‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 100 sur 221 · I. Lettre du i5 janvier 17GG · texte numérisé non relu

I. Lettre du i5 janvier 17GG

2lb LE ROYAUME DE LA RUE S AIXT -HO NORE .

je VOUS aime que j'en ai. Il n'y a point d'aigreur dans mon fait ; mais on ne m'a parlé de six mois, et cela est dur. Je boude avec un sourcil seulement ; cela se passera. Je trouve votre repentir fort bon*. » Et quelque temps après : « Vos assurances réitérées m'ont fait revenir de tout soupçon ; je compte que nous sommes toutes les deux parfaitement réconciliées. »

On s'envoie donc encore de part et d'autre des protestations d'amitié ; même l'on échange des cadeaux : madame Geoffrin fait don à la souveraine d'un « déjeuner de porcelaine », dont celle-ci promet de se servir chaque matin ; et Catherine riposte par « une pelisse de zibeline » de la plus grande beauté. Mais, malgré cette apparence, malgré le a repentir » de l'une et le pardon de l'autre, en dépit des tasses précieuses et des fourrures magnifiques, il est aisé de voir qu'il subsiste quelque froissement dans l'âme de l'Impératrice. L'accent des lettres est moins cordial ; elles s'espacent peu à peu, deviennent intermittentes ; on sent cpie désormais la sympathie décroît, et que le charme est rompu. Bien que la cause de ce refroidissement ne soit explicitement indiquée nulle part, il n'est pas impossible de lire entre les lignes. L'Impé-

I. « Écoutez, madame, ajoute Catherine dans cotte môme lettre, si vous trouvez mes lettres trop longues et trop fréquentes, dites-le moi ; je ne m'en fâcherai pas. Je sais qu'on peut être do très bons amis, et cependant s'ennuyer de quelques feuilles d'écriture, surtout quand elles viennent trop souvent. »

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ratrice, à plusieurs reprises, avait exprime le vœu de faire la connaissance de sa correspondante : « Ah I que ne l'ai-je près de moi ! s'écrie-t-elle un jour. Je jetterais tous les diamants du monde à la rivière pour l'avoir auprès de moi ! » Et, sur une phrase un peu vague de madame Geoffrin : « Je sais bien où j'irai », le désir de Catherine se fait encore plus pressant et plus formel : « Vous serez la bienvenue ! Je vous fais une profonde révérence. Je crains bien que tout en restera là sur cet article. Tenez, vous me prêchez avec tant d'autres que le mouvement m'est nécessaire en hiver ; c'est à vous qu'il l'est. Ce voyage vous en donnerait, et, après l'avoir fait, vous pourriez dire avec la comtesse Boutourline : à mon âge on vient de loin ! » Madame Geoffrin cependant demeure sourde à ces invites ; bien pis encore, elle prépare dans l'ombre un autre voyage dans une région voisine de la Russie, sans mettre son amie dans la confidence ni Saint- Pétersbourg dans son itinéraire. Il y avait certes dans ce procédé plus qu'il ne fallait pour mécontenter une souveraine habituée à voir ses moindres caprices considérés comme des ordres. Aussi son dépit perce-t-il dans les lignes froides et presque railleuses qu'elle adresse à madame Geoffrin lors de son passage à Vienne ; il est plus apparent encore dans la façon dont elle relève, vers cette même époque, une phrase de d'Alembert, qui la pressait assez maladroitement d'attirer madame Geoffrin de Varsovie à Péter sbourg :

« Je n'ai appris le voyage de madame Geolîrin qu'après son départ, répond-elle sèchement ; je ne lui ai proposé et ne lui proposerai jamais de venir ici, pour deux raisons : l'une, la rigueur du climat ; l'autre, c'est que je savais bien d'avance que cette raison l'en empêcherait * . »

La correspondance conservée aux archives de Pétersbourg s'arrête à cette période ; nous savons toutefois, par une note de madame Geoffrin, qu'elle se poursuivit, irrégulière et languissante, pendant deux ans encore. Un incident — auquel l'Impératrice attacha, semble-t-il, plus d'importance que de raison — y mit un terme définitif. On sait en effet par les Mémoires de l'époque quelle vive agitation s'empara de Catherine quand, vers la fin de l'année 17G7, elle connut l'existence du manuscrit où Rulhière racontait l'audacieux coup de main auquel elle devait sa couronne, et quels efforts elle fit pour s'opposer à la publication de cet ouvrage, Je n'ai pas l'intention de refaire ici en détail le récit de ce curieux épisode ^ ; je rappellerai seulement comme quoi Rulhière, secrétaire du baron de Breteuil, ministre de France à Pélcrsbourg au moment de l'avènement de Catherine, avait assisté de près au drame de juillet 17G2, et, quelques années

1. Août 17GG. — Correspondance de Galhcrinc 11 avec d'A- Icmbert. — (Archives de la Société impériale russe.)

2. Voir notamment sur ce point la biographie de la Comtesse d'Egmont, par la comtesse d'Armaillé.

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