Thomas : Éloge de madame Geoffrin
un motif secret de haute politique, et veulent à tout prix voir clans madame GeofTrin un diplomate en jupons, chargé d'une mission confidentielle auprès des cours du Nord. Walpole lui-même, le fin et sagace Walpole, adopte cette invraisemblable version, et mande le fait à lady Hervey avec des allures de mystère : (( Avant tout, il faut que je vous supplie de n'en parler à personne, pas même à madame Geoffrin, parce que c'est un secret absolu ici et qu'elle ne se doute pas que je le sais ; c'est un de vos amis qui me l'a confié. On dit donc qu'on a l'idée de la faire partir aA^ec un caractère officiel, ou, au moins, avec une commission du gouvernement français ; honneur tout à fait exceptionnel, et qui n'a été confié, je crois, qu'à la maréchale de Guébriant ^ » D'autres encore imaginent des merveilles de contes de fées, et affirment avec les gazettes que le roi de Pologne, « par une galanterie bien digne d'un monarque délicat », fait construire à Varsovie une maison toute semblable à celle de la rue Saint-Honoré, distribuée et meublée exactement de même, de sorte qu'en y mettant le pied elle pourra croire entrer chez elle -. Quant aux
I. Lettre du 3 février 17G6 (General Correspondence) : « Gomme madame GeofTrin a des ennemis, ajoute Walpole, ce secret divulgué pourrait avoir des inconvénients pour elle. Je n'aurais pas voulu en dire un mot à tout autre qu'à Votre Seigneurie ; mais je n'ai pas pu résister à vous faire ce plaisir. »
3. Mémoires secrets, mai 17GG. Voir aussi les il/t'/)iO(/rs de l'abbé Gcorgel.
LE ROYAUME DE \. \ RLE S A I N T- IION O R É . 2^19
convives des célèbres dîners, la surprise se nuance, clicz la plupart, d'une indignation contenue, comme si cette longue absence constituait une infidélité à leur égard, un manquement professionnel, les privait en quelque sorte d'un droit imprescriptible et sacré.
Des objections et des mécontentements, madame GeolTrin ne se soucie guère. Elle connaît trop ses pbilosophcs pour croire qu'ils lui garderont rancune, et qu'à son retour leur bouderie tiendra devant la gracieuseté de son accueil et la séduction de ses bons dîners. Aussi la voyons-nous jusqu'au jour du départ presque uniquement affairée à régler les détails de son itinéraire, avec le soin et l'attention qu'un ministre peut apporter à conclure une convention diplomatique. La question des étapes est minutieusement étudiée et donne lieu à de longues discussions. Le principal point en litige est de savoir si elle passera par Berlin ou par Vienne. Stanislas-Auguste paraît avoir d'abord proposé Berlin, et Grimm, l'un des plus intimes amis de madame Geoffrin, insiste vivement en ce sens, affirmant qu'elle y sera reçue à bras ouverts : en mettant pied à terre, elle trouvera le roi de Prusse qui l'invitera à venir voir ses châteaux de Sans-Souci; elle causera avec lui une couple d'heures, elle le fera « dégoiser » tout à son aise, et en partant elle lui accordera « ses entrées du mercredi ». Mais cette flatteuse perspective ne suffit pas à la séduire, et à aucun prix elle ne veut entendre parler d'aller faire
visite au Grand Frédéric, contre qui elle nourrit de fortes préventions. Elle ne le voit, en effet, « ni grand homme ni homme vertueux... Dans cinquante ans on ne parlera plus de lui... Sa figure, qui est fort vilaine, n'excite point sa curiosité, et elle ne serait pas plus satisfaite s'il lui montrait son âme et son cœur ^ » D'ailleurs, elle ne se fie guère aux belles assurances de Grimm. Frédéric n'aime guère à se montrer aux femmes, et, quoiqu'elle le soit, dit-elle, « aussi peu qu'il soit possible de Y cive quand on l'a été une fois », elle a encore cependant (( le bout d'une cornette et d'un cotillon ». Elle aurait une banale audience de quelques minutes, et ce n'est pas ainsi qu'elle aime voir les hommes en général, et particulièrement les rois ^. Pour toutes ces bonnes raisons, elle n'ira pas à Berlin et elle s'arrêtera à Tienne, où l'impératrice Marie-Thérèse manifeste une incroyable envie de faire sa connaissance.
Ce qui achève sans doute de la déterminer k ce parti est la perspective d'avoir, pour cette première période de l'expédition, un compagnon de route, le comte de Loyko, envoyé du roi de Pologne en France avec mission de notifier son avènement, et qui devait regagner Varsovie en mai 17GG. Stanislas-Auguste avait songé à lui pour tenir compagnie à sa vieille