LE ZÉNITH
Quelques mois plus tard, le Cardinal Mazariri, qui s'était lait transporter déjà très malade à Vincennes, mourait le 9 mars 1661. Louis XIV restait seul.
Le voici Roi; rien n'existe plus au-dessus de lui : prenant aussitôt la direction effecti\e de son Royaume, s'occupant de tout, pensant à tout, organisant tout, réformant tout, il s'alfirme immédiatement Maitre unicpu' et Roi ahsolii.
Son premier acte est de convoquer le Chancelier Séguier, les Secrétaires d'Etat Hugues de Lionne, Michel Le Tellier, le Sui-intendaiit des Finances Nicolas Fouquet, l'Archevêque du Harlay et de déclarer ([ue désormais, pour toutes les affaires, on devrait s'adresser à lui seul ; il souligne ses intentions par ces mots :
'< Je serai à l'avenir mon premier Ministre. »
Quelle ne fut pas la surprise de tous d'entendre un Roi de vingt-deux ans, d'une beauté rayonnante et majestueuse, qui, jusque-là, à part quelques éclairs d'autorité, semblait se passionner surtout pour les fêtes et les plaisirs, j)ioclamer tout à coup que le premier devoir d'un Roi, c'était le Travail !
()uelle ne lut pas la stupéfaction générale de le voir, lui (pion jugeait dune intelligence plutôt ordinaire, qu'on savait d'une instruction plus que
négligée, grâce ;i l'incurie ou mieux à la négligence voulue de Ma/.arin, montrer cette sur|n'enante faculté d'assimilation ([ui lui permettra de s'intéresser à tout, de tout connaître, de tout étudier par lui-même, en même temps que sou sens droit le poussera à s'entourer des hommes les plus aptes à contribuer à la grandeur de son réguc et à l'éclat de sa gloire !
C'est (pic, comme il le dii-a plus tard des Anglais, en une circonstance uiémorahle : « Ils ne voient pas mon cœur ».
Ils ne le voyaient pas non plus, ses Ministres et ses Conseillers; ils ignoraient c|ue ce cœur ne battait que pour l'honneur, que pour la gloire de la France, qui étaient l'honneur et la gloire du Roi, et que toujours le cœur du Pioi défendrait le Rovaume de France.
C'est pourquoi, après cette affirmation de sa volonté souveraine, son premier soin fut de choisir pour son ministre secret Colhert, tpie lui avait légué Ma/.arin avec cette recommandation admirable : « Et prie le Roi de se servir de lui étant foii pdèle . » Rude, austère, désagréable, les sourcils épais, le front jilissé, l'abord si froid (pie M™ de Sévigné l'appelait le Nord, il formait avec Louis XIV, fastueux et magnifique, le contraste le plus complet. Mais le surprenant travailleur (pi'allait se montrer le Roi avait pressenti dans ce petit iutendaut de Mazarin, fils de modestes coinmer(;ants, le terrible laborieux qui supporterait sans plier le poids de sept Ministères comme ceux des Finances, Agriculture, Commerce et Industrie, Marine et Colonies, Travaux Publics, .lustice. Lettres et Arts, et (pii saurait, avec lui, jiréparer la gloire du règue.
Le Roi était aussit(jt récompensé de ce choix par la l'évélation (jue lui faisait Colbert d'une somme de i5 millions laissée par Mazarin en divers endroits, sans affectation spéciale. Cet argent servit au Roi à s'affranchir de la dépendance du Surintendant des Finances, Fouquet, dont la [lerte était dès ce jour-là résolue.
La fête merveilleuse que donna celui-ci au Roi et à la Cour, le 17 aoiit, dans son château de \'aux, avec étalée partout l'orgueilleuse devise ; « Quo non ascendet? Où ne montera-t-il pas? », la fétc durant la([uelle furent représentés « Les Fàclieux » de Molière, au lieu d'assurer sou crédit, comme il le pensait, hâta sa chute.
Moins d'un mois après, le 5 septembre iGGi, il était arrêté pour malversations et haute trahison à IXantes par le lieutenant des moustpietairts d'Artagnan; il fut condamné à la détention perpétuelle, malgré le dévoiument d'amis iidèles, Pellisson, M""' de Sévigné, M" ' de Scudéry, Scarroji, La Fontaine, (|ui fit pour plaider sa cause sa lielle « J-^Iegie tii/x Njwphcs de J'niix », et enfermé à Pignerol oii il devait mourir en iGSo.
C'était le commencement des innombrables réformes que le Roi se prc- |)arait à introduire dans le gouvernement de la France, de cette réorganisation complète, pour laquelle il trouva successivement ces auxiliaires puissants, Colbert, Louvois, Hugues de Lionne, Vauban. La réorganisation eml)rassa tout, Finances, Agriculture, Justice, Commerce, Industrie, Travaux Publics, Colonies, Marine, Guerre, Aris et Belles-Lettres, et valut au Siècle de Louis XIV l'appellation de Grand Siècle, comme son attitude ])ersonnelle, son absolutisme, sa Majesté, ses conquêtes, la longue durée de son l'ègne, lui méritèrent le nom de Grand Roi, malgré ses fautes, et justifièrent celui de Rov Soleil, la brûlure profonde ou la douce caresse de ses ravons s'abattant universellement sur tous et sur tout.
Il s'y appliquait du reste constamment, car en même temps qu'il s'occupait de faire prévaloir au dehors sa politi(pie et d'assiu-er sa suprématie tour à tour à Londres, à Rome, en Portugal, il ne négligeait aucune occasion d'éblouir la France par la magnificence des fêtes (jui se succédaient aux Tuileries.
En 1661, le i " novembie, était né son premier fils, celui qu'on appela le Grand Dauphin, nommé Monseigneur, qui ne succéda pas à son père et sur lequel, même de son vivant, courait ce prophétique dicton : « Fils de Roi, père de Roi, jamais Roi. » Et ce lut très peu de temps après cette naissance, en i66a, que toute la Cour dansa dans le ballet « Ereole amante » sur le Théâtre des Machines construit aux Tuileries.
Puis, tout en achetant Dunkerque au roi Charles II d'Angleterre, en conmiencant à aller de tem|)s à autre à Versailles, sans y résider encore, il donne les 5 et 6 juin 1662, ce fameux carrousel, vis-à-vis les Tuilei'ies, dans la vaste enceinte qui deviendra plus taid la place du Carrousel. Il y figura à la tête du quadrille des Romains, tandis que son frère commandait
les Persans, le prince de Condé les Turcs, le duc d'Engliien les Indiens, et le duc de Guise les Américains. C'est à cette occasion f[iie ranti(|uaire Douvrier lui trouva l'emblème du Soleil dardant ses rayons sur le (rlobe, avec les mots « Ncc phiribiis iinpar ». C'était le prélude merveilleux et <:;-randiose de la fête de sept jours qu'il devait donner deux ans après, le 5 mai 1664, :i Versailles, couvert de diamants, en plein rayonnement de gloire, de force, de beauté, de jeunesse.
Durant cette période, tout lui réussit et tout l'enivre; cest toujours la continuation de l'ascension vers le zénitb.
Les événements de toute sorte se succèdent. Colbert installe les tapisseries dans l'hôtel des Gobclins et en confie la direction au peintre Lebrun; des Académies sont créées; des encouragements sont donnés aux écrivains; des pensions sont établies pour eux, des fêtes, comme celle où se jouera L' Impromptu de Fcrsailles, de Molière.
Pendant ce temps-là, sur mer, l'ancien Pioi des Halles, le duc de Beauloi't, lait la guerre victorieusement aux Barbaresques, brûle Tunis, Alger, avant de disparaître presque mystérieusement dans iin dernier combat à Candie. D'autre part, soucieux des intérêts de son peuple, a\ec l'institution des Grands Jours d'Auvergne, le Roi, toujours vigilant, punit les exactions intolérables de la noblesse en province.
L'an 1G66 est mar(|ué par ces trois événements si différents, la mort de la Reine Mère Anne d'Autriche, le comnienccuieut de la colonnade du Louvre par Perrault et la création de l'Académie de France à Rome.
Mais c'est à peine s'ils tiennent dans l'histoire la ])lace qu'ils devraient occuper, en face de cette année 1667, oii éclate la guerre déclarée à la Flandre, à l'occasion de l'héritage du roi d'Espagne Philippe IV, mort peu de temps avant sa sœur Anne d'Autriche. C'est pour soutenir les droits de la Reine sa femme sur certaines parties des Pays-Bas, que le Roi de France fait cette guerre, appelée pour cela « la Guerre de dévolution », car la succession d'Espagne, comme l'a dit Migjiet, « fut le pivot de toute la politique de Louis XIV », et toujours, durant tout son règne, on trouvera dans tous ses actes, cachée ou avouée, cette préoccupation capitale. Toute sa vie, le réve Impérial de Charles-Quint l a hanté.
En trois mois, avec Tnrcnnc, Anmont et Créqui, Louis XIV prenail Armentières, Charleroi, Tournai, Douai, Lille. Dans la tranchée, lors de ce dernier siège, il donnait lui-même l'exemple de n'y descendre ([uc pot en tète et cuirasse sur le dos, sage précaution qui enseignait aux ol'ficiers à ne pas redouter la t'atigue d'un pareil harnais de guerre, et contrihua, — car son exemple l'ut suivi, — à sauver plus d'une existence précieuse jusque-là trop follement ou trop négligemment aventurée. Toute la cour l'avait accomjiagné dans cette véritable promenade militaire, où l'ut déployé un l'aste extraoï-dinaire (mai, juin, juillet 1667).
Colbert, cette année-là, se faisait recevoir de l'Académie Française; l'année suivante, Vauhau transfoimait tout le système des fortifications et commençait par Lille l'inauguration de ce changement absolu des fortifications hautes en fortifications rasantes, ])lus appropriées aux progrès de l'artillerie. Toujours ainsi les événements de guerre se mêlaient ou succédaient aux événements littéraires et artistiques, comme pour bien souligner l'unix ersalité des conquêtes de ce règne, où la Force et l'Idée s'élançaient avec la même vaillance vers la Gloire.
Un peu effrayée de la rapidité de ces victoires, l'Angleterre formait alors, avec la Suède et la Hollande, la Triple Alliance pour contraindre Louis XLV à la paix. Mais le Roi, eu lévrier 1668, s'empara encore de la Franclie-Comté, en trois semaines, avec la même rapidité triomphante, avant de consentir à signer avec les puissances coalisées le traité d'/Vix-la- Chapelle, le 1 mai 1668.
Ce qu'il voulait, c'était faire la guerre à la Hollande, dont l'arrogance l'avait blessé, dont le commerce jHiissant le gênait, et dont la constitution politique et religieuse l'effrayait. (On prétendait que les Hollandais avaient fait frapper une médaille représentant l'ambassadeur hollandais à Paris, sous les traits de Josué arrêtaut le soleil avec l'inscription : In conspcctu meo sletil soi, insulte personnelle au Kov Soleil arrêté dans ses conq uétes.)
Il s'en occupait secrètement, se montrant plus grave, car, si l'on donnait toujours des fêtes à Versailles, le Roi cependant ne dansait plus comme autrefois dans les ballets; on attribuait, il est vrai, cette abstention aux
vers fameux du nrilaiiniciis de Racine, depuis (|uc celte pièce avait été représentée devant lui :
['oiu- tonte anibitioii, pour vertu singulière ' 11 excelle à conduire un eliar dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même cti spectacle aux llomains...
Il se pré|iarait donc à isoler la Hollande, eu Taisant avec l'Angleterre le traite de Douvres (i " juin ('170), lorsque, an retour du vova^e (pic la Duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II et bellesœur de Louis XIV, venait de l'aire ]iour sceller cette alliance, elle mourut subitement à Saint-Cloud, après avoir hu un verre d'eau de chicorée.
Une terreur pesa sur la France, et des bruits d'empoisonnement coururent. Au milieu des sanglots et des larmes de cette cour d'habitude toujours en lètes, sonnèrent comme les premiers tintements du tocsin, avanlcoureur d'orages menaçants, les éclatantes et lugubres paroles, dont Bossuet fit gronder les voûtes tendues de deuil de la basili(|ue de Saint-Denis, le i I août ifiyo :
« O nuit désastreuse! ô nuit efCroyable, oii retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : MADAME se meurt, MADAME est mortel... »
L'année suivante, mourait Hugues de Lionne, le secrétaire d'état des affaires étrangères, qui menait si habilement toutes les négociations relatives aux secrets préparatifs de la guerre. Il se trouva remplacé par M. A. de Pomponne.
Mais déjà tout était prêt, et ce furent les Anglais qui rompirent les premiers la paix avec la Hollande, en attaquant dans la Manche, le 1^ mars 1672, une (lotte marchande hollandaise revenant de Smyrne. Le (> avril, Louis XIV déclarait à son tour la guerre à la Hollande.
Tout était tellement bleu combiné que la campagne débuta d'une manière presque foudroyante : Coudé, Turenne, Lnxendwurg, Lonvois, Vauban, servant d'escorte à Louis XIV, conduisant les 120.000 hommes qui marchaient sur la Hollande. Toutes les villes capitulèrent devant une pa-
ifillo ioiLc. Laniieu put passer [iicsquc sans résistance le lUiiu a lolluivs, sous les jeux du Roi, qui, suivant l'épili-e de Boileau,
Se plaint de sn grandeur <|iii l'ottache au rivage.
Le jeune duc de Loui^ueville, neveu de Condé, y lut tué, en se jetant en lurieux sur des Hollandais qui se rendaient et qui, devant celte attaque, l'abattirent de leur mousquetcrie, et Condé lui-même eut le poignet cassé d'un coiq) de pistolet.
La H(dlandc était envahie : le pays l'ut épouvanté.
Déjà le Prince d'Orange, capitaine général, avait évacué Arnheim, se retirant vers Amsterdam et La Haye. Louis XIV entra en triomphe dans Utrccht; trois provinces étaient conquises et Condé allait enlever Amsterdam, si Louvois, appuyé par le Roi, ne s'y était lormellement opposé. Cela donna aux Hollandais le temps de se ressaisir; ils rompirent désespérément les digues (jui protégeaient les champs, les villages, les villes, appelant à leur sci'onrs cette mer redoutable dont ils se défendaient naguère, et répondirent à l'invasion jiar l'inondation.
En même temps, de graves événements se passaient dans leur pays. Guillaume d'Orange était proclamé Stathoudcr on Lieutenant, et le premier ministre et |)résident de la Hollande, le Grand Pensionnaire Jean de "VVitt, était assassiné avec son frère Cornélis le ao août 167 1, dans un mouvement populaire.
Louis XIV avait di'i reculer devant l'inoudatioii, et était rentré en Li-ance, tandis que la guerre, menée par lurenne et Condé, se poursuivait avec des succès et des insuccès, après d'Inutiles pourparlers de paix, en présence de la coalition signée à La Haye, entre toute l'Europe Occidentale, Empereur, Roi catholique, duc de Lorraine et Provinces-Unies contre l'envahisseur, et en juin ifiyS Louis XIV, revenu à l'armée avec Vauhan, investissait et ])renait Maëstricht. Il alla ensuite à Versailles recevoir les , félicitations des ambassadetus étrangers.
Cette année 1673 était marquée par deux événements, importants chacun dans leur genre. La première exposition d'artistes vivants se tenait à Paris, et le 17 février 1G73, la France perdait son plus grand auteur co-
mir|uc : Mcilièrc mourait prrsf[Lie sur la scène, eji pleine représentation, eu jouant Le Dlalade iindi^iiudre.
Cependant, devant la coalition j^randissaute, les Français durent évacuer la Hollande, et l'Anj^lelerre elle-même signait la paix avec les Plollandais le 19 lévrier 1674.
r^ouis XIV, pour s'en dédommager, vint avec Vauban en Franche-Comté rejoindre le duc d'Engliien et prendre Besançon et Dole, puis retourna à Paris, oii l'Arc de Triomphe de la porte Saint-Martin l'ut élevé pour célébrer cette conquête.
Coudé, pendant ce temps, battait le Prince d'Orange à Senef, en Flandre, Turenne incendiait le Palalinat et sauvait l'Alsace envahie par les Impériaux (1674-167;")).
L'inauguration de rH(')tel des Invalides, construit |)ar Bruant, a\ ait alors lieu devant le Roi et la (^our, et celte cérémonie, malgi'é son éclat, semblait 1 épilogue sinistre et naturel de toutes ces guerres (|ui devaient réunir là tous les malheureux que les Ijlcssures reçues sur les champs de bataille rendaient inca|iables désormais de gagner leur \ ie. C'était le re\ ers de la gloire.
Eu plein triomphe, après une réception brillante à la Cour, lors([ue son nom, synonyme de \ ictoire, est dans toutes les bouches, Turenne commence contre les Ini|)ériaux et le fameux Montecuculli, général de l'Empereur, cette campagne entre le Bliiu et la Forêt Noire, qui sera pour lui la dernière.
En ellét, après une série de manœuvres habiles, étant parvenu à placer l'ennemi, près du village de Salzbacli, dans mie position (|ui assurait la victoire aux Français, il faisait, la veille de la bataille, ses derniers préparatifs, parcom-ant à cheval les avant-postes. Au moment oii Saint-Tlilaire, lieutenant général de l'artillerie, qui l'accompagnait, tendait la main pour iudi(pier au Maréchal la position d une battei'ie, un boidet, lancé par les Autrichiens, emportait le bras du général et frappait Turenne en pleine poitrine (9.7 juillet 1675).
Cette mort fut fatale à l'armée; malgré tout son courage et après avoir cependant obligé d'abord les hnpériaux à reculer, elle dut elle-même battre
cil retraite au delà du Rhin. Il fallut C|ue Condé vint de Flandr e en Alsace pour oblij^er MontecucuUi à repasser le Rhin, qu'il avait Iranclii, et réparer le mal causé par la délaite de Créqui battu à Consarbruck. Après cette campagne, Condé, chargé de lauriers, impotent, se retira pour toujours à Chantilly.
Condé retraité, Turenne mort, malgré la nomination de ces huit Maréchaux nouveaux, Luxembourg, d'Estrades, Navaillcs, Duras, La Feuillade, Rochelort, Schomberg et le général des galères Vivonne, promotion qu'on ap|)ela ironi(|iiement /rt /;76i/;/i«/c c/c Turenne, toiiV devait pousser le Roi à la paix.
Mais son orgueil le lança encore sur les Pays-Bas, oii une série de victoires, Condé, Valenciennes, Cassel, compensèrent la perte de Philipsbourg.
De 1676 à 1678, tantôt sur le Rhin avec Créqui, tantôt dans les Pays- Bas avec Vauban, Tennis XI\', au grand elïroi des Anglais, triompha constamment.
Sur mer également la fortune lui demeurail ia^oraljle. Sous le grand soleil baignant la Méditerranée, et qui était comme la présence symbolique du Roi, Vivonne, avec Duquesne et Tourville, livrait une succession de rudes batailles navales au célèbre amiral hollandais Ruyter. D'abord le <S janvier 167^, en vue du volcan Stromboli, une lutte indécise; puis, le 11 a\ril, au large de Catane, la victoire dans laquelle Ruyter tut atteint d'un boulet qui lui emporta les deux jambes et causa sa mort; enfin le 2 juin, une dernière victoire complète devant Païenne.
Six longues années de guerre continues, si elles avaient porté le nom de Louis XIV au plus haut sommet de la gloire, avaient exténué tous les combattants de tous les pays, et la France elle-même, épuisée de tant de luttes victorieuses, avait un impérieux besoin de la paix.
Du reste le Roi, enivré de sa puissance, eùt-il voulu poursuivre ses conquêtes, sans écouter les plaintes de son peuple, écrasé d impé)ts, et dont la misère, dans certaines provinces, était terrible, qu'il aurait été forcé de céder à la pression extérieure, en voyant l'Angleterre l'abandonner et prête à se dressci' contre lui.
Aussi, le II août 1678, la paix était-elle signée à Nimègue entre la
France et les Provinces-Unies, niali^ré nne tentative désespérée du Prince d'Oranf^e prés de Mons oii Luxernhonrg le batlit. Et bientôt elle était également signée le 17 septembre 1678 avec l'Espagne, le f) février ifi7() avec l'Empereur, enfin le 26 septembre 1679 avec le Danemark.
Le Roy Soleil atteignait l'apogée de sa souveraineté et de son éclat; le Prévôt des marchands et le Corps de la ville de Paris lui donnèrent ce nom de Grand, qu'on traça sur les portes Saint-Denis et Saint-Martin : lAidovico Magno — Â Louis le Grand. Il ne pouvait monter plus haut.
Louis XIV avait alors quarante-deux ans; il était dans la plénitude de sa force, dans la plénitude de son orgueil et dans la plénitude de sa gloire. Tout était courbé sous la fulgurance terrible de sa Majesté et de ses rayons. Il était Dieu en même temps que Roi. Il lui fallait un temple où l'on vint l'adorer et se prosterner devant lui : ce fut Versailles.
L'architecte Mansard, qui avait succédé à Levau, fut le véritalsle créateur de l'édifice, comme Le Nôtre fut celui des jardins : le temple devait absorber i(i5 millions i3i mille 494 livres.
Là comme sur un autel splcndide, devant lequel n'officieraient que des ()rivilégiés, les seigneurs, les porteurs du fameux justaucorps à brevet qui doiuiait tant de droits, la noblesse, les dames, la Cour, — le Roi allait vivre loin de ce Paris, auquel il avait conservé une secrète et durable rancune, loin du peuple qu'il ignorerait, loin de la nation fpi'il mécontentait, inaccessible comme le soleil au zénith, et ne prévoyant pas qu'il provoquerait ainsi, cent ans plus tard, la chute de cette royauté qu'il avait cru sauver à jamais et rendre éternelle, en la faisant absolue.
Autour de lui, avec les nobles, tous les grands hommes gravitent majestueusement, augmentant son éclat de leur génie. Molière est mort et Corneille ^a mourir; mais vivent encore Racine, Boileau, La Fontaine, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, La Bruyère, Lebrun, Van der Meulen, Mignard, Ivigaud, Puget, Girardon, Coysevox, Coustou, Perrault, Colbert, Louvois, Duquesue, Tourville, Vauban, ,Tean Bart, Luxemliourg, Catinat, Saint-Simon, Lulli et tant d'autres, pléiade merveilleuse de littérateurs, d'orateurs, de guerriers, d'artistes, de savants. Les monuments magnifiques s'élèvent, la marine est puissante, l'armée redoutable. D'un geste, d'un
mot, la divinité fait la Guerre ou la Paix, le bonheur ou le malheur : c'est le Rov Soleil.
Un Cérémonial tout spécial réglera l'ordonnance du Culte, minutieusement^ heure par heure.
A S h. 1/2, réveil du Roi, que l'on frotte et change de chemise, en présence de sa nom-rice, du médecin et du chirurgien, g h. 1/4, grandes entrées et ouverture des rideaux du lit; puis, présentation du livre d'office du / Saint-Esprit |)oiu' la prière et remise de la rohe de chambre. Secondes entrées avec leurs favorisés; ensuite, la foule des seigneurs assistant à la mise des bas et des mules offertes au Roi par le premier valet de chambre, ou bien à la cérémonie de sa barbe, lorstpie c'était le jour de barbe, el f[ue, coiffé de la petite perru(|ue courte, (|u'il mettait même au lit les jours de médecine, il se regardait dans le petit miroir à main qu'on lui présentait.
Habillé, il faisait sa prière dans la ruelle du lit, tandis (|ue le Clergé présent s'agenouillait, que le Capitaine des Gardes demeurait au balustre, et que les assistants restaient debout. De là, il passait dans son cabinet avec certains privilégiés pour s'entretenir d'affaires, allait entendre la Messe et revenait au Conseil.
A I heure, le diner. Le roi mange, tout seul dans sa chambre, sur une table carrée placée vis-à-vis de la fenêtre, au milieu; autour, les courtisans debout. Ce fut là, selon la légende peu probable qu'on a répandue, que Molière, invité à prendre place, s'assit à la table du Roi, à la stupéfaction de toute l'assistance.
L'après-midi, après un court passage au Cabinet, I^^ouis XIV, grand amateur de plein air, sortait par tous les temps, insensible au froid, à la pluie, se promenait ou chassait.
A 10 heures précises, le soir, le souper, auquel il se rend en cérémonie, précédé d'un maître d hôtel, de deux huissiers porteurs de ffainbeaux. Une musique douce se faisait entendre durant ce repas, auquel prenaient part les princes et les princesses de France, en présence des dames et des courtisans : six gentilshonmies, debout près du Roi, le servent.
Enfin le coucher à minuit. L'en-cas apporté est là, le barbier présent
avec la toilette, les peignes; près de la cheminée sont la robe de chanilire et les pantoufles; sur une table le fa?neux bougeoir à deux brandies, objet de toutes les convoitises ambitieuses, (|ue devait porter jusqu'au lit le seigneur désigné par le Roi ce soir-là pour cet office, après (|ue le Grand Dauphin avait présenté à Louis XIV la chemise de nuit chaullée.
Tout le monde parti, le médecin, le célèbre Fagon, sorti le dernier, le valet de chambre de quartier restait seul avec le Roi, fermait les rideaux du lit, poussait le verrou, éteignait et se couchait sur le lit de \ eille dressé à cet effet.
La divinité, le Roy Soleil, repose dans le mystère de son sanctuaire.