‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 8 sur 11 · L'IDOLE · texte numérisé non relu

L'IDOLE

La fête rayonnait. On pendait la crémaillère dans le nouvel hôtel d'un financier fameux. Ce gala était merveilleux : des toilettes sans prix, des bijoux séculaires, des épaules et des gorges, comme un jardin de chair. Un orchestre invisible, caché dans une sorte de bosquet, épanchait une musique voluptueuse et fiévreuse. Des clartés féeriques ! Car on inaugurait, ce soir-là, de nouveaux appareils pour la lumière électrique, commandés à un verrier célèbre, qui avait créé des globes comme des tulipes, des anémones, des gloxinias, où la matière embrasée enfouissait son or de pistil; et c'étaient partout, sur les commodes, les guéri-

dons, les murs, les plafonds, une explosion de fleurs, un feu d'artifice qui s'est posé et s'éternise. Parmi l'encombrement d'une foule énorme, il y eut tout à coup des remous; un sillage s'aperçut; on entendit une rumeur comme une écume qui chante à ras de la mer, quand un navire a passé. « La belle madame Desgenêt! » Chacun voulut la voir. Des bousculades polies s'entrechoquèrent. Elle apparut plus souveraine que jamais, vêtue comme à l'habitude, d'une toilette qui ne semblait créée et possible que pour elle. Elle allait toute à souligner les lignes uniques de ce corps. Par quel prodige pouvait tenir en équilibre le corsage retenu à peine par des liens de dentelle au-dessus des épaules. Ah! ces épaules! C'était un des détails inouïs de sa beauté ; leur pente insensible, leur molle déclinaison, harmonieuse comme la courbe des collines sur l'horizon... Sa gorge ondulait en un battement calme. On aurait cru voir respirer la mer. Et son rythme, quand elle marchait! Sa tête surtout régnait. Tout y était sublime, par le dessin et la couleur : des oreilles aux complications de coquillages; un nez droit, comme au profil des ca-

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mées, mais qui vivait d'une vie pathétique, révélée par une palpitation de ses deux ailes, d'accord, eût-on dit, avec la palpitation des seins. Mais le plus rare encore dans cette tête merveilleuse, c'était la plantation des cheveux au front et aux tempes, leur façon brusque de germer qui faisait songer aux procédés de la Nature, à la manière dont une mousse et des herbes d'or sourdent tout à coup de certains cailloux blancs.

La belle madame Desgenêt passa. Les femmes, de l'avoir vue, furent plus pâles. Les hommes furent plus rouges, un peu congestionnés d'un afflux de volupté, car elle leur avait divulgué, à tous, le plus d'elle qu'elle pouvait, grâce au décolleté excessif de son corsage et à sa robe collante la moulant comme un strict étui. L'homme qui la menait à son bras était un écrivain connu, Paul Noinville, un des rares avec qui elle conversât, car, dans les fêtes, elle répugnait à des présentations nouvelles, ne se mêlait pas aux groupes, s'isolait avec quelques amis. Elle se contentait de paraître, de se montrer, un moment, et se retirait de bonne heure, toujours impassible.

Noinville l'entraîna dans le jardin d'hiver, où il y avait moins de monde. Il y faisait frais et délicieux. Des glaces face à face y créaient le mirage d'une salle sans fin. Une fontaine, au centre, tissait un murmure mouillé. On voyait l'eau bouger comme les fils sur un métier... Canevas d'eau vive sur lequel Noinville, bientôt, broda une conversation enflammée, les fleurs rouges de son désir...

— Ainsi, c'est toujours non? fit-il d'une voix d'angoisse, en regardant le vol d'hirondelle des grands sourcils, sur le front blanc de la belle madame Desgenêt.

— Encore! Vous y revenez! répondit-elle. Je croyais pourtant que c'était bien réglé entre nous. Je vous aime beaucoup, je pense à vous sans cesse; c'est un très doux et profond amour. Je vous l'ai avoué et ne me dédis pas. Mais pourquoi vouloir cela, la petite minute, si inutile, en somme.

— Parce que je vous aime! Mais, vous, puisque vous m'aimez aussi, pourquoi refuser?

— Oh! ce n'est pas par pruderie. Mais sincèrement, je ne peux pas...

— A cause de votre mari ?

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— Il Test si peu !

— Alors, vous n'êtes pas comme les autres femmes, qui, elles, se donnent quand elles aiment. Quelle femme êtes-vous donc?

La belle madame Desgenêt redressa son buste qui avait un peu fléchi dans la conversation pressante. Elle immobilisa son visage, assagit la palpitation de son nez droit d'impératrice, dont l'intérieur avait des tons de cornaline. Elle eut une attitude d'Eternité.

— Comment, reprit-elle, d'une voix posée et qui semblait ne pas vouloir déranger les lèvres, la fleur fardée de sa bouche — n'avezvous pas compris? Certes je ne suis pas une femme pareille aux autres. Vous ne m'avez donc jamais regardée? Vous n'avez pas réfléchi sur mon cas. Cependant je m'étais abandonnée à vous davantage, supposant que vous devineriez vite et ne seriez pas importun comme les autres. Quoi ! mon cher Noinville, vous êtes un romancier renommé, donc psychologue, et aussi un poète exquis, donc visionnaire — et vous n'avez pas reconstitué exactement ce que je suis! Je vais vous le dire... En effet, je ne ressemble pas aux autres femmes. Je suis celle

qu'on ne doit pas aimer. Je veux être celle qu'on admire. Je souhaite de susciter dans tous les yeux une image qui ne soit pas indigne de l'image surhumaine qu'on se fait de la Beauté. Il y a des visages qui régnent sur les siècles : Hélène, la Reine de Saba, Dalila, Récamier. L'or de leurs chevelures sonne comme celui des trompettes de victoire. Rien qu'en entendant proférer ces noms, la foule tressaille, comme d'une possession réelle... Ces beautés-là ne furent pas pour un seul... Elles appartiennent à tous... Elles se donnent tout le temps de leur immortalité à des hommes qu'elles ignorent et qu'elles consolent de leurs médiocres amours. Ah ! être un peu cela pour les vivants d'aujourd'hui, auxquels je me mêle! Comprenez-vous, à présent? Leur résumer Hélène, et les autres, et celles qui furent les modèles des marbres grecs et celles qui tentèrent les ermites, et toutes celles que les rois et les génies adorèrent. Etre pour eux le songe de leur songe, la déesse à laquelle ils veulent croire, une femme si parfaite qu'elle en soit devenue œuvre d'art, et, comme telle, se communique à tous.

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Est-ce assez clair, maintenant? Vous surtout, mon cher ami, vous auriez dû comprendre. Moi aussi j'ai un poème à parfaire. Je suis mon propre poème. J'ai modelé la statue que je veux être. Ma beauté est une œuvre, de matière fragile, et j'y veille. Ne faut-il pas sacrifier à son art? Vous aussi, vous avez vos renoncements. Vous répudiez l'argent, les succès faciles, que sais-je encore I pour réaliser un poème noble, des romans de légende et de rêve. Moi, j'ai des renoncements comme vous. Pour l'œuvre de ma beauté et parce qu'il faut, en ces temps de laideur, qu'un exemple décisif apparaisse, j'ai renoncé à l'amour, à la maternité, même aux baisers, oui ! vos baisers dont je voudrais, mais qui me font peur. Vous aussi, vous êtes prudent; aucun excès; pas d'alcool; vous comptez vos cigarettes, pour ne pas vous fatiguer l'estomac; vous vous couchez tôt pour vous éveiller la tête libre, bien travailler, accroître la splendeur grandissante de votre œuvre. Moi, j'ai besoin des mêmes précautions. Sinon, bien vite, je n'aurais plus de beauté, comme vous n'auriez plus de talent... Donc je renonce; je me prive... Un soir d'amour ruinerait les soins

de bien des jours. Puis-je laisser piller ma bouche dont le dessin est fragile et importe tant... Et les gourdes impassibles de mes seins, y a-t-il moyen d'en désaltérer des soifs d'amour, sans que bientôt elles apparaissent flasques et comme vides? Encore une fois, ma Beauté est une œuvre qu'il faut sans cesse veiller et parfaire... J'en ai la force... Je couche avec des bandelettes, des ceintures, des aromates, pour garder la fermeté des chairs, la solidité des contours. Je vis, chez moi, portant sur le visage des masques, des linges pénétrés de décoctions, des herbes et des plantes... Je mange à peine, pour garder ma sveltesse de jet d'eau. Je parle peu, afin que ma figure au repos demeure sans rides... Oui! j'ai la joie de faire tout cela — parce que j'en ai l'orgueil.

— En effet, c'est une joie orgueilleuse, interrompit l'écrivain d'un ton amer.

— Une joie amoureuse aussi, reprit la belle madame Desgenêt. J'ai renoncé à l'amour d'un seul, même au votre, qui me trouble pourtant. Mais tous m'aiment. Je suis désirée, au fond, par tous les hommes. Et, de le savoir infailliblement, c'est comme si j'étais possédée par

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eux. Tous ceux-là que vous voyez, quand je passe, me regardent, me déshabillent des yeux... Je les aide le plus qu'il est possible. Je leur donne tout ce que je peux... Je leur livre ma gorge jusqu'à la limite permise; et mon corsage, plus abaissé encore par derrière, leur ouvre toute la vallée frissonnante de mon dos, presque jusqu'au bout... Ainsi je leur donne de l'amour, et ils m'en rendent. Tout à l'heure, en rentrant chez eux, ils fermeront les yeux entre les bras trop habitués de leurs épouses, afin de se créer le mirage de ma présence; et c'est moi qu'ils évoqueront, qu'ils croiront enlacer, et dont la chair inoubliable enflammera la leur. Et moi, de le savoir, quoique seule en mon lit, j'éprouverai une immobile volupté, comme de la caresse anonyme d'une foule.

Il se faisait tard. La belle madame Desgenêt se leva pour partir. Au bras de Noinville, elle retraversa la fête, colorée par les tulipes et les anémones de la lumière électrique.

On dansait maintenant... L'orchestre dénouait une valse ardente. Les traînes déferlaient, roulaient leurs volutes sur le parquet miroitant. Les danses s'arrêtèrent presque,

quand passa la belle madame Desgenêt, offrant encore un moment sa beauté, condescendant, une dernière fois, à l'amour incontenté des hommes pour qu'ils pussent, ce soir-là, après l'avoir vue, étreindre en pensée l'Idéal.

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