‹ Le rosaire au soleilChapitre 4 sur 22 · LES MT8TÈAE8 JOYEUX · texte numérisé non relu

LES MT8TÈAE8 JOYEUX

— Qui est ià? fit une voix creuse dans la chambre contiguë à la pièce où venait d'entrer la jeune fille.

— Papa î C'est M"« Dominical répondit Petil- Pierre qui avait pris la main de sa grande amie pour s'en caresser la joue.

Une chaise remua.

— Qu'elle ait la bonté d'attendre un instant, reprit Etienne Durand.

L'appartement ne comprenait que deux pièces : celle où Dominica s'était as«ise et celle qui devait être l'unique chambre à coucher. Dans la première une odeur de pétrole dominait. Sur un fourneau allumé une casserole était posée.

— Est-ce que vous faites la cuisine ?

— Oui, mademoiselle. Je fais cuire un peu de lait pour papa.

Le regard de la jeune fille embrassa la pièce où elle se tenait. Elle reconnut, suspendu à un clou, le bidon de Lourdes.

— Petit-Pierre, je vois que vous êtes soigneux Je reconnais cet objet.

— Le portrait de la Sainte Vierge y est dessus.

Et, comme nous n'avons plas de statue, nous disons notre chapelet devant.

Cette phrase résumait avec naïveté tout ce qui, dans le catholicisme, prête à la raillerie des esprits forts, des savants, des réformateurs. Mais celui qui connaît le vrai lang-age de Dieu et de la Vierge, sait combien ils se mettent à la portée de chacun pour l'aider à la prière. Aurait-il été juste qu'afin de permettre à ces deux pauvres hères de réciter le Je vous salue, la Reine des patriarches leur eût imposé une image d'elle peinte par un maître ? L'homme qui ressent l'amour de Notre- Seigneur ou de la Vierge, devant leurs statues de plâtre peinturluré, peut faire bon marché du sentiment qu'inspirent aux touristes et aux chroniqueurs les chefs d'oeuvre de l'art religieux. Les visitations de Jésus-Christ et de Notre-Dame n'appellent point tant de raffinements qu'en exigent les princes de la terre.

Etienne Durand, qui venait de se lever à la hâte, entra. 11 avait beaucoup maigri depuis Lourdes. C'était le type du malade. Il était revêtu d'une sorte de robe de chambre doublée de rouge, mal boutonnée, qui laissait voir une jaquette sans gilet sur la

LCS UYSTËn£â JOYSUX âg

chemise de nuit. Il chaussait des pantoufles de feutre affaissées au-dessus desquelles paraissaient des bas recouverts en partie par un caleçon. Lorsqu'il eut tendu les mains à Domiuica,il les enfonça dans les poches de son pardessus et se rassit. Il croisait les jambes et laissait pencher sa tête de côté comme le Christ inclina la sienne avant d'expirer. Ses rares cheveuX; rejetés en arrière en mèches de chandelle, étaient comme enduits d'une sueur qui était bien celle d'une agonie prochaine. La barbe clairsemée cachait mal un menton cireux comme le reste de la face. Les bosses du nez très aquilin s'accentuaient ainsi que chez les morts, et les yeux larges brillaient.

Il avait toussé en saluant la jeune fille qui lui dit:

— Ne vous fatiguez pas, cher monsieur.

Il voulut cependant lui raconter la mort de sa femme emportée par le même mal qui le minait; la résolution qu'il avait prise de se rendre à Lourdes, avec Petit-Pierre, afin d'} demander pour lui-même un miracle qu'il n'avait pas obtenu; le chômage forcé ; les bons procédés à son égard de personnes charitables, par exemple de cette toute jeune fille

qui logeait au premier étage et qui venait souvent les visiter, remettre un peu d'ordre dans le linge. C'était elle que Dominica avait aperçue à sa fenêtre, cousant. Annette était son nom, elle menait une dure vie, travaillant à domicile pour solder à ses oncle et tante une pension qu'ils exigeaient.

Tandis qu'il parlait, Dominica s'était levée pour régler la flamme du fourneau qui chauffait le lait qu'elle versa dans un bol qu'elle avait pris sur le buffet d'un pauvre bois. Puis, comme il faisait déjà sombre dans cette pièce qui ne prenait jour que sur une cour intérieure, elle alluma la lampe à l'aide d'un prospectus roulé. Comme elle transportait cette lampe, la tenant un peu sur son cœur, de l'autre côté de la pièce, pour la poser sur un guéridon, les vierges sages l'eussent enrôlée dans leur troupe. Elle semblait guetter ainsi la venue de l'Epoux.

Elle se mit à bavarder, familière, se renseignant sur les prix du loyer, du pain et de la viande. Et d'entendre et de voir cette belle fille élégante dans ce taudis plus trisîe qu'une prison, c'était pour ce poitrinaire et son enfant, comme la vue, permise aux riches, du soleil méditerranéen sur la campa-

LIS MTSlÈnBS JOYKUX ^l

gne en fleurs. Petit-Pierre ne disait plus rien, mais aussitôt qu'il le pouvait il reprenait et conservait dans la sienne la main de cette brillante maman. Et il était fier, et il se contentait de sourire, tantôt avec embarras et tantôt en regardant tout droit, et de tout près, dans les yeux de son amie. Elle s'amusa de la manière dont il l'avait reçue à la porte, Payant prise pour la demoiselle d'un cirque de passage à Bordeaux. Et comme Etienne Durand croyait devoir excuser l'innocente méprise de son fils :

— Mais sais-tu, Petit-Pierre, que je monte à cheval peut-être aussi bien que ton écuyère ?

Et, pour converser, elle inventait mille riens qui enchantaient ces solitaires qui se parlaient si peu dans la monotonie de leur vie quotidienne, et à qui presque personne ne parlait. Qui songe à faire cette aumône de la parole à ceux qui n'intéressent plus leur prochain parce qu'ils sont trop malheureux?

Elle examina en détail le pauvre mobilier, demanda la permission d'entrer dans la chambre à coucher. Etienne Durand s'excusait tout confus. Mais elle :

— Pensez-vous donc, mes amis, que je ne sois

43 Lk aOSÂIAS AU SOLEIL

point habiiuée à ce petit désordre d'une chambre de malade ? Et d'abord, c'est mon g-oût de faire le ménage, comme si j'étais petite fille. A Lourdes, au moment du g-rand pèlerinage d'août, beaucoup de mes camarades ne veulent être employées qu'à de certaines besoî^nes, elles trouvent par exemple indigne d'elles de laver la vaisselle. Elles trouvent plus distingué de panser les plaies. A de certains moments, il semble qu'il n'y ait pas assez de furoncles pour contenter ces mijaurées. Savez-vous ce que je fais alors, monsieur Durand ? Je vais trouver la directrice et je lui dis : « Donnez-moi des pots de chambre pour que je les rince. J'ai un goût particulier pou^ ce travail. »

Dominica éclatait de rire en rapportant ce propos et, d'un geste machinal, elle se penchait sur la couche en désordre du poitrinaire et, dans un rien de temps, la refaisait.

— Et maintenant, l'inventaire I s'ëcria-t-elle joyeusement.

Elle notait, sur un bout de papier, quels ustensiles et vêtements lui paraissaient indispensables, qui manquaient à l'appel dans le buffet, l'armoire ou au porte-manteau.

L28 MïSXKRÊa JOYKUX

— Ne vous inquiétez de rien, disait-elle. Je vais faire la connaissance de ÎVP'« Annette, en vous quittant, et la prier de prendre soin d'un tas de petits détails qui vous échappent, à vous, hommes !

Ces « petits détails » étaient assez nombreux pour qu'elle ne voulût point les signaler directement à l'ancien typographe qui aurait éprouvé de la confusion à se dire qu'elle voulait remédier à leur absence. Et elle saurait vite par Annette, pCar y mettre ordre, le nombre et la nature, s'il en existait, des comptes en soutfrance.

Elle quitta ses deux amis en leur disant au revoir. Le contentement de ceux-ci n'avait point de bornes. Elle leur eût causé moins de plaisir certainement si elle avait été moins élégante. C'est d'une charité souvent mal comprise que de ne savoir pas demeurer égal à soi-même. Je loue ce cardinal appelé chez un pauvre et qui revêtit son manteau de grande cérémonie. J'ai voulu, -îxpliqua-t-il, faire plaisir à ses yeux avant qu'il meure.

Quand elle ressortit de chez Annette, qui accepta volontiers de se charger de toutes les corn-

44 LE ROSAlftS AU SOLEIL

missions utiles aux Durand, Dominica cnteudit sonner sept heures. Elle serait de retour, chez ceux qui la recevaient, dans quelques minutes. Elle fit halte dans la sombre nef de Saint-Micliel et se sentit envahie, étreinte par l'acTtion divine, de telle manière que son cœur et son intelligence furent éclairés davantage qu'ils n'avaient été jusque-là. Il lui sembla, lorsque cette quiétude l'eut laissée, que Dieu venait de lui répondre. Elle courba le front jusqu'à terre en passant devant le Tabernacle, et ces versets de la Visitation montèrent ineffablement à ses lèvres :

(' Et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur

Parce quil a regardé Id bassesse de sa ser» vante, m

ni

Page 1