‹ Le rosier de Madame HussonChapitre 12 sur 15 · L'ODYSSÉE D'UNE FUIE · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE D'UNE FUIE

— Quoi donc?

— C'te vie-là.

— Pourquoi l'as-tu choisie?

— Est-ce que c'est ma faute?

— A qui la faute, alors?

— J' sais-ti, moi !

Une sorte d'intérêt me prit pour cette abandonnée.

Je lui demandai :

- — Dis-moi ton histoire?

Elle me la conta.

— J'avais seize ans, j'étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un grainetier. Mes parents étaient morts. Je n'avais personne ; je voyais bien que mon maître me regardait d'une drôle de façon et qu'il me chatouillait les joues; mais je ne m'en demandais pas plus Ions. Je savais les choses, certainement. A la campagne, on est dégourdi ; mais M. Lerable était un vieux dévot qu'allait à la messe chaque dimanche. Je l'en aurais jamais cru capable, enfin !

V'ià qu'un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il s'en va.

Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de magasin bien plai-

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sant; si tant est que je me laissai enjôler par lui. Ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas? Donc je laissais la porte ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.

Mais v'Ià qu'une nuit M. Lerable entend du bruit. II monte et il trouve Antoine qu'il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot à eau, de tout. Moi j'avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la rue. Me v'Ià partie.

J'avais une peur, une peur de loup. Je m'habillai sous une porte. Puis je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu'il y avait quelqu'un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai la grand'route de Rouen. Je me disais qu'à Rouen je pourrais me cacher très bien.

Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j'entendais des chiens qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu'on entend la nuit? Des oiseaux qui crient comme des hommes qu'on égorge, des bêtes qui jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l'on ne comprend pas. J'en avais la chair de poule. A chaque bruit, je faisais le signe de croix. On ne s'imagine point ce que ça vous émouve le cœur. Quand le jour parut, v'Ià

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que l'idée des gendarmes me reprit, et que je me mis à courir. Puis je me calmai.

Je me sentis faim tout de même, malgré ma confusion; mais je ne possédais rien, pas un sou, j'avais oublié mon argent, tout ce qui m'appartenait sur terre, dix-huit francs.

Mev'Iàdonc à marcher avec un ventre qui chante. II faisait chaud. Le soleil piquait. Midi passe. J'allais toujours.

Tout à coup j'entends des chevaux derrière moi. Je me retourne. Les gendarmes ! Mon sang ne fait qu'un tour ; j'ai cru que j'allais tomber; mais je me contiens. Ils me rattrapent. Ils me regardent. II y en a un, le plus vieux, qui dit :

— Bonjour, mamzelle.

— Bonjour, monsieur.

— Ousque vous allez comme ça?

— Je vas t'a Rouen, en service dans une place qu'on m'a t'ofiPerte.

— Comme ça, pédestrement?

— Oui, comme ça.

Mon cœur battait, monsieur, à ce que )e ne pouvais plus parler. Je me disais : « Ils me tiennent. » Et j'avais une envie de courir qui me frétillait dans les jambes. Mais ils m'auraient rattrapée tout de suite, vous comprenez.

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