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LE UOY.VLME DE LA UCE S A I N T - IIO N OUÉ . 2^5
A cette lettre, curieux mélange de sentimentalisme et de sens pratique, Stanislas-Auguste répond enfin par une invitation péremptoire. Il est bien un peu inquiet pour sa vieille amie d'un déplacement si lointain vers un pays encore « barbare » ; mais ces affectueux scrupules ne prévalent pas contre le plaisir réel qu'il se promet de la voir à sa Cour ; et il énumère toutes les dispositions qu'il compte prendre pour qu'elle y soit aussi bien que possible, et n'ait pas lieu de « regretter sa course ». Elle sera logée au château, de plain-pied avec lui ; elle aura une voiture à ses ordres ; elle dînera et soupera avec le Roi chaque fois qu'il ne sera pas « en représentation », car elle sera dispensée une fois pour toutes des cérémonies publiques ; elle verra chez elle qui elle voudra, « et la voir sera une faveur ». Aucun détail n'est oublié par cet excellent fils. « Vous serez abreuvée, dit-il, d'une eau légère, fraîche et claire ; vous verrez dedans comme dans moi ! » Quant à l'entourage du souverain, madame Gcoffrin n'a nul désagrément à redouter, bien au contraire ; elle trouvera dans les quatre frères du Roi « de fort honnêtes gens », fort droits et fort dévoués ; ses (( vieux oncles » meurent d'envie de la connaître; enfin, ajoute-t-il, « toutes les jeunes femmes qui m'appartiennent (sic) s'empresseront d'être bien avec vous, et je vous promets que vous ne verrez que bonne compagnie, et pas grande ».
Il ne restait plus qu'à préparer les moyens et à
allô LE ROYAUME DE LA RUE S AINT-HON ORÉ .
régler les étapes d'une expédition qui, surtout pour la seconde moitié du trajet, ne laissait pas d'être hasardeuse. Les routes en Pologne, au siècle dernier, étaient plus que rudimentaires, et, à cet égard, les craintes de Stanislas-Auguste sur l'état de son « vilain royaume » étaient parfaitement justifiées. Peu commode pour toute femme de l'âge de madame Geoffrin, l'entreprise semblait plus audacieuse encore pour une personne d'habitudes à ce point sédentaires que, d'après son aveu, elle n'avait « pas découché une seule fois au cours des dix dernières années ». Même lorsqu'elle était plus jeune, c'est bien juste si elle s'absentait trois fois dans l'année, et pour vingt-quatre heures à peine. « On ne sait pas assez, disait-elle un jour à d'Alembert, qu'il n'y a point de meilleur air que Paris. — Vous devez, reprit-il, en être d'autant plus sûre que vous n'en avez jamais respiré d'autre. » Aussi avait-elle coutume de blâmer durement le goût des voyages qui commençait à se répandre en France. Elle déclarait cette nouvelle mode funeste pour tout le monde, et spécialement pernicieuse pour les jeunes gens. (( Ils ne font, disait-elle, que prendre le mauvais de chaque pays... Nous envoyons nos enfants dans les pays étrangers ; ils nous envoient les leurs ; et ils reviennent tous pires qu'ils n'étaient partis I »
On ne s'étonnera donc pas qu'elle ait gardé son projet secret le plus longtemps possible, et que nul, parmi ses intimes, n'en ait reçu la confidence. Mais
il fallait organiser de longue main les préparatifs du départ. Près d'un an à l'avance, elle commande cliez son carrossier la berline large et solide qui doit rouler, l'espace de onze cents lieues en comprenant le retour, sur les affreux chemins que l'on sait. Puis ce sont les emplettes, les arrangements de toutes sortes, qui l'obligent presque chaque jour à sortir de chez elle, lui font courir les rues avec une sorte de fièvre. Car ce voyage est devenu la grande affaire de sa vie ; elle ne cesse d'y penser ; elle s'entraîne progressivement pour les fatigues futures. (( Je suis dans ce moment, écritelle joliment*, comme les petits oiseaux qui s'essayent à voler... Depuis un mois, j'ai fait plus de cent lieues, en allant à dix, à quinze, à vingt lieues de Paris ! »
Ces allures insolites excitent nécessairement les soupçons de ses amis, et de toutes parts on commence à lui demander si ce ne sont point là des préliminaires pour un plus grand voyage : « Alors, je me redresse, je fais la petite bouche, et je réponds en style d'oracle : « Il n'y a rien d'impossible 2. » Bientôt la nouvelle devient une certitude, et c'est dans toute la ville une curiosité, une stupéfaction générales. Les bruits les plus divers circulent dans le public. Les uns attribuent à cette « démarche extraordinaire ^ »