L'AGONIE
Quand elle méditait sur l'Agonie de Notre-Seîgneur^ Dominica ne manquait point de faire entrer dans ce premier Mystère douloureux toute l'angoisse dont elle souhaitait la délivrance ou le mérite à ses amis. Elle repassait dans son cœur la marche vers le Gédron qui symbolisait dans son esprit tant d'amères larmes que le Christ a traversées pour venir jusqu'à nous : les larmes des tout petits, quand on ne sait pas ce qu'ils ont, lorsque, pour les soigner, il faut encore les faire souffrir; les larmes d'enfants plus âgés dont la joue est chaude et le sanglot convulsif ; les larmes des jeunes gens qui croyaient que leurs premières passions ne finiraient point; les larmes à peine visibles du père à qui l'on ôte son gagne-pain ; les larmes de la mère intercédant pour que son fils coupable ne soit point poursuivi ; les larmes des
vieillards maltraités par les nouveaux venus dans la maison de famille.
Elle entrait dans le Jardin des Olives, imaginait Pierre, Jacques et Jean endormis, accablés par la tristesse. Elle aimait Pierre d'un amour de prédilection, pour tout son grand cœur faible et fort, pour sa parole sans recherche, pour ce qu'il ressemble aux enfants, pour ses filets de pêche, pour ce je ne sais quoi de populaire qui fait que Ton se confie à son intercession avec ce que la foi possède de plus profond, de plus touchant et de plus pauvre.
Dominica, ce jour-là, confiait de tout son cœur au grand patron Pierre Tangoisse qu'elle ressentait au sujet de Petit-Pierre. Elle avait reçu, le mois dernier, une lettre de l'oncle paternel de celui-ci, bien inattendue. Cet oncle, dont la jeune fille avait ignoré l'existence jusqu'alors, et qui s'était bien gardé de porter aucun secours à son frère dont il avait connu la détresse, réclamait son neveu. Il allait, écrivait-il, provoquer immédiatement la convocation d'un conseil de famille qui, d'ores et déjà, s'accordait à lui confier la tutelle dative et à le laisser maître de l'éducation de l'orphelin. Il res-
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sortait de cette étrang-e lettre à Dominica, dont il avait connu l'adresse par les oncle et tante d'Annette, qu'il avait conçu la plus vive irritation contre la bienfaitrice de l'enfant. En un style assez prétentieux, il représentait à la jeune fille que la conduite qu'elle avait tenue vis-à-vis de Petit- Pierre était passible des tribunaux. Il se servait du mot « séquestration » et marquait assez de haine pour qu'on pût le classer parmi les primaires qui s'efforcent, dans leur villag-e, à rabaisser l'église au niveau de la mairie. En effet, après avoir amassé quelque fortune dans l'Amérique du Sud, il était revenu se faire élire je ne sais quoi dans son pays.
Dominica tout de suite avait transmis ces lig-nes au Bénédictin qui la dirig-eait et qui s'était employé à faire donner à l'enfant, non loin de Lourdes, une éducation dont elle avait pris les frais à sa charge.
Le moine avait répondu qu'il s'en fallait remettre à la grâce de Dieu, car le tour de cette lettre était suspect. Nul doute que la tutelle dative ne fût confiée à cet homme qui déjà s'en prévalait. On ne sait jamais, par le temps qui court, ce que peut un tel personnage. Il fallait interrompre toute corres-
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pondance avec Petit-Pierre. Le directeur de l'école religieuse avait immédiatement écrit à Charles Durand qu'il était libre de venir chercher son neveu.
Toutefois le Père Bénédictin eut avec Petit- Pierre une entrevue :
— Mon enfant, ton oncle veut te prendre avec lui, chez lui. Comprends-moi bien : il veut se saisir de Jésus qui est dans ton cœur, l'en arracher. Il faut que tu sois suffisamment fort pour le garder dans ce cœur où il est comme dans le Jardin des Olives. Et si tu Taimes assez, tu seras assez fort. Pense à ta maman morte qui Ta tant prié, à ton père qui te conduisit à Lourdes pour y implorer Notre-Dame. Et toi-même tu y es revenu, quand tu as été seul, parce que tu savais que c'est elle qui prendrait soin de toi, parce que c'est elle. Et tu as vu ce qui est arrivé : au moment que tu étais si abandonné, un ange de la Terre est venu vers toi comme un ange du Ciel était allé vers Notre-Seigneur durant son Agonie, pour le fortifier. Cet ange de la Terre, c'est W^^ Dominica. Et tu sais combien elle vous avait secourus auparavant.,. Tu n'auras à faire autre chose, pour côûser**r Dieu dans ton
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c^jj.-r, iors(|ue i'oa voudra l'ea chasser, que de !ul dire en silence : Vous I Tu lui diras : Vous ! Tu lui diras : Vous I avec amour. Et parce qae tu lui diras : Vous! tu sauras qu'il est là.
Et l'en faut écoutait, les larmes aux veux. Et voici que la grande sœur maternelle, Dominica,lui apparaissait, en effet, comme un ange peint. Elle avait la figure pleine et un chapeau tel qu'un soleil. Il se souvenait à présent de cette écharpe que le vent parfois soulevait ainsi qu'une aile. Est-ce qu'elle ne tenait pas une fleur qu'elle lui avait donnée en face de l'auberge ? Son sourire était bon comme de Teau claire sur une rose. Ah ! oui... Petit-Pierre aimait M^^« Dominica. Il l'aimait de la manière dont on aime sa maman et son papa aussi, dont on aime ce que l'on ne possède plus, dont Jésus aimait au Getlisémani tous ceux qui lui manquaient, tous ceux qui dormaient.
Il né comprenait pas bien ce que voulait de lui cet oncle qui devait venir le retirer du collège. Il dit au religieux :
— Mais ce n'est pas avec mon oncle que je veux être, c'est avec Ar'^ Dominica et avec vous.
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— C'est impossible, mon enfant.
Petit-Pierre sanglota. Le lacet de son soulier gauche était dénoué. Il l'^iail un gâteau dans sa main droite.
Quelques jours après Charles Durand vint réclamer son neveu, qu'il baisa sur la joue, et il l'emmena dans son village.
C'était un village comme tous les villages. Au sud, une colline qui massait les nuages orageux, pareils à des bosquets de lilas, dominait la rivière verte au pont bossu. La place était, surtrois côtés, bordée d'ormeaux. La maison commune formait le quatrième côté. Appuyée contre elle, s'y greffant comme un appendice, la prison devait retenir seulement quelques vagabonds, un seul vagabond peutêtre, couché sur la paille et bâillant et allongeant un pied nu contre la cruche assise comme un chat. En remontant la rive, on touchait à l'hospice, ancien cloître dont les arceaux encadraient, dans leur lumière bleue, les sphères d'ombre des buis taillés. En redescendant, on rencontrait la vieille église peinte de frais à l'intérieur. La paix eût régné dans ce bourg poétique si tous ses habitants, toutes ses âmeSy c'est ainsi que s'exprimaient les
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antiques étatscivils, eussent suivi les enseignements de l'aïeule toujours en harmonie avec ce qui l'entoure. Mais Charles Durand bafouait la grand'mère qui Tavait pourtant tenu sur les fonds baptismaux ; il ne la trouvait pas à la mode ; sa nef d'ombre, S^emblable à un manteau de deuil, la rendait trop pareille à une paysanne agenouillée. Il se détournait d'elle, ainsi qu'un ingrat orgueilleux montre le dos à une servante divine qui l'a obligé. II ressentait toute sa supériorité lorsque, le jour du conseil de revision, il passait devant elle en landau de louage en compagnie de quelques scribes et valets. C'était entendu : Petit-Pierre serait arraché à l'Eglise. Et d'abord son oncle le mit à l'école laïque après lui avoir signifié : « Je veux que tu deviennes un homme, tu dois oublier toutes les légendes que tu as apprises, tu n'assisteras plus à la messe, tu ne feras pas maigre le vendredi. » L'enfant courba la tête, sachant qu'il serait inutile de résister à cet homme sanguin et tyrannique, peu habitué à ce qu'on lui désobéît. La fille de campagne qui tenait le ménage était soumise à Charles Durand, et au delà. Une existence commença, qui n'avait rien de séduisant pour Petit-Pierre. Il cou-
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chait au grenier dans une cellule mansardëe. Son oncle et la domestique se partageaient deux chambres à Tétag-e au-dessous, une autre pièce demeurant vide que l'on appelait l' ojficielle ^ parce qu'un sous-préfet y avait dormi. Interdiction absolue fut faite à l'enfant de posséder aucun objet religieux et de correspondre avec ceux que son oncle nommait <t des scorpions de sacristie », c'est-à-dire Dominica, le Bénédictin, Annette elles maîtres et camaradesdu collège où il avaitdemeuré quelques jours. Petit-Pierre apprenait docilement ses leçons ; on n'était pas mécontent de lui. Mais il cunservait dans son cœur, sans que personne l'y pût voir, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le moment qu'il attendait impatiemment était le soir quand, sa bougie éteinte, il priait bien seul, bien à l'abri de cette atmosphère mRligne qu'il pressentait davantage qu'il ne l'analysait dans son innocence. Une divine joie l'envahissait alors. Il était de ces enfants impassibles en apparence tant qu'ils sont sous le regard de ceux qu'ils redoutent. Il avait compris vite qu'il ne faudrait pas résister extérieurement aux injonctions de son oncle. Mais il retenait, dans le plus secret de son être, cette inflexible volonté
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que doBFve fei grâce et qui fait j^ermer les martvrs. Donc, tout seul, dans les ténèbres de sa cliamhrelte, ilconlinaait de penser longtemps à Dieu et à Notre- Dame de lyourdes. Puis il priait son père de lui obtenk* que c^ calice s'éloignât. Il songeait aux |M*ennières douceurs dont on avait enveloppé son enfance. Sa mère, en chantant, le bordait dans son Ht. Un matin de premier de Tan il avait découvert au-desses de ce lit, suspendue par son père, une panoplie de fantassin. Puis maman était morte, et Ini et papa coiffés de chapeaux neufs avaient suivi la voiture noire. Ensuite, le pèlerinage à Lourdes ; et, tandis qu'ils déjeunaient devant l'auberge, M^ Do.a»inica les avait remarqués. Puis elle était ve»ue à Bordeaux les visiter, elle avait balayé l'appartement, fait cuire le lait. Puis papa était raort Et lui était, parti comme un pèlerin, sachant qu'il retrouverait à la grille M*'« I>omiaica, et il l'y avait rencontrée.
Il se rappelait tô«t cela comme Nôtre-Seigneur se rappela, durant son agonie tant d'humbles détails de sa vie à Nazareth. Est-ce que l'on croit que Dieu, qn\ a fait et sauvé le monde, et qui le contient dans son cœur, n'a pas daigné se souvenir des
chansons de sa mère et des morceaux de bois que son père adoptif ajustait pour ie divertir? Petit- Pierre revivait cette misérable félicité, si grande quand il la considérait aujourd'hui. Et ses yeux mouillaient sa joue tellement qu'il buvait l'âcreté de ses larmes. Et le fruit de la résignation, arrosé par elles, mûrissait dans les ténèbres. Mais bientôt une ineffable douceur noyait toute amertume. Il ressentait l'action de la Présence divine, un bonheur supérieur, cette sérénité qui plane à Lourdes sur le malade qui s'en retourne sans que le calice ait passé et qui s'écrie en lui-même : Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui s'accomplisse I
Tandis que Tenfant priait dans sa mansarde, Dominica priait pour lui dans sa chambre, à Marseille. Elle méditait encore une fois après tant d'autres sur l'ag^onie. Ceux-là seuls qui pratiquent le rosaire savent avec quelle facilité ils appliquent chaque Mystère qui revient au cas spécial qui les préoccupe. Il ne saurait en être différemment : il n'est pas un acte de la vie de l'homme, il n'est rien parmi ce qui l'entoure qui puisse échapper à l'emprise de cette dévotion infinie, et non seule-
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ment dans sa partie la plus adaptable à tel fait ou à telle chose, mais dans chacune de ses parties. Doniinica se complaisait aussi peu dans les dévotionnettes que dans les élargissements qui peuvent mener à l'abandon de la formule sacrée du Pater, cette lampe du sanctuaire intérieur proposée comme un aveu d'amour et d'humble unité aux membres de la communauté catholique éclairés d'un seul feu. Elle tenait donc le rosaire pour l'un des appels les plus puissants aux Cieux, puisqu'il contient, en deux formules essentielles et simples, tout l'exposé du plan divin, toute l'économie de la joie, de la douleur et de la gloire humaines. 11 lui arrivait, avant de m.éditer, de rechercher dans sa bibliothèque une de ces pensées qui semblent plus particulièrement frappées au sceau de Dieu. Et tout à l'heure, avant que de s'agenouiller sur ce meuble d'un joli bois, mais sévère et sans tapis, elle avait pris comme sujet concordant avec le premier Mystère douloureux, qu'elle allait méditer, cette phrase de Pascal : « Je pensais à toi dans mon agonie, fai versé telles gouttes de sang pour toi. »
Seigneur, qu'avez-vous fait de ces gouttes de
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sang- tombées à terre, sinon notre salut et Tépargne de tant desouiFraiicesque vous avez assumées pour nous? Et non seulement cette épargne de tant de souffrances, mais la dispensation de tant de joies, grandes ou petites, dont nous usons avec légèreté sans nous reporter à cette nuit que vous avez rougie?... De joies grandes et de joies petites aussi : car je pense que nous pouvons inférer de cette pensée de votre douloureux disciple de Port- Royal, que votre sueur de sang ne dédaigne pas les situations les plus médiocres ou, plutôt, qu'elle les élève toutes. Vous ne vous êtes point opposé à ce que la nappe de votre sacrifice fût brodée de pauvres traditions où vous pouvez considérer jusqu'à des oiseaux. Quel cas ne ferez-vous donc pas de ces épreuves que traversent un Petit-Pierre et une Dominica, chacun priant de son côté, mais ensemble?
Lorsque vous voulez châtier la Terre avec les gouttes de sang qu'elle vous a laissé verser inutilement, les anges exterminateurs conduits par saint Michel lèvent la croix, la lance et la torche. Mais s'il plaît à votre juste main qui a frappé de faire miséricorde, les blessures se cicatrisent, les villes enflammées s'éteignent et l'on n'aperçoit plus dans