I . Note de madame Geoffrin sur un de ses carnets
contemplation l'aide à tromper la longueur du chemin. C'est une sorte d'attrait qui la laisse tout à fait insensible * ; et, dans sa correspondance, rien ne donne à supposer que cette Parisienne endurcie, qui n'avait jamais vu d'autre horizon que celui de sa ville natale et de la banlieue avoisinante, se soit avisée, pendant ces trois semaines de carrossée à travers les plus jolies contrées de l'Europe, de mettre la tête à la portière de sa voiture pour admirer le paysage. Ce qui l'occupe et l'amuse, c'est le spectacle des hommes ; et son esprit vif et curieux a bien assez à faire d'observer, chez les habitants des divers pays qu'elle parcourt, les coutumes, les mœurs, et les traits de caractère. Elle s'emploie ainsi, comme elle dit, à « garnir son magasin de réflexions et de comparaisons pour le reste de sa vie » . Quand elle n'a rien autre à faire, elle écoute la conversation de ses femmes, « qu'elle a priées de causer entre elles en toute liberté », et qui disent souvent des choses dont elle est « fort divertie ». Elle a bien aussi emporté quelques livres ; mais c'est un bagage inutile, car, « sauf celui des postes », elle n'en ouvre aucun.
Tels quels, ces plaisirs suffisent à la maintenir
I. « Madame Geoffrin, écrit madame Nccker, n'éprouve jamais en contemplant la nature cette douce émotion, ce sentiment involontaire, qui nous montre dans l'univers une partie de nous-mûme. Aussi ne se sort-elle pas d'images poétiques et sensibles. » (Mélanges.)