LA PURIFICATION
Le lendemain, elle ramenait ses pensées vers le pauvre mort qn'eile introduisait dans les motifs dn Mystère de la Purification. Elle accomplissait sans effort cet exercice spirituel qui, chez elle, était, comme nous le savons, peuplé fréquemment d'images. Son oraison était, si jepeux dire, illustrée. Comme un rayon de soleil qui se déplace doucement, ou comme une pèlerine ornée de coquilles aux nacres changeantes, l'âme de Dom.inica partait de ce Temple de Jérusalem où la Vierge alla demander avec une divine humilité sa purification ; et elle s'acheminait vers ce logis misérable où était mort Etienne Durand.
Il avait reçu, d'après le télégramme, les derniers sacrements. Et l'imagination de Dominica se peu-r plait d'anges, car, de même que certaines personr nés sont possédées par les démons, il serpblaitque
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la pieuse jeune fille fût souvent visitée par les esprits bienheureux.Elle reconstituait l'appartement de la rue Tarride : le froid buflet, désert à Tintérieur, sur quoi traînaient du pain, quelques fioles et un demi-citron; le fourneau enfumant la casserole; le bidon bleu où la Vierge de Lourdes était peinte; une planche avec trois paires de chaussures; deux chaises où s'étalait presque tout le vestiaire de ces déshérités ; le balai dans un coin, et la Croix au-dessus du plus grand des deux lits.
La porte s'ouvrait devant le prêtre qui apportait l'huile de la suprême purification. C'était Annette sans doute qui avait disposé sur la table le Crucifix, les chandeliers, le bénitier, la ouate, la mie et ces assiettes où le père et le fils n'avaient pas toujours mang-é à leur faim. Petit-Pierre était à genoux, pleurant. Et son ange gardien l'enveloppait de sa grande aile où étaient brodées de vraies étoiles. Et l'ange du père se tenait debout, et ses ailes palpitaient à chaque fois que l'un des sens du moribond était purifié par l'onction.
Enfin l'âme de l'artisan était transportée en Dieu, et l'ange chargé d'elle faisait un signe comme qui écarte les derniers obstacles. Dominica s'imaginait
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cette calme ascension, lui prêtait la forme d'une longue palme qui est bien la forme d'un être céleste quand il s'enlève les ailes repliées. L'âme et l'ange s'enfonçaient dans l'Eternité bienheureuse et, à l'entrée de la Jérusalem Céleste, la compagne de l'ouvrier venait le recevoir. Et il pleurait de joie en retrouvant cet anneau à cette main où Dieu avait laissé, comme un stigmate, l'usure du travail dans la gêne.
Et l'ange demeuré sur la terre avec le petit orphelin, Dominica l'évoquait aussi presque au même moment.
Ce n'était pas une vision qu'elle avait ni qu elle pensait avoir, trop sage pour se croire dotée de grâces si extraordinaires, trop équilibrée pour être la sujette d'hallucinations. Simplement c'était une manière poétique de faire oraison, sans plus, mais qui méritait.
Elle évoquait donc l'ange de l'enfant en deuil. Cet ange, maintenant que le père s'en était allé, planait au-dessus de Bordeaux à la manière des^ oiseaux inquiets pour leurs petits. Ce n'était point qu'aucune angoisse se peignît sur sa face, les esprits célestes n'ont pas de chagrin. Celui-ci, de son œil
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ardent et doux cherchait une âme qui s'offrît eQ sacrifice, et en sacrifice spécial, pour cet enfant dont il avait la garde. Dominica pensait le voir tournoyer an sommet de la tour aiguë de Saint-Michel; puis voler à ras de terre, comme une hirondelle avani l'orage, puis remonter en glissant tout au long des fenêtres de la pauvre rue Tarride. Plus agile que la lumière il passait au-dessus des départements carrelés par les labours ou pointillés par les pins. Il saluait déjà, en étendant les bras comme une lyre, Notre-Dame de la Garde impassible dans la flagellation du vent; il dominait la cité de Marseille ; son vol frémissant faisait vibrer les vitres de la chambre où Dominica se tenait en prière comme sous le coup d'un orage printanier. Elle laissait son cœur fumer vers le Serviteur de Dieu à la manière d'une source vers le soleil. Ce chant intérieur qui l'avait quittée depuis la veille reprenait. Elle se relevait. Une brise passait sur la cime de son cœur et le fortifiait en le purifiant. De nouveau c'était Dominica, non point oublieuse des soucis, mais emplie d'un inexprimable désir de dévouement où perçait une joie supérieure. Elle tendit vers Tlmmaculée ses mains, comme pour
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accepter la tâche qui lui était proposée. Elle sentit passer sur elle cette fraîcheur qui était déjà sur son cœur et murmura : « Je laverai mes mains entre les innocents, »
La réponse qu'elle avait demandée, la veille, à Notre-Dame de la Garde lui était faite avec force maintenant, mais sous la forme d'une question. Et celui qui la posait, c'était Fange vibrant au-dessus d'elle et qui lui présentait un enfant.
Dominica se sentit prise dans un amour sans nom, entraînée comme une herbe par un torrent. Elle n'eut même pas à prononcer : oui. Elle redressa son buste, leva vers son Christ sa face et son bras qui témoignait.
Et l'ange s'éloigna.