‹ Le rosaire au soleilChapitre 7 sur 22 · LE RECOUVREMENT DE NOTRE-SEIGNEUR A.U TEMPLE · texte numérisé non relu

LE RECOUVREMENT DE NOTRE-SEIGNEUR A.U TEMPLE

La résolution de Uominica était prise. A cette minute elle sut à quoi s'en tenir. Elle venait de répondre simplement par l'obéissance, fruit du quatrième Mystère joyeux, à l'appel de Jésus-Christ. Si ferme était sa volonté, toujours mûrie par la prière, qu'une action de grâces succéda à la parole, cette fois définitive, que son cœur venait de prononcer dans la solitude.

Sa petite pendule de jeune fille sonna six heures après midi. Des amis la lui avaient rapportée de Suisse. Les roucoulements de deux minuscules tourterelles de bois tenaient lieu de sonnerie. Et Domiaica songeait parfois, en écoutant ces oiseaux, à leurs sœurs vivantes qui avaient été offertes en sacrifice par la sainte Vierge au jour de sa purification.

LBS MÏSTÈKES JOYEUX 67

Elle redescendit, aussi calme et joyeuse que d'habitude, de sa chambre, pour dîner. Elle avait fait toilette parce que, ce soir-là, il y avait des invités chez sa mère. Sa robe couleur de feu seyait à ce teint d'ambre et à cette chevelure parcourue par les ondes de la Méditerranée. Elle semblait dire: je ne peux pas faire autrement que d'être belle. Mais on la sentait consciente de cette splendeur, et c'était le seul défaut de Dominica, sinon celui qu'elle se reprochait le plus, que cette tendance à bien orner tant de charme.EIle n'était peut-être pointcoquette à proprement parler. Et pourtant ! lorsqu'elle contemplait ses vingt ans dans sa glace, il lui arrivait de leur sourire et de repiquer huit ou dix fois dans ses cheveux une rose de Chine ou un œillet d'Inde, et elle s'en allait rêveuse après s'être jetéun regard pardessus l'épaule. Mais qui n'a point ses faiblesses ?

CommiC elle n'avait point reparu depuis le déjeuner, et c'était le deuxième jour qu'elle refusait ainsi de se mêler un instant à leurs jeux de la soirée, ses sœurs et cousines la plaisantèrent de ce qu elle alliât tant de pieuses retraites à une recherche si raffinée de toilette. Elle avait bon caractère et reconnaissait volontiers ses imperfections :

— Non, ce n'est pas un nouvel uniforme de la Croix-Roug-e; non ce n'est pas l'habit d'un nouvel Ordre que je fonde; oui, je vous promets de chang^er de costume le jour que je me ferai Petite-Soeur des Pauvres; j'en conviens, il est peu salissant pour une aide aux opérations chirurgicales. Ne m'ennuyez plus, polissonnes! Taisez-vous, moineaux*

Et elle éclatait comme un fruit généreux.

— Ah! Quelle chance! de la langouste 1 fit-elle, à table.

— Je croyais que tu ne l'aimais pas? observa sa mère.

— C'est à cause de la couleur de ta jupe, n'estce pas, Dominica? dit sa cousine la plus jeune,

— Tais-toi, toi!

Et la jeune fille détachait un morceau de la chair du crustacé, tellement ferme dans sa blancheur qu'elle semble minérale.

— Mais puisque tu ne l'aimes pas? reprit en souriant la mère.

Dominica, sans se déconcerter, garnissait maintenant son assiette avec de la mayonnaise et quelques feuilles de laitue.

Et quand l'assiett^ fyt pleine suffisamjnênt }

t.KS MYSTÈRES JOYBUX 69

— Mettez cela de côté, ordonna-t-elle au valet de chambre.

— Mais, mon enfant, mais qu'en veux-tu faire? Et ce fut une gatté générale quand Dominica eut

répondu le plus naturellement du monde :

— Maman, c'est pour le père Framboisier... il a tant de peine depuis la mort de sa femme 1

Le père Framboisier était le portier.

La mère de la jeune fille eut un hochement de tête indulgent qui signifiait :

— Quelle terrible originale I Dominica saisit, et :

— Pourquoi un ancien gendarme n'aimerait-il pas la langouste ?

Telle était cette enfant qui, tout à l'heure, plongée en Dieu, épiait les battements des ailes angéliques et contractait en elle-même l'engagement le plus grave qu'un être humain puisse prendre avant les vœux solennels. Son secret, c'était d'être vivante et de savoir redescendre à terre pour s'enlever d'un vol sûr. Les saintes âmes ne sont pas en dehors de la vie. Je songe aux poiriers dont j'apercevais les hautes branches qui dépassaient les murs d'une fondation de la grande Thérèse, à Burgos,

70 I-K Î^OS^mE AU SOLEIL

et à ce que, si d'autres arbres pareils étaient là de son temps, elle n'en devait cueillir les fruits qu'à l'heure exacte de leur maturité. Je son^e à cette source dont elle prit soin, à la surveillance qu'elle exerçait touchant les moindres détails des couvents. Je songe à cette Présence de Dieu qu'à la fin de sa vie elle ressentait même lorsqu'elle balayait sa cellule. Je son^e à sa gaîlé, aux danses de ses filles spirituelles au sonde sa flûte de roseau. Ah! vierge puissante d'Avila, colombe qui étiez un aigle, que les vraies saintes vous rejoignent par ce goût que vous aviez de l'ordinaire de la viel Et que, de loin, votre petite servante Dominica vous ressemble!

- — Etd'ailleursîreprit joyeusement la jeune fille, puisque vous critiquez depuis mes pieds jusques aux cornes de la langouste, sachez que je vous débarrasse de ma présence. . . Je pars, après-demain, pour Bordeaux.

Ce fut une nouvelle cascade déjeunes rires ,

— Elle finira dans un accident de chemin de fer !

— Elle est chauffeur sur une locomotive !

— C'est cela! Tu ne peux le nier. Le reflet du brasier sur ta robe !

— Tu pars pour Bordeaux? interrogea sa mère.

I KB MYSTFnES JOYEUX 7I

Tu veux dire que tu repars pour Bordeaux? Uu encore que tu continues sur Bordeaux? Il me sem- Lie qu'il y a un mois à peine... Enfin!

Cet « enini » maternel, plutôt approbateur, signifiait sans doute qu'il ne déplaisait point à celle qui venait de le prononcer que sa fille Dominica se rapprochât de plus en plus de ce jeune homme qui réunissait tant de qualités favorables aune future union.

— Pour Bordeaux... et pour Lourdes, reprit Dominica . Je veux offrir un cadeau à la sainte Vierge et ce me sera d'autant plus facile de m'approcher d'elle que, ce mois-ci, la pieuse ville est à peu près déserte.

— Oh I dis-nous ce qu'est ton cadeau? implora l'une des petites cousines.

Et songeant à son cœur qu'elle voulait donner, Dominica répondit :

— Un petit pot de pensées.

On ne poussa pas la curiosité plus avant. Il y avait eu, dans la réplique de la jeune fille, un ton de simplicité grave qui souvent en imposait, tendait comme un voile entre elle et son entourage.

Le surleudeiriaia, Domiuica se mit en route pour Bordeaux. Au reçu de la dépêche, elle avait avisé de sa venue les amis chez qui elle descendait, en même temps qu'elle avertissait Annette en lui adressant quelques fonds pour les frais de l'enterrement.

Elle entreprenait ce voyage dans le double but de répondre de vive voix au jeune homme qu'elle savait souffrir par elle, et de porter secours dans la mesure du possible à Torphelin.

Certes 1 elle aurait pu se tirer, par une lettre, de l'embarras où la mettait la mise en demeure de s'expliquer avec netteté sur la grave question qu'elle avait résolue l'avant-veille et qui intéressait son avenir. Mais la grande estime affectueuse, la considération qu'elle accordait à celui qui désirait tant l'épouser, la déterminaient, si pénible et Ôtimidant que ce fût, à s'exprimer de vive voix.

Elle fut reçue, à l'arrivée, avec une expansion |ui la gêna quelque peu, car elle y devinait une espérance qu'elle venait ôter. Elle jugea bon de ee point aborder ce sujet tout de suite, ne fit aucune allusion à la lettre qui lui était parvenue à Marseille. Seulement, le jeune homme qu'elle croi-

LIS MTSTÀKeS JOTIUX

sait dans Tescalier, après dîner, lui ayant jeté un regard un peu soucieux et interrogateur :

— Demain, lui dit-elle, si vous le voulez bien, nous causerons.

— Ohl oui... fit-il; mais où?

Elle réfléchit un instant, et :

— Nous nous rencontrerons, à cinq heures après midi, au jardin public, devant la serre aux palmiers. Notre conversation sera plus libre.

Il inclina la tête, sourit, mais reçut un choc au cœur. Si ce devait être oui, pourquoi ne pas le crier tout de suite. Ahl ce oui, comme il l'eiit proféré avec allégresse, là, sans attendre davantage !

Le lendemain matin Dominica, d'assez bonne heure, courut jusque chez Annette qu'elle avait chargée, en lui annonçant son arrivée, de prendre soin de Petit-Pierre. Elle trouva la jeune ouvrière dans un état d'angoisse impossible à décrire : depuis la veille, au matin, l'enfant avait disparu.

— Non, mademoiselle... Non... Il n'est pas rentré de la nuit... Rien ne faisait prévoir cette escapade... Je ne comprends pas... Il est si raisonnable... Il a été si sage, si doux pendant la messe et

74 LE nnsAinK au soleil

en se renclâai (x\i cimetière... Avec un peu de ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer, je lui ai acheté un costume tout fait, très convenable, à la Maison des Abeilles... J'avais mis de Tordre dans ses petites affaires... Je Tai fait coucher là, tout à côté... Il est parti... Oh! mon Dieu! Il est parti... On n*a pu que prendre note au commissariat de police... On ne savait rien... Il n'a rien emporté... que son bidon de Lourdes... Mon Dieu, mon Dieu, où est cet enfant?... Oh! Mademoiselle Dominica... Je vous assure que je n'ai rien à me reprocher... rien...

Et Annette sanglotait pendant que ses oncle et tante reprenaient obséquieux pour la riche visiteuse :

— Non, Mademoiselle, rien à se reprocher... d'autant plus qu'avec la générosité de Mademoiselle... c'était facile... rien à se reprocher... Ahl c'était facile... certes!

Dominica, toujours maîtresse d'elle-même, consola de son mieux Annette, mais elle ressentait autant de douleur qu'elle et, de plus, une sorte de remords , comme si l'inexplicable et inquiétants disparition était liée à ceci qu'elle avait, peut-être

LSS MYSTURE8 JOYEL'X

inutilement, laissé le jeune homme qui l'aimait dans Tindécision quelques heures de plus.

Elle se rendit au commissariat de police où l'on ne lui apprit rien de nouveau touchant Petit-Pierre, et elle ne put que renouveler des renseignements et déclarations déjà fournis par Annette. Ensuite elle revint chez ses amis, pour déjeuner, mais elle ne leur fil aucune part de cet incident qui, joint à la préoccupation du rendez -vous, contribuait à lui donner un air soucieux qu'en ne lui connaissait pas à l'ordinaire.

Elle fut au Jardin public à l'heure convenue. L'or sombre à la pointe des hautes grilles noires donnait je ne sais quel aspect un peu mortuaire à ce beau lieu. Une solennité régnait sur les pelouses arrosées par les lances des fleuristes. Une odeur d'orage montait. Quelques enfants jouaient dans cette paix, autour de massifs aux corolles tiMes, et gorgées d'eau pour un instant. Un canard poussait un cri sur l'eau verte et dormeuse où des cyprins semblaient se décolorer. On eût pu compter les rares personnes sur des bancs couleur de cresson : mères de famille isolées travaillant à

LE ROSÀIAK AU BOLBIli

leurs tapisseries ou broderies, d un air rêveur et soucieux; nourrices vêtues de propreté; quelques anciens à la retraite discutant- sans doute sur l'élargissement ou la percée d'un quartier. Cet ensemble d'impressions neutres, dans cette fin de jour superbement attristée, vous poignait. Rien, là, ne pouvait, semblait-il, satisfaire le cœur ; rien de joyeux être prononcé. La nostalgie d'un autre monde s'y concentrait. De quel autre monde ? Dominica le savait, cacore qu'à cette minute elle se sentît moins près da Cîel que de coutume. Lui était déjà là. Il vint à elle.

— Dominica, dit-il, vous me faites souffrir. Elle prononça simplement, ce qui n'avait point

l'air d'une réponse précise :

— Non.

A cpioi s'appliquait ce ; non? Le jeune homme * ne s'illusionna pas. Il avait compris avant qu'elle eût parlé. Ses yeux se mouillèrent.

Elle reprit :

— Non, je ne peux pas vous

Ce jour était un samedi, et le bourdon d'une église, annonçant le lendemain, sonna.

LES MYSTKftES JOYEUX

—- Je ne peux vous épouser, mon ami... Mais..-^

— Parlez, je vous en prie.

— Si j'avais dû épouser quelqu'un, c'est vous. 11 se sentit douloureusement heureux. Cette

crainte naortelle, à qui aime de la sorte, que Ton puisse lui préférer un être humain, se dissipait comme une image au-dessus des débris flottants de son cœur. Sa bouche était, malgré tout, contractée par l'amertume. Il ne répondait rien. Il contemplait ce beau visage fond. Un impie se fût irrité.

La cloche lointaine parlait toujours. Elle disait: Non, non, non. Tout deux l'écoutaient, faisant un large silence. La gorge serrée, il dit enfin :

— Je vous avais tant rêvée. Il est une vallée que je croyais être créée pour nous, par Dieu.

Il faisait allusion à des torrents argentés, à des collines montagneuses qui se perdent dans le vide bleu nettoyé par les brises supérieures, à la miroitante et verte vallée de Tardets. Un domaine abandonné qui se reflétait dans le gave avec, sur une pelouse en pente azurée d'aconits, un arbre de Judée, l'avait séduit à ce point qu'il l'eût acquis pour y cacher un tel amour. 11 y avait une terrasse

OÙ ses filles eussent joué, ombrag-ées par les éclatants pavots de leurs coiffures. 0 bonheur d'icibas, où es-tu?

Dominica fut troublée, non point qu'elle hésitât encore au sujet de la détermination prise à Marseille, lorsqu'elle évoquait un ang-e gardien devant sa fenêtre, mais troublée dans une certaine partie de son cœur.

Les pensées du petit pot de terre furent agitées quelques secondes par le vent des contrées interdites aux vocations. Il lui parlait d'un paysage, d'un enclos, jde la paix. Elle-même n'avait-elle pas récemment rêvé d'un jardin ruisselant de lumière où de nombreux enfants se fussent amusés autour d'elle et de son mari? Comment s'était-elle arrêtée si peu à ces images d'un possible foyer, pour se fixer, presque aussitôt, avec cette certitude, dans cet autre choix qui fait plus longtemps balancer tant d'âmes?

Le bourdon battait à grands coups et il semblait continuer de dicter à Dominica la réponse : non, non, non.

Dans cet instant elle était doublement tourmentée par cette peine qu'elle causait à cet être char-

LÉS MYSTERES JOYtL'X ^Q

niant, intelligent et bon, et par cette nouvelle apprise le matin de la disparition de Petit-Pierre.

Comme il arrive à ces natur-es méditatives qi soudain s'isolent de la situation la plus immédiate, s'en absentent pour se reporter ailleurs, Dominica, tout en continuant de marcher à côté du jeune homme, se mit à penser à l'orphelin perdu.

Ce fut dans un éclair de ses facultés imaginatives qu'elle pensa voir, sur une route poudreuse, une femme et son époux inquiets de leur enfant. Ils allaient et venaient, ils interrogeaient et regardaient de tous côtés, et eux seuls avaient conscience de leur angoisse, car les gens qui s'en revenaient de la Pâque reprenaient vite leur marche et leurs conversations après avoir répondu : « Jésus n'est pas dans notre groupe, cherchez ailleurs. »

Petit-Pierre, Petit-Pierre, frère de Notre-Seigneur, pourquoi avoir agi de la sorte envers Dominica, l'humble fille de Notre-Dame?

Le bourdon continuait de gémir sur la terre, mais bientôt il regagna les Cieux et se tut.

— Adieu, dit Dominica revenue tout à coup à ce ^qui la sollicitait présentement. Vos sœurs ignoreront cet entretien, ou n'en connaîtront que l'essen-

La ROSAIKS AU SOLEIL

tiel. Je ne vous imposerai plus longtemps ma présence, i

Une larme plus apparente roula sur la joue du jeune homme. Il faillit s'écrier : cruelle!

Mais il vit qu'elle pleurait aussi quand elle ajouta :

— Demain, après la messe, je prendrai la route de Lourdes. J'entends l'appel de Dieu. Priez pour moi, mon ami.

Ils ne se revirent plus qu'un instant, dans la soirée de ce beau jour, sans que personne autour d'eux se doutât de cette entrevue si solennelle de l'aprèsmidi. La jeune fille ayant d'ailleurs avisé ses amies que son court passage à Bordeaux était lié à une œuvre importante qui la réclamait à Lourdes, on s'étonna moins de la voir repartir aussi vite. A la sœur du jeune homme, qui marquait un peu plus de surprise, sans doute parce qu'elle n'avait point reçu (le réponse touchant la lettre qu'elle avait adressée à Dominica, celle-ci en l'embrassant au départ, dit à voix basse :

— J'ai causé avec ton frère. Il te racontera...

Et elle prit le train, de plus en plus soucieuse, ayant reçu de fort bonne heure quelques lignes

LES MYSTÈRKS JOYEX'T gl

d'Annette qui lui faisaient savoir que i'enfant n'était pas encore retrouvé.

Elle arriva à Lourdes avant dîner, descendit au même hôtel où, durant les grands pèlerinag-es, sa mère, ses sœurs, ses cousines et elle-même logeaient avec leurs amis de Bordeaux. Avant sept heures, elle se rendit à la grotte où peu de personnes priaient. Ce n'était pas le tumulte du prochain août quand la foule répond par des cris d'amour aux refus mêm-es du Ciel, et quand la chair crucifiée par de terribles défaites sourit au Christ qui passe sans la guérir.

Tel Ptait le silence de cet le fin de jour, que les coulées de Feau miraculeuse parlaient distinctement.

Dominica ne fit d'abord qu'une courte oraison, rentra dtner. Elle se mit ensuite à la même fenêtre du rez-de-chaussée d'où, au mois de mars dernier, elle avait assisté au déjeuner triste et frugal du père et du fils Durand. Nul client ne se montrait devant l'auberge. Elle éprouva un vide immense» comparable à celui que ressent un cœur ordinaire lorsqu'il ne retrouve plus dans un site l'amour de

8a LB ROSAIRE AU SOLSIL

l'an passé. Mais ce vide en elle appartenait aux régions élevées. En vain son œil doux et dur chercha-t-il sur le trottoir la petite table et, sur la petite table, le gros pain, la carafe, ki bouteille, les assiettes épaisses, le plat, le bidon d'eau de Lourdes. Tout cela n'était pln8, ni la jacinthe qu'elle avait donnée, ni le père. Et l'enfant était perdu.

... Perdu ! Ce mot résonna singulièrement dans l'âme de Dominica. Elle se remémorait ces mots de rÉvangile : « Ils le cherchèrent avec anxiété... »

Elle n'avait point quitté son chapeau de voyage. Elle ressortit. Elle aimait, quand arrivait cette heure, la plus déserte avant la nuit, à s'agenouiller devant la grotte. Elle traversa l'esplanade du Rosaire, longea le quai du gave, se prosterna dans la lumière diffuse devant le lis fermé qui pointe dans le rocher noir. Elle pria, les bras en croix, le chapelet à la main droite. Son oraison plongeait à grands coups d'ailes dans le cinquième Mystère joyeux, et il lui sembla qu'une étoile tombait du haut des cieux devant elle. Sa face s'inclina vers la lueur faible et mystérieuse, vacillante comme la lampe d'un Temple. C'était un rayon d'argent

LES mystèrk:s joyf.l-t 83

i'iine douceur infinie. C'était le bidon de Petit- Pierre assis là. Elle dit ; — Toi !

II ne parut pas étonné de la présence de Dominica. Il eût été surpris bien davantage de ne la point rencontrer à cet endroit. Elle lui donna la main et Tentraîna pour Tinterroger. L'avant-veille de sa mort,- le typographe avait confié à son fils : M Lorsque je ne serai plus là, tu trouveras dans une chaussette marron, sur le dernier rayon de l'armoire, trois pièces d'or qui t'appartiennent. Elles payeront le pèlerinage qu'il te faudra accomplir à Notre-Dame de Lourdes pour lui demander conseil. Tu feras part de mon désir à notre bienfaitrice, i\pie Dominica, de telle manière que, si possible, tu puisses la rencontrer à cette occasion dans la ville de la Vierge où elle se rend souvent. » Et Petit-Pierre n'avait pas bien compris cette dernière phrase, ou, plutôt, il l'avait interprétée avec simplesse. Puisque c'était à Lourdes qu'il faudrait aller, le plus tôt serait le mieux pour ne pas faire attendrela Consolatrice des affligés. Et puisque papa lui avait dit qu'il y rencontrerait AP^' Dominica,

^4 LK RO^AIfll Ai; SOLEIL

il élait mutile d'avertir qui que ce fût. Et peu aprèa l'enterrement il s'en était allé, comme un homme, prendre son billet à la gare Saint-Jean.

Elle écoutait cet innocent lui narrer celle fuite qui les avait tant inquiétées, Annetle et elle. Avec douceur, les larmes aux yeux, elle lui demanda :

— Où as-tu couché pendant deux nuits î

— A l'abri des pèlerins, sur un banc.

— Où as-tu mangé ? Qu'as-tu mangé durant deux jours ?

— Ici. Du pain.

Elle le conduisît à ce pauvre restaurant où elle les avait vus déjeuner, lui et son père, lui fit préparer une chambre, le recommanda ; ce qui lui était facile. Demain, lundi, elle lui achèterait quelques chemises, le nécessair'î qu'il n'avait pas. Elle lui recommanda de se tenir prêt pour une messe matinale à laquelle ils assisteraient ensemble. Ensuite, l'on verrait.

Elle n'eut qu'à traverser la rue pour se retrou- Ter dans sa chambre où elle se prit à méditer sur les quelques derniers événements qui semblaient avoir précipité, ou du moins avancé, sa pieuse ré-

LM MTfiTÈRBS JOYUVX 85

olution. Qu'elle eût aidé, je ne dis pas à la marche e telles circonstances, mais à s*en appliquer les racas et sollicitudes, ne pouvait faire aucun doute, /âme qui attend Tordre d'En-Haut l'épie dans les aoindres g^estes du monde ; et il suffit d'une fleur le jacinthe et de deux pauvres hères rompant leur >ain devant une auberge pour que l'ombre blanche l'un voile commence de s'étendre sur la noire umière des beaux cheveux de Dominica. Ce n'est )oint que les appelés inventent les moyens qui )arviennent à la grâce, mais ils les savent disinguer.

La jeune fille prépara un télégramme qui maniait à Annette le recouvrement de Petit-Pierre, écrivit à sa mère et à ses sœurs sans les initier davantage à ce qu'elles appelaient en souriant son igence de charités, puis se coucha.

Elle et Petit-Pierre assistèrent le lendemain au Saint-Sacrifice. Elle communia et, son action de grâces terminée, ils allèrent prendre du café au ait et faire quelques emplettes. Elle lui confia les paquets, lui demandant d'attendre son retour sur ce même banc de la grotte où elle l'avait découvert ; elle devait faire, seule, d'autres courses»

80 LB rosaire: au soleil

Elle se rendit chez un Bénédictin de ses amis qui demeurait dans le vieux Lourdes et qui la di rigeait dans les circonstances graves. C'était un homme mûr, de taille moyenne, au masque énergique et doux, au regard vif et brun, aux lèvres arquées et minces qu'il serrait Tune contre l'autre en rejetant son front en arrière comme pour do miner son interlocuteur. Il glissait plus qu'il ne marchait, chaque main enfoncée dans l'une de» manches de sa soutane de sécularisé.

Il sourit affectueusement en voyant entrer la su perbe créature, un peu étonné :

— Vous? fit-il.

— xMoi, mon Père.

Elle s'assit dans un mauvais fauteuil, rayon nante comme une grande-marguerite au soleil. Au dessus de sa jeune grâce puissante était attaché tout sanglant, tout affaissé, le fiancé qu'elle avait choisi entre tous, Celui qui attire à jamais les cœurs insatiables d'amour.

Dominica parla sans contrainte. Le moine écouta, debout, approuvant de la tête, le récit de la rencontre des Durand, à Lourdes, en mars der nier, ce jour de l'Annonciation où la jeune fille

LKS MÏSTÈRBS JOYiiUX 87

avait cru entendre dans la soirée un premier appel de l'Époux. Elle dit la visite par elle faite à ces pauvres; les rosaires qu'elle leur avait appliqués; cette nativité de Tamour du prochain, que Toraison avait opérée en elle, quand elle avait appris que l'enfant restait seul; ce désir de se purifier qui l'avait conduite à cette ferme résolution de se vouer à Dieu ; la disparition de Petit-Pierre ; l'entrevue si pénible avec le jeune homme qui Faimait; l'arrivée à Lourdes hier soir; le recouvrement de l'enfant auprès de la g-rotte...

— Ma chère fille, Dieu vous a conduite là où vous désiriez vous rendre. Vous m'annoncez qu'un fils spirituel vous est né par la mort des siens et par la mort de Jésus-Christ. D'autres nativités suivront celle-ci. Remerciez Notre-Seigneur : vous avez perdu trois jours votre enfant et il est retrouvé. Il faut veiller à ce qu'il ne s^égare pas à nouveau plus dangereusement. Puisque vous avez les mains larg-ement ouvertes, la solution me paraît simple : mettre Petit-Pierre en pension non loin d'ici dans une école chrétienne où Ton apprend bien la comptabilité J'en connais le directeur. Vous n'avez qu'à me conduire l'enfant cet après-midi.

ht ROSAIRE AU SOLEIL

Je me charge des démarches. Dès demain il sert installé dans cet établissement où l'on consentira à le garder pendant les grandes vacances qui sont proches.

Quant à vous, ma chère enfant, il vous faut retourner tout de suite auprès des vôtres. Il n'est pas bon qu'une jeune fille demeure toute seule en route, quand ce qu'elle avdlt à faire est fiiAi.

LES MYSTERES DOULOUREUX

Page 1