Correspondance de Diderot avec Falconnct, mai 17G
2. Les Correspondants de Catherine II, par M. Alfred Ram- Laud. — Revue des Deux Mondes, année 1877.
LE ROY.VUME DE LA. RUE S AINT-HO N O UÉ . 223
trouva, pour la deuxième fois, mêlce à cette malencontreuse histoire. Elle avait à cœur, on le conçoit, de réparer sa faute, et ne négligea rien pour réussir dans sa mission. Elle eut d'abord recours à l'intervention de son amie, la comtesse d'Egmont, protectrice déclarée de Rulhière, et, « par des flatteries délicates », s'efforça d'obtenir que celle-ci usât de son influence pour amener, sinon la destruction de l'ouvrage entier, au moins la suppression des plus dangereux passages. Tous les efforts furent vains ; Rulhière fut inébranlable. Après la menace et la persuasion, un dernier argument restait à employer, et madame Geoffrin, avec son expérience des hommes, le jugea décisif. Elle pria la comtesse d'Egmont de lui ménager une entrevue avec Rulhière ; la proposition fut acceptée, et la conférence eut lieu chez la comtesse, vers la fin de janvier 1768. « Ce dut être une curieuse scène, dit l'intéressante biographie à laquelle j'emprunte ces détails ^ Pour théâtre, le salon ovale de l'hôtel d'Egmont; cinq acteurs : le comte et la comtesse d'Egmont, madame Geoffrin, Rulhière et un agent de l'Impératrice, qui pourrait bien être le baron Grimm, Madame GeoiTrin a la parole. Sans hésiter, elle va droit au but. Elle offre trente mille livres à l'auteur, s'il consent à détruire, ou du moins u atté-
I. La Comtesse d'Egmont, loc. cit. Le récit de madame la comtesse d'Armaillé est tiré d'un mémoire envoyé par madame d'Egmont au roi de Suède, Gustave III.
niier tous les passages qu'elle lui indiquera dans son manuscrit. Personne ne répond. Madame Geollrin croise tranquillement ses mains potelées sur ses manchettes blanches, et attend. » Rulhière persiste dans son silence. Alors madame GeofTrin, le regarde bien en face, et d'une voix nette et tranquille : — En Youlez-Yous davantage ?
Rulhière, furieux, se leva et sortit. Quelques jours après, encore tout indigné, il racontait à son ami le comte de Schomberg l'impertinente réplique de madame GeofTrin :
Ah ! c'est sublime ! s'écria celui-ci avec admiration, oubhant à qui il parlait ^
Subhme ou non, le mot rompit la négociation; Rulhière garda son manuscrit intact, et il fallut se contenter de la promesse que, du vivant de la Tzarine, il n'imprimerait pas son oeuvre^.
Le succès seul eût pu faire absoudre madame Geoffrin des torts qu'elle avait eus au début de l'affaire. L'Impératrice, déjà blessée de l'éclat donné par une personne qu'elle honorait du titre d'amie à des divulgations fâcheuses, la rendit en quelque sorte responsable de l'échec mortifiant subi par sa diplomatie. Jamais elle ne lui pardonna ; ni regrets ni prières ne purent fléchir son ressentiment. En vain madame