait des plus délicates mances, nous fait admirer la cité d'Ausone. Il lemble que, dans ce port, les câbles soient plutôt les lianes fleuries qui s'élancent d'un mât à l'autre, fout un passé fluide revit dans ces douces teintes : es fringants chevaux du carrosse s'ébrouent parmi les uniformes, et je ne sais quelle duchesse vêtue îomme un datura monte sur un bâtiment qui est îomme une patrie enchantée.

Ces images de la rade, en cette belle nuit où Dominica les apercevait comme dans un aquarium, i travers les vitres de sa chambre, elle les ramenait i la méditation de son rosaire. Cette habitude de cndre à Dieu ou à la Vierge et de leur rapporter es événements et les paysages de chaque jour sur ;e chapelet que l'on appelle la Bible des pauvres, el était, avec la communion fréquente, le plus soide fonds de la piété si vivante de Dominica.

L'ordre des dizaines qui revenaient la rendait în ce moment k cette Visitation dont elle avait expliqué le plus simplement possible le sens à Petit-Pierre dans la lettre qu'elle lui avait écrite 'autre jour. Mais le cadre de la méditation s'am-

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plifiait, ici, devant les croix voilées nécessaires à Tavancement des navires comme elles le sont au nôtre. Que de visitations au nom du Christ depuis ce jour où le premier esquif avait été la Mère aimable ouvrant ses bras embarrassés de voiles à Elisabeth qui portait Jean-Baptiste !

Dominica repassait mentalement, en face de ces vaisseaux, les allées et venues des confesseurs de la foi: saint Pierre dans sa nacelle qui n'allait pas d*abord plus loin que du bord du lac à l'autre bord; mais l'apôtre passait le Christ qui s'intéressait à la pèche comme un bon patron. C'était saint Paul visitant sans cesse les Eglises naissantes, monté sur des navires plaintifs qui se renversaient, et il ressortait à la nage, des abîmes, chétif et terrible, la barbe et la bouche pleine du sel qui ne se dessale pas et qui est la Doctrine. C'était saint Louis se rendant au Sépulcre et, sur sa nef, les trompettes sonnaient droit vers les anges, et Jésus accordait à ce roi le suprême honneur de lui rendre Lui-même visite à Tunis au moment qu'il expirait sur un lit de cendres. C'étaient, qui allaient aux Indes visiter les frères païens, tant de missionnaires, depuis François-Xavier jusqu'à ces humbles disciples qui

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ne possèdent qu'une eoque de noix avec, dedans, un peu d'eau, de vin, de blé, et une pierre I

« Je te visiterai. » Et, confuse en évoquant les pionniers d'outre-mer qui, sans délier leurs sandales, se rendirent et se rendent auprès des souffrants et des ignorants, dans la peste, la typhoïde et le martyre, Dominica ressentait la honte d'ellemême, du projet de cette visite à peine charitable qui lui avait fait entreprendre ce voyage à Bordeaux, peut-être par un peu de désœuvrement et de puérilité. Elle faillit renoncer au principal but de sa venue. Mais, quand elle eut pris de l'eau bénite pour faire le signe de la croix avant de s'endormir, une voix intérieure lui dit de se garder de la présomption et de ne négliger aucune œuvre petite.

Le lendemain, elle examina un plan de la ville. Elle n'aurait point de peine à se rendre rue Tarride où logeaient Etienne Durand et son fils. Ce n'était pas loin, dans le vieux quartier Saint-Michel où il y a de petits épiciers, qui jouent aux cartes devant la porte après les vêpres, et des pigeons tranquilles. Là, règne encore le calme du dimanche et flotte un parfum d'encens. J'y ai eatenJu niurmu-

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rer des pluies douces que semblaient verser les jeux vert bouteille des fenêtres. Et par les beaux temps tout luisait, les balcons ventrus s'ornaient de volubilis et de géraniums comme de broderies les gilets de gentilshommes. Les cloches instruisaient les fidèles des devoirs de l'heure ainsi que de vieilles dames qui tiennent une pension règlent l'emploi du temps aux enfants sages.

Les hôtes de Dominica la laissaient libre, sachant que, si gaie et sociable qu'elle fût, pas plus à Bordeaux qu'à Marseille elle ne négligeait les œuvres qui lui étaient signalées, ni les longs recueillements dont elle avait coutume. Rien de surprenant à ce qu'à la fin de ce beau jour de mai elle préférât à une promenade offerte par ses compagnes et le jeune homme qui l'aimait, la récitation des litanies dans quelque chapelle ombreuse, C'est du moins ce qu'ils pouvaient supposer, en l'entendant décliner, avec un sourire, leur proposition. Encore une fois elle ne prit pas assez garde à ce qu'elle attristait son ami etce ne fut que, seule dansla rue, qu'elle se reprocha d'avoir montré par son attitude trop d'indifférence au projet. Elle aurait pu

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non prétexter un faux motif, mais invoquer une course pressée, ou simplement le désir d'une dévotion particulière. Elle eut peur de s'être montrée coquette. Mais n'avait-elle point ce droit de se faire visiblement regretter, puisqu'elle tentait une expérience dont pouvait dépendre sa décision ? Se futelle installée chez ses amis au cas où sa volonté de ne se point fiancer eût été ferme ? Complexités de jeune fille î Et pourtant chez la moins complexe !

Elle était arrivée. C'était au numéro 28 de la rue Tarride que logeaient les Durand. N'eût-eMe pas mieux fait de s'annoncer que de les surprendre ainsi à l'improviste? Elle passa vite sur le trottoir qui faisait face à la maison qu'elle voulait examiner, et repassa lentement. L'étroite porte était ouverte. Elle aperçut, derrière les petits carreaux glauques d'une des fenêtres du premier étage, une adolescente qui cousait debout et de profil. Elle était brune et jolie. Ses cheveux serrés semblaient tirés sur ses tempes, ce qui donnait au visage l'expression pure de l'enfance persistante. Sur le rebord de la croisée, des fleurs trempaient dans un verre ; à droite, une cage avec son canari était sus-

pendue ; et cet ensemble faisait rêver d'une élégie délicieusement banale à quoi se fussent accordées les harpes d'Anaïs Ségalas et de M™« Desbordes- Valmore. Dominica pénétra dans le vestibule où se trouvaient rang^ées d'assez nombreuses boîtes aux lettres. Dans le cadre d'une de ces boîtes étai^ insérée la même carte de visite qu'Etienne Durand avait remise, à Lourdes, à Dominica, mais on lisait dessus, ajoutée à l'encre, l'inscription : Dernier étage, la porte à droite.

La jeune fille maintenant hésitait. N'était-ce point trop indiscret de se présenter de la sorte ? Et puis, dans ce log-is misérable, voici qu'elle était elle-même choquée de sa personne. Pourquoi avoir conservé, pour cette course chez des pauvres, ces bas à jour et cette robe de crêpe rose recouverte de dentelle grise? Elle hésitait, mais elle montait. Ce fut Petit-Pierre qui vint lui ouvrir :

— C'est Mil» Dominica!

Il rougissait, ravi comme devant un trésor, demeurait sur le seuil à ia contempler. Elle rit franchement lorsqu'il demanda :

— Est-ce que vous êtes venue avec le cirque? Il y avait au passe-rue une dame belle comme vous.

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