LA NATIVITÉ
Ce matin, elle était assise dans le parc aux ombres déjà luisantes de sa villa marseillaise et, arrêtant ses pensées aux Mystères de la Nativité, elle le consacrait aux deux miséreux qu'elle avait visités récemment à Bordeaux.
Elle songeait à cette sorte d'enfantement spirituel qui est opéré en ceux qui vivent de la grâce et qui ont renoncé aux fils selon leur chair. Ce sont de^i liens forts qui attachent saint Vincent de Paul à la nombreuse famille des tout petits qui l'entourent, tel qu'on le voit dans la gravure populaire.
Quel insatiable amour se lit sur la face du saint dont la large bouche retient un constant sourire de bonté? Quelle foule n'a-t-il pas engendrée avec son cœur maternel autant que paternel? On songe à ces orphelins qui durent tellement retrouver sur ce
4^ LS nOSAIAE AU SOLEIL
vîs?îçe l'expression de ceux qu'ils avaient perdus qu'ils le suivirent sans hésiter ou se laissèrent porter entre ses bras. Au Paradis, qu'aimait à se peindre Dominica, elle plaçait un tel père spirituel auprès de celui qui adora le Fils de son Epouse comme jamais tous les pères ensemble n'eurent de passion pour leurs enfants. Elle établissait un relatif, mais saint rapprochement, entre cette Crèche de la Judée, qui avait enfanté au Ciel l'Humanité tout entière, et celte masure d'un bourg* des Landes qui a fait naître au salut la divine marmaille abandonnée, suscitant une mère innombrable dans la Fille de la Charité.
Certes ! en Dominica ce violent instinct habitait qui pousse les plus petites à s'encombrer de poapées. Et quoi de plus naturel chez une jeune fille à Fâme saine, si bien bâtie de sa personne, qu'elle avait entendu un ouvrier dire en la regardant passer :
~ La belle fille î
Mais, en même temps, il y avait une telle pureté en Dominica, une telle élévation à ces désirs du Ciel demandés à Dieu dans les Litanies des Saints, que ie mariage, même chrélieç,lai apparaissait comme
MTSTÈRBS JOYEUX l^'J
une respectable habitude, dont on saurait facilement se passer, ou que Ton fuirait volontiers. Rien ne Tég-ayait davantag-e que d'observer cette fièvre qui saisit jusqu'à des adolescentes à la seule perspective d'un fiancé d'ailleurs absent. Il est vrai qu'elle cessait de sourire en songeant à ce qu'un honmme souffrait pour elle, et à ce qu'il le faudrait dissuader de l'espoir qu'elle l'épousât : ce qu'elle n'avait osé lui déclarer encore, sans doute à tort, durant le dernier séjour qu'elle avait fait à Bordeaux.
Elle ramenait sa méditation sur la Nativité vers Petit-Pierre. Que ferait-il, son père mort? L'état de celui-ci ne laissait aucune illusion et il ne semblait pas que Dieu, dans sa haute mais déconcertante sag^esse, voulût accorder le miracle fervemment demandé. Mais alors, quel était le dessein du Tout-Puissant? Quelle voie suivre?... Cette voie souvent couverte de vapeurs, mais toujours bien tracée, comme fut celle où s'eng-agea le Charpentier pour déjouer les projets d'Kérode.
Dominica déchiffrait passionnément la vie qui lui apparaissait comme une histoire très belle que le lecteur ne doit négliger dans aucun de ses
43 Ll KOSAIHK AU SOLEIL
détails. Tel mot d'une prophétie, d'insignifiante apparence avant qu'elle s'accomplît, l'emporte iniJniment sur Thistoire nombreuse et frappante d'un empire; une robe tirée au sort vaut plus à noire regard aujourd'hui, par le témoignage du Prophète, que tous les butins des conquérants. C'est que Dominica n'était point blasée et l'intérêt du chapitre qui, chaque jour, continue à expliquer celui de la veille en empiétant sur les lignes du lendemain, la tenait en haleine.
Voici comme elle raisonnait, au risque de faire sourire les philosophes, si elle se fût confiée à eux, ce qu'elle avait le bon sens de ne point faire :
J'ai fait à Lourdes, se disait-elle, la connaissance d'un pauvre homme et de son enfant qui déjeunaient dans la rue. Si je ne m'étais pas trouvée à la fenêtre d'un hôtel, à l'heure précise où ils mangeaient, ils me fussent demeurés inconnus. Et si le jeune homme qui m'aime ne m'avait point, en me donnant une fleur, posé des questions auxquelles j'étais peu empressée de répondre, je ne me serais pas mise à ladite fenêtre où je fuyais ses aveux, mais où il me rejoig-nit. Je me suis attachée de cœur au pauvre typographe et à sou
LfiS MY8TÉRBS JOYEUX 4$
int. Ces faits, banaux pour la plupart de ceux qui les connaîtraient, ne le sont plus du tout pour moi, parce que c'est Dieu qui les a posés et parce que ma tête est comme ceci et mon cœur comme cela. Et c'est moi, Dominica, la seule que ces choses regardent. Il m'est donc permis d'essayer d'en découvrir le sens profond...
Elle pouvait bien, comme elle avait fait déjà, soutenir matériellement ces pauvres gens. Les ressources dont elle disposait du chef de l'héritage de son père qu'elle n'avait point connu, augmentées des générosités d'un grand-oncle, étaient assez considérables. Mais il était une autre aide que l'aide physique. Celte mère que l'enfant avait perdue, qui la remplacerait au jour prochain que viendrait à manquer le père, sinon la Mère de Dieu par l'entremise d'une de ses servantes?...
Ne suis-je pas la servante de cette Reine ? Estce que de mystérieuses nativités ne s'élaborent pas, comme je l'affirmais, dans le monde des cœurs ? Est-ce que ce n'est pas Jésus qui, avant d'expirer, a dit lui-même à la Vierge, en lui montrant saint Jean :
— Femme 1 Voilà votre fils.
Et à saint Jean, en lui montrant la Vierge :
— Voilà ta mère.
Et pourquoi ne deviendrais-je pas la mère de cet enfant ? Que des raisons mondaines s'y opposent ? Eh ! n'ai-je pas le droit de m'interroger sur ma vocation ? Il est une chose qui m'apparaît plus nette à chaque jour, c'est que, si je n'ai pas l'étoffe d'une veuve, j'ai tout de même la jupe d'une maman gig-og-ne I
Dans le parc éclatèrent les rires des sœurs et cousines de Dominica. Elles venaient la dénicher de ce berceau de chèvrefeuille où elle méditait et lui criaient, sachant qu'elle avait le goût de s'isoler, pour y égrener son rosaire, dans ces retraites fleuries :
— Dominica ! Dominica I Viens avec nous I Tu vas devenir si pieuse que la tonnelle en sera pétrifiée !
Dans sa jeune et puissante grâce et, sans se départir de son calme, joyeuse :
— Taisez-vous, espiègles 1
Son chapeaude jardin, d'une large et belle paille
flexible, était couronné de cerises jaunes et rouges.
Elle gravit au grand soleil les marches de la ter-
LES MïiâT£K£& jureux 5l
rasse qui dominait la mer où se mirait un ciel de soie bleue formant un dais qu'empanachaient quelques nuages. Au loin, Notre-Dame de la Garde toute dorée se tenait debout. On ressentait que cette image vénérée était imprégnée de grâce comme une barque est saturée de sel par les flots renouvelés.
Dominica se laissait mettre dans la main un maillet de croquet par ses compagnes, distraite. Ou, plutôt, son acte d'amour continuait assez fort pour vaincre la turbulence des joueuses :
— Tu ne fais attention à rien I Tant pis pour toi I Encore manqué !
Cependant que ses sœurs et cousines la raillaient de sa maladresse, elle évoquait le débarquement de Lazare et des Saintes -Maries sur cette plage heureuse qui, aujourd'hui, grondait à peine :
L'esquif était précaire. L'ami de Notre-Seigneur se tenait à l'avant, pensait-elle, silencieux, fouillant déjà de son regard aigu de ressuscité ce sol où il planterait la Croix. En arrière, debout comme lui, les femmes devaient chanter des hymnes, les faces tellement dressées vers le ciel qu'elles n'apercevaient plus la côte. Leurs bras étendus faisaient
LB ROSAIR.B AU fiOLSIL
de cette barque un flottant Calvaire. Ni Lazare ni elles ne trébuchaient malsrré le balancement de la nacelle. Leurs cœurs qui portaient un seul Dieu venaient le produire dans cette contrée. C'étaient bien là encore cette nativité spirituelle par qui Jésus-Christ donne TEgHse pour Mère à tous les Chrétiens...
— Tu te fais encore croquer 1 Tues insupportable I A quoi donc penses-tu ? Bon I Voilà que tu renverses les arceaux avec le bas de ta robe ! ... Un inciTable amour, pour cette Eglise naissante, emplissait le cœur de Dominica. Elle s'imaginait sainte Madeleine abordant la première. Son pied nu touchait le sable. Elle ressemblait, sous son voile, à l'urne mystérieuse qui a contenu ce parfum funèbre dont on ne doit parler qu'en se signant.
Le jeu fini, Dominica, suivie des huées railleuses de ses sœurs et cousines qui, une fois encore, s'amusaient follement de ce qu'elles appelaient « des absences pieuses », remonta dans sa chambre où l'attendait son courrier : deux convocations; Tune à une messe pour les Dames de la Miséricorde, l'autre V une conférence donnée à la Croix-Rouge ; puis
LSS MYSTÈRSa JOYKUX 53
deux lettres de Bordeaux, Tune d'Etienne Durand, Tautre de Fune des sœurs du jeune homme qui l'aimait.
Etienne Durand la remerciait d'avoir remédié avec un cœur si charitable à la détresse de sa situation, détresse qu'il n'eût pas osé lui avouer si ellemême ne s'en était rendu compte lors de sa visite. AnnettP, leur petite amie du premier étage, s'était acquittée avec toute la complaisance et le savoirfaire possibles des commissions et règlements dont l'avait chargée Dorainica, Le propriétaire et les fournisseurs avaient ouvert un nouveau crédit. 11 hii marquait beaucoup de reconnaissance au sujet de consultations qu'elle lui avait fait avoir d'un spécialiste des maladies du poumon. Son état s'améliorait. Quant à Petit-Pierre, il avait quelque peu toussé, mais rien de grave, un peu d'anémie seulement. Il reprenait, grâce à sa bienfaitrice : on pouvait lui acheter du bœuf à la place de viande de cheval qui le dégoûtait si fort.
La deuxième lettre traitait d'un tout autre sujet: Dominica ne s'attendait point à ce que les interrogations qu'elle se posait à elle-même, ce matin, réclamassent une aussi directe et prompte réponse.
54 LE ROSAIRB AU fOLElL
La réfléchie et long-ue missive de la Bordelaise exposait à son amie la situation d'un homme qui, depuis deux années, souffrait de l'incertitude la plus cruelle et préférait enfin à cet état si énervant une parole définitive, dût-elle lui briser le cœur. Tout ne s'accordait-il pas à ce projet de fiançailles : les intellig-ences, les familles, les fortunes ? Mon frère, ajoutait la correspondante, ne saurait vous écrire lui-même. Il est surtout peiné de ne point définir ce sentiment qui vous fait observer vis-à-vis de lui une sorte d'estime affectueuse qui> sans le décourager, lui donne peu d'espoir. Si ravissante que vous soyez, cette attitude de votre part n'est point issue d'une coquetterie déplacée. Il sait que non, et ce qui nous attache si fort à vous, Dominica, c'est précisément votre caractère sans artifices. Que vous ayez jeté les yeux sur quelque autre jeune homme que mon frère, nous le croyons d'autant moins que vous lui avez affirmé le contraire lors de votre dernier séjour à la maison, quand il vous pressait de dissiper sur ce point un doute si pénible. Si vous ne vous décidez pas à lui rendre une réponse qui le mette hors de cet état qui le mine, la situation demeure cruelle
LES MYSTÈRES JOYKUX î)i
pour lui et pour nous, ses sœurs, qui TafFectionnons tant. Il serait préférable, bien chère Dominica, dans le cas d'un refus définitif de votre part, , qu'il en eût connaissance tout de suite. Vous savez qu'il a poussé fort avant certaines études de chimie organique et de biologie côtière. Un professeur au Muséum, de ses amis, le convie à un voyage d'études sur le littoral des Antilles. Je comprends, aux demi-confidences de mon frère, qu'il ne voudrait entreprendre cette expédition, précieuse pour ses travaux, qu'avec une réponse dont son âme pût se réjouir... ou se guérir. La méditation pourrait, peut-être, plus vite pacifier son cœur dans ces solitudes. Je souffre en vous écrivant ceci, chère, bien chère amie. Encore une fois, il ne tient qu'à vous de mettre fin à ce supplice, Dominica, puisque nous croyons savoir par votre bonne mère que, loin de se montrer hostile à un tel rapprochement de nos familles, elle le souhaite de tout cœur.
Cette seconde lettre jeta sur l'âme de Dominica une ombre que ne put dissiper cette fois, en quelques minutes, ce caractère plein de soleil. C'est qu'il ne s'agissait plus ici de soigner la plaie d'un
50 I.E HOSAIRK AU SOLEIL
malade ordinaire, ou de laver la vaisselle à l'Hospice de Notre-Dame des Sept Douleurs, ou de mettre un peu d'ordre dans les nippes des Durand, ou de régler leurs créanciers en s'enlendant avec Annelte.
Cette Dominica mystique, mais sans mélancolie, dont aurait apprécié la solide raison et le mépris de l'abattement la sainte puissante d'Avila, et qui rauraitaccompagnée,s'il l'eût fallu, à dos de mule, par les farouches sierras bleues, pour le service de Jésus-Christ, ne se trouvait désarçonnée que lorsqu'une certaine mélodie faisait silence dans son âme. Précieuse grâce î Dans les circonstances les plus pénibles, la jeune fille retenait sur ses lèvres comme un chant intérieur. Non pas certes qu'elle ne s'émût profondément delà misère d'autrui I Plus d'une fois, dans quelque hospice, elle avait ressenti une détresse sans nom à considérer, couché comme un petit chat qui se méfie, l'enfant qu'on va opérer. Mais c'était sans rien laisser paraître de ses angoisses qu'elle lui promettait un polichinelle, un loto, un jeu de l'oie ou un livre d'images. C'est qu'elle reprenait sur-le-champ, si je peux dire sur le champ de bataille spirituel, les rênes de son éner-
LKS MYSTÈRES JOYEUX 57
gie et de son bel optimisme. Et il lui semblait alors qu'une hymne montât de son cœur, non point pour assourdir sa première émotion, mais pour la faire sourire aux voyageurs blessés, et fortifier ainsi leur courage et leur espérance.
Mais le sourire était long, cette fois, à revenir. Elle reprenait la lettre de cette sœur du jeune homme qui l'aimait, se trouvait responsable désormais de tout alerm.oiement vis-à-vis d'une situation aussi grave. Que ces aveux la flattassent en quelque manière, c'était vrai, c'était juste; mais il ne serait plus ni juste ni vrai qu'elle permît de s'établir davantage à Tincertitude. Qu'elle demandât un délai pour son mariage, cela pouvait être encore raisonnable; mais qu'après deux années, elle voulût éluder de se prononcer sur les fiançailles, ne lui paraissait plus digne d'un cœur chrétien. L'indécision trop loin poussée devient faiblesse ou niaiserie, à moins qu'elle ne provienne de ce vice de l'âme qui trouve sa volupté dans l'attente qu'elle inflige. Et certes! Dominica était loin-d'une telle névrose autant que la couleur rouge de la pomme difl'ère d'avec le fard.
Le déjeuner durant lequel ses sœurs et cousines
se montrèrent folâtres ne la dérida pas, à leur grand étonnement. Elle refusa de se mêler à leurs divertissements du bel après-midi, remonta dans sa chambre, s'approcha de la fenêtre d'où elle pouvait apercevoir, au-dessus de la mer à présent solide et' noire, Notre-Dame de la Garde à qui elle allait parler :
C'est vrai, ma Mère, que j*ai cru que le Ciel m'éclairait, il y a quelques jours, à Bordeaux, quand je me suis sans doute illusionnée jusqu'au point de penser que je pourrais suivre un jour la voie des vierg-es du Seigneur? N'était-ce point ma seule présomption qui me tentait?
Je me pose en face de vous, à cette heure solennelle, pour que vous demandiez à Dieu qu'il m'instruise davantage. Me voici de bonne volonté. Je ne serai donc pas trompée, ma Mère! Ah! Que je ne résiste pas à la Grâce, mais que je ne m'abuse point ! Que je choisisse de marcher sur l'une ou l'autre route, mais que je ne m'attarde pas entre les deux!
N'est-ce pas égoïsme que de s'immobiliser dans ce bien-être et cette charité facile d'enfant à qui rien n'est refusé?
Celles qui rompent avec le monde sans lui accor-
LES MVSTiRES JOYEUX 5fl
der un regret composent vraiment ce troupeau choisi auquel je suis très indigne de me mêler. Il n'est point donné à toute chrétienne de ceindre la couronne d'épines sous le voile des noces spirituelles, de tenir comme une quenouille le lis garni de lin des prières parfaites. Gela n'est surtout pas accordé à celle qui se renonce mal; qui éprouve de la satisfaction à entendre louer sa beauté, à la parer.
N'est-ce pas, Mère chérie, faites-m'en donner l'assurance, qu'il me faut accepter cette honorable destinée qui m'est offerte et qui m'inclinera, croyante dévouée mais quelconque, vers la terre, sans que le Ciel se retire d'au-dessus de moi? C'est un destin béni déjà que celui d'une femme forte au milieu des siens, celle dont il est écrit : que sa lampe ne s'éteint pas pendant la nuit, qu'elle ouvre la bouche avec sagesse et qu'elle ne mange pas le pain dans l'oisiveté !
Et l'oraison deDominica prenait fin sur une évocation de cette future vie terrestre : un jardin aux bancs verts, aux arbres de lumière, aux pelouses d'émail garnies de fleurs en ordre. Elle était là, mère puissante, entourée de nombreux enfants,
6o LB rosatrb au soleil
pareille à une grosse étoile au milieu de petites étoiles. Et son mari et elle interrompaient leurs iectures^ pour remercier Dieu dans le silence de l'amour.
On vint remettre à la jeune fille cette dépêche :
Bordeaux.
Etienne Durand décédé aujourd'hui \ reçu sacrements.
Annette.
ut cœur maternel de Dominica tressaillit, lourd du poids d'un orphelio.