‹ Le Roy SoleilChapitre 3 sur 8 · L'AUBE · texte numérisé non relu

L'AUBE

Jamais naissance ne lut célébrée avec plus d'éclat, plus de retentissement et plus de joie réelle que celle de ce prince que la Reine Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII, après vinn;t-trois ans de mariage stérile, mettait au monde le 5 septembre i638, à Saint-Germain-en-Laye. Dans l ivresse universelle, à l'instigation du cardinal de Richelieu, on lui donna le nom de Théodosc ou Dieudonné.

Paris le fêta au son des cloches, du canon, avec force feux de joie, Ijanquets en plein air, promenades de chars pleins de musiciens par les rues, flamheaux de cire blanche plantés dans des candélabres de cuivre

devant les liôtels de la nolilesse, et lanternes armoriées ou garnies de devises aux fenêtres de toutes les maisons.

Après les temps si sombres qu'elle venait de traverser, la France entière tressaillait d'allégresse et d'espoir.

Pi-esque en même temps, coïncidence surprenante qui fi appa bien des esprits, la France remportait deux victoires navales sur les Espagnols, le ])euple orgueilleux dans l'empire ducpiel le soleil ne se couchait jamais et qui était alors l'ennemi national. Ces deux victoires, l'une sur les cotes de Biscaye, 1 autre en vue de Savone, teignaient de leur pourpre sanglante à la fois la Méditerranée, où se lève le soleil, et l'Océan, où se couche le soleil. Richelieu lui-même y crut voir un présage, un signe céleste, car il dit que « ces deux mers sembloient avoir rendu hommage à ce Dauphin Royal à sa naissance ».

Ce Dauphin était Louis XIV : ce devait être le Roy Soleil. Cependant les premières années du jeune Dauphin huent des plus misérables et des plus tristes. Richelieu mort le 4 décembre 1642, Louis Xlir ayant suivi son Ministre dans la tomlie à cinq mois de distance, 1 orphelin royal, avec Mazarin pour premier Ministre, est si négligé par celui-ci, dont l'avarice sordide, sans vergogne, laisse le futur maître de la France porter des vêtements usés et devenus trop courts, que le Uoy Soleil couche dans des draps criblés de trous, au point que ses jambes passent au travers, et qu'il a à peine de quoi se changer et s'habiller.

Il est également si mal sur\eillé par les Aalets auxquels il est abandonné et qui sont ce|iendant sa société habituelle et préférée, qu'un soir, sans doute attiré ]iar les cris de son frère cadet le duc d'Anjou, en compagnie duquel il jouait à quelque simulacre de bataille auprès de ce petit fort en nuniature que le Cardinal lui avait fait construire au milieu des jardins du Palais-Royal, on le trouve tombé dans le bassin du Jardin des Princes, d'oii il fut sorti trempé, grelottant de froid, à demi mort.

La fortune veille néanmoins sur lui. Comme contraste à ces grands deuils qui viennent de le frapper, à cet abandon lamentable et honteux dans lequel on le laisse, alors que tinte encore à toutes les oreilles le glas des doubles et successi^cs funérailles du Cardinal-Duc et du Roi, la Gloire

dore déj;i d'un Iji illanl rayon ses ciiK| ans, comme pour illuminer d'a\ ance tout son règne et sacrer en lui un prédestiné de la Victoire.

Le 19 mai i643, le duc d'Engliien, à vingt-deux ans, si jeiuie (pic l'ennemi en souriait, après deux jours de bataille et des prodiges de bravoure, remporte la victoire de Rocroy.

L'épisode tragique et émouvant de cette lutte fut, vers la fin, le second jour, la furieuse attacpie trois fois renouvelée par le duc d'Engliien contre Ç^ . la \leille et formidable phalange des 4.5oo Espagnols, que commandait le comte de Fontaine, porté dans une litière, à cause de sa goutte et de ses (patre-vingts ans. Cette infanterie finalement entamée, en partie massacrée, par suite d'un malentendu, au moment oli elle se rendait, laissa sur le champ de bataille 2.000 cadavres : parmi eux le comte de Fontauie.

Lorsqu'on apporta au duc d'Engliien le bâton de commandement de Don Francisco de Melo que celui-ci avait abandonné en échappant au carnage, on trouva le Prince, immobile, à cheval, tète nue, saluant respectueusement le corps du comte de Fontaine, au milieu des débris de sa litière, sa longue barbe blanche souillée de sang. Il s'écria :

« Si je n'avais pas vaincu, je voudrais être mort aussi honorablement ([ue celui qui est couché là. »

Les Espagnols perdaient i.j. 000 hommes, 24 canons, 170 drapeaux. Ils perdaient plus encore, - la renommée légendaire de leur infanterie : les Français l'avaient pour toujours détruite.

Mais, tandis que le duc d'Engliien, poursuivant ses succès, s'empare de Rocroy, puis de Thionville; que Turenne, nommé maréchal en i643, et le Prince vont triompher encore à Fribourg, à Philipsbourg (1644), et plus tard à Nordiingen (i645); à Dunkerque en 1646, et Leiis, en 1648 ; — pendant cette période glorieuse au dehors, Paris et la France sont bouleversés par la succession de troubles, d'émeutes, de guerres civiles, qu'on a englobés sous le nom général de la Fronde.

C'est d'un jeu d'enfants que lui vint cette dénomination ; parce que Mazarin avait dit que ces Messieurs du Parlement étaient comme les écoliers (pii froiidenl dans les fossés de Paris, et se séparent dès que parait le lieutenant civil pour reconunencer quand il a disparu. Les partisans du

Parlement arlsoieieiit aiissilot des cordons de chapeau en lorine de Ironde et lurent désormais dési£>nés sous l'appellation de Fronddirs.

En réalité c'est, avec des alternatives diverses, la lutte intestine du Parlement de Paris, aidé de la bour<;feoisie et du peuple, puis des Princes et d'inie partie de l'aristocratie, contre la Uovaulé, représentée surtout par la lieiuc Mère Aime d'/Vutriclie et son premier Ministi'e.

Le Parlement aurait désiré une Monarchie tempérée par la Magistrature, de manii'ie à a\oir ainsi une place prépondérante dans le gouveruenient. L'excès des impôts, la misère du peuple firent des bourgeois et des ou\ riers les alliés naturels du Parlement contre les exactions de Ma/.arin.

Le 26 août 1648, pour célélirer la victoire de Lens, il y eut un le Deum à Notre-l^amc. Ce lut l'occasion d'un déploiement de troupes tout à fait inaccoutumé. A la sortie de l'église, on voyait la Reine Mère faire venir l'un des capitaines, Comminges, et s'entretenir quelques instants avec lui : elle lui donnait Tordre d'arrêter le président Blancmesnil, le président Chartou et le conseiller Broussel.

Dans Paris, ce lut une consternation d'abord, une colère folle ensuite, et l'émeute. Aux cris de Lihei tr'. Broussel! les boutiques se fermèrent, et la population entière prit les armes. Des chaînes de fer barrèrent les rues; les tonneaux, les pierres, les voitures, les meubles coupèrent toutes les voies. C'est ce qu'on appela la Journée des Barricades (26-27-28 aoiit 164S.) L'effervescence dura trois jours, tour à tour soidevée ou apaisée par ceux (|iii avaient intérêt à tirer parti du mouvement comme le lameux coadjuteur Paul de Gondi, cardinal de Retz, ambitieux, intrigant, conspirateur passionné, qui fut un des acteurs les plus ardents de la Fronde.

Le Parlement, le premier président Mathieu Molé à sa tète, se rendit eu corps et en costume au Palais-Royal; mais comme il revenait sans avoir rien pu obtenir de la Reine, le peuple, sur son passage, commença à gronder. I^es cris de Broussel! JJberlt'! retentirent, mêlés de murmures, d'interpellations. De barricade en barricade le long- de la rue Saint-Honoré, la rumeur s'enflait, les gestes se laisaient plus brutaux. Enfin, an moment d'arriver au Pont-Neuf, à la barricade de la croix du Trahoir, un marchand de fer nommé Raguenet, (jui était capitaine du (jnartier, s'avança avec douze on quinze hommes de sa compagnie en criant au Président : « Traître!

nous r;imencs-tu Broussel? C'est Broussel qu'il nous faut ou le Mazarin! »

Tandis qu'à la faveur flu tumulte, présidents et conseillers parvenaient à s'éclia])|ier, au milieu des huées, le premier Président retournait au Palais- Royal et obtenait enfin la liberté de Bi-oussel. Alors tout s'apaisa.

Mais Anne d'Autriche soutenait Mazarin, et, après avoir paru céder aux Parisiens, elle n'avait plus qu'un désir, se venger et les punir.

Elle sut attendre, jusqu'après la paix de Westphalie, le retour de l'armée victorieuse de Condé. Ayant jni gagner le Prince à sa cause, en flattaiit son ambition, elle décida avec lui de transporter le Pioi à Saint-Germain, de s'enfuir nuitamment avec son Ministre et la Cour, et d'affamer Paris.

Le secret fut admirablement gardé. Dans la nuit du 5 à (i janvier iG^Q, le complot put ètie mis à exécution. Le soir du 5, comme dans toutes les maisons de Paris, on tira les rois au Palais-Royal dans les appartements de la Reine. Le duc d'Anjou d'abord, le Roi ensuite furent couchés à leur heure hal)ituelle; puis, à trois heures du matin, on les éveille, les habille. Un carrosse les reçoit; on part: on arrive à Saint-Germain.

La stupeur pesa d'abord sur Paris, le lendemain matin, quand cette nouvelle se répandit ; puis les Parisiens s'accoutumèrent à cette idée d'une guerre civile, dans leur joie d'être délivrés de Mazarin.

Cela dura jusqu'à la bataille de Charenton, gagnée par Condé, le S février, iwec ses rudes soldats sur les mibces bomgeoises de la capitale; la paix fut signée à Rucil le 3o mars et le Roi rentra à Paris le 18 août.

Ce fut alors (pie l'arrogance de Condé, gonflé du rôle qu'il avait joué, et soutenu par les jeunes seigneurs se moquant en sa compagnie de Mazarin, amena cette Fronde des Petits Maîtres, qui finit par l'arrestation des trois princes, Condé, Conti et Longueville, que le versatile duc d'Orléans surnommait le /io/i, le si/tffe et le renard.

Vainement leurs partisans essayèrent de soulever en leur faveur la Normandie et la Bourgogne, avec l'aide des princesses; Turenne lui-même, qui marchait d'accord avec la duchesse de Longueville, fut battu à Rethel.

Mais la duplicité de Mazarin, qui ne tenait jamais ses promesses, provoqua contre lui l'union des deux Frondes. Le Parlement réclama son bannissement. Il en fut si terrifié qu'il s'enfuit chez lélectein- de Cologne,

Il était liabillc, botte, ])rêt à partir. Epouvantée de la clameur sauvao^e orondant au dehors, Anne le fît déslialiiller, coucher, et, dans une décision suprême, ordonna d'ouvrir les portes, eu faisant réclamer le silence pour ne pas réveiller sou fils f|ui dormait. La chambre royale fut envahie par la populace méfiante et curieuse; suintement calmée, en présence du tableau familial (pii s'offrait à elle, la foule défila, pleine de respect, d'attendrissement, d'amour même devant l'enfant endormi. Mais le jeune f.ouis XIV ne dormait pas; les yeux clos, sinudaut le sommeil, il se promettait, furieux, de faire plus tard payer à son bon peuple de Paris cette visite noctiu-ue et la contrainte qu'elle lui imposait.

A petite cause nrands effets. Cette nuit-là, prit naissance l'aversion de Louis XIV jiour ce turbulent et ré\ olutionuairc Paris; et Ton peut dire que le transfert définitif du siège du gouvernement hors de la ca])itale, que la création de ces luxueuses constructions, Versailles, Marlv, ])uisèrent leurs' premiers germes dans les réflexions cpii hantèrent l'esprit du roval cnlant durant les heures nocturnes oii la population ])arisieunc vint Ijattre de son flot mouvant le lit oii il reposait.

Tandis que le Coadjutcur et Condé se disputaient le pouvoir, Louis XIV atteignait sa majorité, qui était proclamée soleiniellcment le 7 septembre 1 65 1 .

On avait réuni pour célébrer cette solennité toutes les splendeurs imaginables. A sept heures du matin, le jeune Roi partit en grand cortège pour aller tenir, au palais dans la cité, son lit de justice.

Chevau-légers, maîtres, noblesse de France, gouverneurs de provinces, chevaliers de l'ordre, geutilshonnnes île la chambre, grands officiers du Roi marchaient d'abord, a^ec les six trompettes du Roi, les six hérauts à cheval et les maréchaux.

Puis, tout seul, le comte d'Harcourt, grand écuyer de France, avait en écharpe l'épée du Roi attachée à son baudrier, relevée sur son bras dans un fourreau de velours bleu semé de fleurs de lis d'or. Après lui, tète nue, balayant le sol des plumes de leurs chapeaux tenus à la main, venaient les pages, les valets de pied, les gardes du corps à pied, les huissiers et les massiers.

Enfin. Louis XIV paraissait, éblouissant d'or et de pierreries, si grand, si fort pour ses trei/.e ans que déjà luie atmosphère de majesté extraor-

dinairc 1 enveloppait, et (pi'iiii véritaljle rayonnement s'abattait de lui eomine cl un astre, d'un soleil eu niarclie, Cascinaul les s])eetateiu-s, laissant à Kjus luie impression profonde, inouljliable.

A|)rès avoir été i-eeu à la porte de la Saijite Chapelle par l'évèfpie de Baveux, à la t<''te de tout son clergé, au milieu des eueeus, des émau\ et des ors, il euleiulit une messe basse, et se rendit au Parlement, oii tous ..9 lui prêtèrent serment, depuis le duc d'Anjou son frère jusqu'anK officiers de la Coiu'onne. Un seul était absent, le prince de Coudé.

A ce moment, en effet, poussé à bout dans son exaspération, Condé quittait Paris et allait à Bordeaux poiu- faire dé/inilivement alliance avec l'Espagne; avec lui étaient Conli, Nemours, M™' de Longueville. Cette l'ois c'était, ouvertement, la guerre contre le r<n de France, un crime de lèsemajesté, un crime aussi de lèse-patrie. Turenne, au contraire, revenu de son égarement momentané, rentré dans le devoir, commandait l'armée royale, et Mazarin, de retour en France, ayant levé en route un cor|)s de 8.000 liommcs, maj-chait pour rejoindre la Cour sur la Loire.

Dans une première rencontre, Condé bat les royalistes à Bléneau; mais, battu à son tour près d'Étampes, 11 recule pour aller s'enfermer dans Paris. L'armée royale le poursuit, le serre de près, et enfin, Turenne le joignant, l'attaque violemment à la porte Saint-Antoine, tandis que Ma/.arin et le Roi, avec toute la Cour, contemplent l'action des hauteurs de Charoune, et qu'Anne d'Autriche est en j)rière à Saint-Denis.

Là, eut lieu un combat effrayant, oii Condé déploya une valeur ])ersonnelle si déses|)érée, que Turenne, parlant de sa défense, disait : Je n ai pas \ u un Condé, j'en ai vu douze ! » Barricade par barricade, jardin ])ar jardin, maison par maison, em- ]iortant peu à peu le faubourg, l'armée royale avançait toujours; blessés et moi'ts s'entassaient; Condé, acculé au fossé de l'enceinte, était perdu.

Soudain le sommet de la liastille, dont la masse dominait ce côté de Paris, s'illumine d'éclairs, s'enveloppe de nuages de fumée; les détonations grondent, les coups de foudre éclatent, pressés; les boulets pleuvent au inilieu des vain(pieurs.

C'est M"" de Montpensier, la grande Mademoiselle, ipii, du haut des

tours, d'où elle assistait aux péripéties de la bataille, fait tirer SLir l'ariiiéc du Roi et lorce Tureiine à cesser la poursuite (4 juillet lôSa).

Le 2 1 octobre lôSa, le Roi et la Reine Mère, quittant Saint-Germain, qu'ils avaient rei^agné après cette dernière bataille, firent, sous l'escorte de Turenne, une entrée solennelle dans Paris, et dès février iGSa, Mazarin revenait prendre sa place de premier ministre. La Frojide était terminée, la mouarcliic absolue créée.

La contre partie de ces luttes se trouve symbolisée à cette époque par deux hommes qui, par leur seul nom, évoquent toute la souffrance et toute la misère du temps : ce sont Jacques Callot et Vincent de Paul.

Dans son œuvre, l'admirable artiste Callot a donné comme un résumé jHiissant et terrible des misères effroyaliles que ces guerres incessantes semaient dans les régions traversées par les bandes de soldats et les hordes de pillards, ruées dans le sillon des armées, comme les requins dans le sillage des navires. Callot, c'est le miroir fidèle et implacable de la guerre, de ses ruines, de ses dévastations, de ses épouvantes, de ses supplices.

Vincent de Paul, lui, l'humble et sublime apc)tie de paix, de charité, se montre comme le merveilleux et doux consolateur des souffrances, des calamités de ces époques de meurtre et de désespoir. Il poursuit la misère et la douleur partout ou elles se trouvent, secoiuant les pauAres, les galériens, les enfants trouvés, les vieillards, les incurables, ])longeant lui-même dans les bas-fonds les plus épouvantables pour soulager tout ce qui soullie, tout ce cjui ne ])eut se défendre. Vincent de Paul, c'est le baume apaisant appliqué sur les plaies aIvcs. Figure lumineuse de ces ténèbres horrildes qu'elle éclaire et dissipe en partie, l'auréole de sainteté l'enveloppe.

En ce moment, au sortir de tous ces troubles, de toutes ces horreurs, une autre figure se dresse à l'horizon tourmenté et menace de bientôt tout éclipser. C'est celle de ce petit Roi, d'une beauté au-dessus de l'ordinaii e, et qui semble l'astre même du jour, devant lequel tout s'efface, tout se dore, misères, ruines, deuils, dès que ses rayons pleuvent plus serrés, plus élevés, plus resplendissants sur la terre.

Des fêtes contribuaient à faire oublier les tristesses de la guerre civile et l'on donnait au théâtre du Pctit-Boui bon les fameux ballets rovaux, exé-

cutés p;ir le Roi, ;igé de (|iiin/x ans et dans loute la fraielieur de sa jennesse.

Dans un liallet de Bcnseradc, intitulé Jm Nuit, Louis XIV" représenta le Soleil levant, avec un costume d'une richesse inouïe, une pcrruc|ue d'or, tout flamboyant de rayons de la tète aux pieds, et débitant ces vers presque [)ropliétiques :

« Dcjà seul je coiiihiis mes eliev.iiix liiiiiliieiix Oui tiïiÎTieiit la splendeur et l'éclat après eux. Une divine main m'en a remis les rênes; Une f;rande déesse a soutenu mes droits. Nous avons même gloire : elle est; l'astre des reines, Je suis l'astre des Jiois.

Quelque temps après, le 7 juin i654, avait lieu à Reims, avec le cérémonial somptueux accoutumé, le Sacre du Roi, qui précédait de peu la campagne de 1654, ou il ])rit successivement Retliel, Sedan, Stcna-v , Arras, et revint célébrer un Te Deuin à Paris.

C'était le début de cet amour de la guerre, passion exagérée et dangereuse dont il devait se repentir si amèrement soixante ans plus tard, à son lit de mort, cpiand il laissera échapper de ses lèvres agonisantes cet aveu :

« J'ai trop aimé la guerre. »

Majeur désormais, sacré Roi à Reims, revenu vainqueur de la dernière campagne, dans la griserie enthousiaste des sièges auxquels il venait d'assister, Louis XIV, bien (ju'il fut toujours sous la tutelle de Ma/.arin, allait cependant commencer à s'élever d'actes d'autorité en actes d'autorité jusqu'à cet absolutisme, qui est la caractéristique de son orgueil et de son règne.

Toujours, même enfant, il avait souffert des atteintes ])ortées cà l'autorité royale, que ce fut de la |)art de Mazariu qu'il détestait, onde tout autre, particulier ou coi-ps constitué, comme le prouve cette phrase prononcée par lui, à l'âge de dix ans, lorsqu'on lui avait annoncé la prise de Lens : .< Ah! ah! voil a qui ne fera pas rire Messieurs du Parlement! »

Il y avait deux ans et demi f[ue la Fronde avait été vaincue, (piand le Parlement se réunit pour discuter des édits que le Roi avait fait enregistrer lui-même dans le lit de justice qu'il avait tenu le 20 mars i655.

Louis XIV chassait à Vincennes, lorsqu'on lui apprit cette prétention de

Messieurs du Parlement. Sans prendre le lemps de clianj^er de costume, <t en justaucorps rouge et chapeau gris botté, éperonné, accompagné de toute sa Cour en cette même tenue de chasse, il arrive, entre dans la salle où se tenait le Parlement, et interpelle rudement le premier Président et les membres assemblés, en leur défendant de se réiuiir.

11 n'a\ ail pas eu besoin, comme la légende l'a ajouté, de tenir son fouet de chasse à la main et de dire : « L'Etat c'est moi! » pour que chacun comprit immédiatement cjue sous son règne il n'y aurait d'aulre pouvoir que le sien, d'autre volonté cpie la sienne, et que, selon l'appréciation de Mazarin, dans ce ieunc prince il y avait « de l'étoffe de quoi laire quatre rois et un honnête homme ».

Dès i656, dans une fcte donnée au Palais-Royal, il prit pour devise le soleil, l'astre uni(|ue et dominateur.

Tranquille au dedans, il put concentrer toutes ses forces pour tenir tète aux; ennemis du dehors, c'est-à-dire aux Espagnols, (pii avaient avec eux, pour les diriger, leur ancien vain(|ueur de IVocroy, Coudé.

Mais il semblait que la fortune eût abandonné le Prince rebelle et qu'elle voulût rester favorable au jeune Roi, assisté de Turenne. Mazarin étant parvenu à conclure une alliance offensive et défensive avec Cromwell et l'Angleterre, la guerre entre Coudé et Turenne, jus(|ue-là indécise, ([unnt aux résultats, devint ]ilus heureuse pour la France.

Le i4 juin i658, Turenne qui assiégeait Dunkerque, remporta sur les Espagnols campés sur les collines de sable avoisinant la ville, une complète victoire, qui porta le nom de Bataille des Dunes et détruisit les troiq)es de Coudé et de Don Juan d'Autriche, tandis que la Hotte de l'amiral anglais Rlakc l)loquait le port et que 6.000 puritains solides renforçaient les troupes françaises.

Ce furent ces puritains qui, par le rang qu'ils occupaient dans la première ligne, se trouvèrent précisément eu face de la plus haute diuie fortement occupée par les Espagnols et plus avancée que les autres dunes ; ils durent la gravir d'une façon singulière, les rangs de derrière soutenant ceux qui étaient devant avec la crosse de leur mousquet, tant et si bien f|u'ils atteignirent enfin la cime. Avec facharnement patient de leur race

ils y mirent un tel courage , une telle persistance que, malgré les piques et les hallebardes dont les perçaient les Espagnols, ils parvinrent à s'établir solidement au sommet, à y planter leurs drapeaux: et à en chasser l'ennemi. Cela permit à l intanterie française dcxécuter de son côté sou mouvement victorieusement et de décider dès ce moment du sort de la bataille.

Dix jours après, Louis XIV entrait triomphalement dans Dunker([uc.

C'était la fin de la lutte avec l'Espagne, épuisée, et, après de longues et adroites négociations, c|ui eurent lieu dans File des Faisans, sur la Bidassoa, le traité des Pyrénées était enfin signé, et le gage de cette paix entre les deux pays, si longtemps et si rudement ennemis, était le mariage de Louis XIV, Roi de France, avec l'inlante Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, roi d'Espagne (1659).

Le 3 juin 1660, Don Luis de Haro, ayant la procuration du Roi, épousait Marie-Thérèse, au nom de Louis XIV, à Fontarabie. Anne d'Autriche et Philippe IV, le frère et la sœur, se revoyaient pour la première fois, après 45 ans, dans cette ile des Faisans. Marie-Thérèse portait l'accoutrement espagnol, et le jeune Roi, dissimulé parmi les gentilshommes de sa mère, voyait enfin sa future femme, qu'il ne connaissait pas. Le 7 juin, elle était remise à son mari, et leur mariage était définitivement célébré à Saint- Jeande-Lu7, le 9 juin.

Le retour des nouveaux époux à travers la France fut une véritable promenade triomphale, de ville en ville, de fête en fête, une lente et majestueuse montée jusqu'à ce troue qu'on avait dressé à l'entrée du faidjourg Saint-Antoine, sur la place qui portera plus tard le nom de Place du Trône (aujourd'hui Place des Nations); là les échevins de la ville vinrent présenter leurs hommages, et le jeune Racine, âgé de vingt et un ans, faire entendre son Ode 11 la Njinplie de la Seine.

Jusqu'au Palais-Royal, les jeunes souverains jiassèrcnt d'arcs de triomphe en arcs de triomphe.

Le premier s'élevait sin- la place du Marclié-Saint-Antoine, tout orné de bas-reliefs, de festons, de guirlandes, de devises et d'inscriptions. Des musiciens y jouaient les plus beaux airs de Lulli, dont la réputation commençait.

Au caiTcloiu- Saiiit-Gcrv;iis, une montagiio arliliciellc de quaraulc pieds de haut représentait le Parnasse; Apollon et les Muses, environnés de petits amours groupés çà et là, rendaient hommage au Roi. D'autres amours et des eœurs décoraient le pont Notre-Dame; on voyait à la place du Marché-Neuf Louis Xl\ en Hercule et la Reine en Déesse; et enfin une gloire surmontait l'ohélisque de cent pieds de la place Dauphine.

A cheval, en avant du char magnifique, spécialement inventé pour recevoir la Reine, avec sa heauté imposante, Louis XIV parut l'idéalisation même de la Royauté dans ce qu'elle a de plus majestueux : ce l'ut l'ascension radieuse de l'astre dans toute sa splendeur, l'image du Soleil Roi.

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