‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 9 sur 11 · L'AMOUR DES YEUX · texte numérisé non relu

L'AMOUR DES YEUX

Thérèse avait eu, instantanément, le cœur pris par ce Jan, le jovial et fort marin. Un dimanche après-midi, elle allait, au hasard, le long du port de l'antique ville. Elle suivait les quais, les bassins, les débarcadères... Elle se riait à elle-même dans les cuivres des poupes. Elle comparait les voiles d'un rouge de rouille avec le rouge pareil des vieilles tuiles sur les toits. Thérèse était heureuse. Tout enfant, elle rêvait déjà là, de départs, de longues traversées, des îles, de perroquets fabuleux, de fruits inconnus. C'était la faute de ses lectures, histoires de voyages, de naufrages et d'aventures de mer. La vue des navires créait la possibilité

de ses grands songes... Il lui semblait que sa destinée, comme Jésus, marchait sur la mer, au loin...

Ce jour-là, elle venait de s'arrêter avec curiosité devant un grand steamer à la coque blanche, aux mâts multiples. Des hommes de l'équipage franchirent la passerelle, abordèrent au quai. Un d'eux regarda Thérèse, ralentit le pas, s'approcha, louvoya, tourna autour d'elle comme font les albatros autour de la voilure... Thérèse avait rougi. Le matelot se décida :

— Vous voudriez partir avec nous?

— Partir? il allait donc encore partir. Sans savoir pourquoi, ce mot résonna dans Thérèse, lui fit mal tout de suite... C'est que tout de suite, dès la première minute, elle avait aimé ce Jan. Il avait le visage de tous ses rêves, de tant de rêves î Elle éprouva aussitôt une vaste joie calme, un subit apaisement, comme si ce qu'elle cherchait depuis longtemps était arrivé. Certes il semblait trop gai, si différent d'elle! Mais elle ne vit rien, ni sabouche sensuelle dans sa barbe de varechs, ni ses oreilles de faune que corrigeaient de fins anneaux d'or — rien que ses yeux, de grands yeux nostalgiques da s

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ce visage en fête. Anomalie fréquente chez les marins. Leurs yeux ne sont plus eux. Ils sont de dociles miroirs où les pays sont entrés. Yeux ! Miroirs ! Ils ne vivent que de reflets. Thérèse remarqua surtout, de lui, ses beaux yeux, ses yeux spacieux. Elle l'aima pour ses yeux. Elle n'aima même, en réalité, que ses yeux. Ils étaient pareils aux récits où son enfance s'exalta.

— Je lis tes yeux, lui disait-elle, parfois, d'un air de somnambule, perdue en des songeries... Jan ne comprenait pas...

— Tiens, les voilà de plus près. » Et il en profitait pour rapprocher son visage, coller sa bouche ardente contre la bouche sensitive de Thérèse. Celle-ci reculait, se refusait. Elle ne voulait que ses yeux. Elle recommençait à voyager dans ses yeux. C'étaient de l'eau indéfinie, les îles, les perroquets, les fruits sans nom... Thérèse aima Jan d'un amour immense et extasié. Quelle illumination dans sa vie grise, sa petite vie d'orpheline, seule avec son aïeule qui l'éleva, dans la maisonnette à pignon, proche de la cathédrale. Ah! toujours l'ombre, le poids lourd de la tour sur son âme!... Main-

tenant elle avait l'illusion de vivre sur un navire, d'une vie aérée, claire, mobile... Et quand elle se promenait avec Jan, c'était encore comme une sensation de traversée, à cause de cette marche des matelots qui tangue aussi. Leur amour fut plus fort d'être exaspéré par la hâte et par le sort inexorable. Thérèse avait espéré se marier tout de suite.

— C'est impossible. Je suis engagé pour six mois encore à bord de mon navire.

— Ne pars pas.

— J'ai signé.

— Et si tu fais naufrage? gémissait Thérèse, se rappelant ses lectures, Robinson, les radeaux, les côtes désertes, des hivernages au Pôle...

— Non ! Je gagnerai une belle somme et, au surplus, je trafiquerai un peu, là-bas où nous allons, très loin, dans les colonies. Ainsi, à mon retour, nous aurons un gentil ménage.

Thérèse écoutait, se résignait, croyait, se berçait à sa voix, voyait déjà dans ses yeux les pays où il aborderait...

En ces jours de mai et de printemps, ce furent des soirées d'ineffable enchantement. Le marin

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ne partirait qu'à la mi-été. Thérèse et Jan se considéraient comme liés. Après les six mois d'embarquement obligatoire, ils se marieraient. En attendant, ils se rejoignirent quotidiennement. Thérèse, obligée de mentir, disait à sa grand'mère qu'elle se rendait au salut du soir à la cathédrale, salut du mois de Marie, en ce mai propice. Puis, pour prolonger la sortie, elle avait obtenu la complicité d'une voisine nommée Gudule, qui était précisément liée avec les parents de Jan et chez qui elle disait s'être arrêtée, quand elle se trouvait en retard... L'aïeule confiante, ainsi, ne soupçonna rien.

Les amoureux déambulèrent... Soirs tièdes! Douces flâneries vers le port... Et la lune à travers les haubans! Jan parlait, racontait des voyages au long cours, des tempêtes, des abordages, des escales en des villes fameuses ou des îles vierges... Thérèse regardait ses yeux, comme s'ils illustraient son récit... Elle y voyait en images de couleur, des villes, des côtes, des ciels, une géographie changeante... Alors elle se haussait vers son visage, l'enlaçait, lui baisait les yeux, semblait les boire, y manger des fruits inconnus, tout à coup mûrs...

Et Jan, lui, baisait sa bouche... Ils reprenaient leur marche plus ralentie... Et, dans l'obscurité accrue, Jan s'enhardissait, entamait goulûment la bouche sensitive de Thérèse, Fétreignait toute, serrait son frêle corps contre sa chair de géant. Ah! comme elle était maigre. Et les deux petits abricots de ses seins sur Tespalier de ce corps maigre ! Le désir de Jan s'accrut de cette fragilité. Il devint pressant, exigeant :

— Puisque nous nous aimons !...

— Attendonsjusque-là.

— Pourquoi? Tu es déjà ma femme... Qui le saura ?

— Dieu !

Jan, alors, s'attacha à vaincre ses scrupules. Oui! elle avait raison. Mais si Dieu lui-même consentait?

Ils ne pouvaient pas tout de suite se marier, puisqu'il avait signé et devait accomplir ce dernier voyage, lucratif d'ailleurs, pour leur futur ménage. Mais il était possible de se marier déjà devant Dieu. Ainsi ils seraient davantage l'un à l'autre, liés irrémédiablement. Ils s'aimeraient mieux durant l'absence...

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Et lui serait protégé contre les naufrages et tout malheur... Est-ce que Dieu oserait la laisser veuve?

Cette considération ébranla Thérèse... Jan avait tout manigancé. Un soir, ils se rendirent au salut du mois de Marie à la cathédrale... La mer de l'orgue ruissela, déferla autour d'eux... Thérèse se sentit dans des vagues bleues... Jan avait mis ses habits du dimanche. Ce fut une vraie noce. Ils prièrent ensemble. A un moment donné, dans le clair-obscur de l'abside, Jan lui prit la main, lui glissa au doigt une alliance d'or...

Ensuite il la mena dans un hôtel, comme un soir de noces, comme en voyage de noces. Il sembla à Thérèse qu'elle s'était vraiment mariée ce jour-là. Ne s'étaient-ils pas unis devant Dieu? Dans six mois, ils ne feraient que confirmer les vœux d'aujourd'hui, déjà échangés pour s'aimer mieux durant la séparation...

Ils se donnaient l'un à l'autre pour qu'aucun ne fût seul, malgré l'absence... Alors Thérèse s'abandonna.

Les yeux de Jan, plus que jamais, étincelèrent, s'approfondirent... Alcôve de miroirs!

Il sembla à Thérèse que c'est là qu'elle se donnait...

Jan était parti, revenu. Des années coulèrent. Il n'avait plus revu Thérèse. Une seule fois, il la rencontra, mais fit semblant de ne pas la reconnaître, hâta le pas. Elle, elle vécut comme une veuve, qui connut à peine son époux, de même que, orpheline, elle connut à peine ses parents. N'y a-t-il pas une logique dans certaines destinées? Elle continua à s'étioler, gardienne de la vieillesse, auprès de son aïeule, dans la maisonnette proche de la cathédrale, avec toujours le poids lourd de l'ombre de la tour sur son âme. Pourtant elle espérait encore, contre tout espoir. Jan avait bon cœur. Quand il aurait fini de courir les filles et les tavernes, il s'amenderait, lui reviendrait, peutêtre... N'était-il pas son époux devant Dieu? Elle ne cessa pas de l'aimer, d'aimer ses yeux. Sans cesse elle se réembarquait dans ses yeux, que l'absence agrandissait encore... Elle s'en allait loin, dans ses yeux, si loin — derrière leur ligne d'horizon!

Un jour, tout fut consommé. L'attente prit

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fin. Gudule, la voisine, l'amie complaisante aux rendez-vous de naguère, qui était restée liée avec la famille du matelot, vint annoncer une horrible nouvelle :

— Jan s'est noyé.

— Ah! mon Dieu!

— On l'a repêché dans un des bassins du port. 11 sera tombé à l'eau, étant ivre...

D'un trait, Thérèse se précipita... Elle voulait le revoir, le veiller. N'était-elle pas sa femme? Oh le malheureux! L'ami aimé! Gudule alla derrière elle, cherchant à la dissuader. Que diraient les parents de Jan? Thérèse n'entendit rien, courut, entra... Le mort reposait dans une petite chambre, sur un lit bas, éclairé par deux bougies dont le feu rose donnait par moments à son visage blême un simulacre de vie.

11 n'était pas trop changé... Tout de suite Thérèse avait regardé du côté des yeux. Elle s'effara. Ses yeux n'étaient pas fermés. Ils regardaient, grands ouverts, très loin, ailleurs, au delà de la vie. Pourquoi n'avait-on pas fermé ses yeux? Elle interrogea avec stupeur et angoisse... « — On n'a pas pu. Chaque fois, les paupières se sont relevées. C'est à cause du

temps trop long écoulé après sa mort. Il a séjourné tout un jour dans l'eau... »

Thérèse s'était approchée pour baiser sa face morte, lui parler, lui pardonner... En se penchant, elle se trouva toute proche des yeux grands ouverts... Soudain elle poussa un cri affreux. — « Ah! je me vois! Je suis dans ses yeux! » Gudule, les parents de Jan, des amis qui étaient là, l'entourèrent. On crut qu'elle devenait folle. Chacun supposa bien que c'était quelque bonne amie du pauvre Jan, pour qui la peine était trop forte. Thérèse, comme égarée, criait : « C'est à cause de moi qu'il ne peut plus fermer les yeux. J'ai trop aimé ses yeux. Je suis encore dans ses yeux! » Gudule se pencha sur le lit, examina les prunelles mortes qui apparaissaient béantes et vides :

— Mais non! tu es folle. Il n'y a rien dans ses yeux. Tu t'y vois quand tu t'y mires, comme il arrive aux vivants.

— Si! Si! insista Thérèse avec exaltation. Je suis pour toujours dans ses yeux. C'est parce qu'il a pensé à moi au moment de mourir. Je savais bien qu'il ne m'avait pas oubliée tout à fait. Mon image fut effacée par trop

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d'horizons, les îles d'or, les oiseaux inconnus, tant de femmes à la peau de couleur...

Mais je lui suis réapparue à la dernière minute. J'ai émergé de tout cela... Je n'étais plus dans son cœur, mais je demeurais dans ses yeux... Et je suis remontée à la surface... »

Elle se pencha de nouveau, tout proche du visage mort aux yeux ouverts...

— Oui ! oui ! j'y suis ! C'est bien moi !

Et elle s'en revint au cadavre, s'approcha tout contre le visage, se pencha de nouveau sur les yeux, trahit une joie funèbre à s'y voir encore, à s'y regarder elle-même comme morte, noyée aussi dans ces yeux sans fin où toute l'eau avait passé...

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