I. Archives de la famille d'Estampes
la paix universelle; les souverains, gagnés et convertis par elle, ne songeront plus désormais qu'au bonheur des peuples dont ils seront les pères bienfaisants, et l'âge d'or, grâce au triomphe de la vertu, régnera enfin sur la terre ! Un langage si excessif ne pouvait manquer de faire sourire celle à qui il s'adressait, et la réponse que madame GeofFrin fit à ce dithyrambe sent un peu le persiflage : « Non, mon voisin \ lui dit-elle, non pas un mot de tout cela ! Il n'arrivera rien de ce que vous pensez; toutes choses resteront en l'clat où je les ai trouvées... Mon expérience et mes réflexions m'ont persuadée que les hommes ont été, sont et seront toujours les mêmes. Tout ce qui a l'apparence de la singularité les révolte d'abord, ou ne leur plaît que quelques moments. Le mot d'amitié, dont les effets sont agréables, leur fera toujours souhaiter de rencontrer ce sentiment, sans se soucier de le sentir. » Après quoi, elle parle avec modestie de ses « petits succès de passage », qu'elle attribue pour là' plus grande part à la « curiosité », et elle conseille enfin à son voisin de ne plus se laisser emporter par « son imagination poétique et philosophique » , qui lui fait prendre ses rcves pour des réalités.
L'auteur des Contes moraux n'était pas seul, au reste, à fonder de grandes Qspérances sur les belles relations de l'amie des philosophes. Voltaire, à deux
I. Marmontel logeait encore à cette époque cliez madame Geoffriu.
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reprises dilTcrenles, iiendanl le séjour ù Varsovie, crut devoir s'adresser à elle, « au nom du genre humain », pour la supplier de dclermincr u un grand Roi à secourir la vertu », tout en contribuant à « extirper la plus horrible superstition». La première fois, il s'agissait de l'affaire des Sirven, pour lesquels Voltaire réclamait la souscription de Stanislas-Auguste. Madame GeofTrin fit volontiers la commission, et joignit même « le denier de la veuve » au don de la munificence royale. Mais le philosophe était insatiable, et, la requête à peine accordée, il écrivit de nouveau à madame Geoffrin, pour implorer l'intercession du roi de Pologne en faveur du chevalier de la Barre, que le tribunal d'Aljbeville avait condamné pour sacrilège, à être brûlé vif. Celte seconde lettre n'eut pas le même sort que la première; madame Geoflfrin la déclara (( plate et commune », et ne fit nul effort pour mettre en mouvement l'influence, d'ailleurs douteuse, de Stanislas-Auguste au profit du protégé de Voltaire. « Quand il a quelque chose dans la tête, il est hors de lui, dit-elle assez dédaigneusement du patriarche de Ferney. Le jugement d'Abbc ville le rendra fou ! » Heureusement pour le repos de madame Geoffrin, toutes les lettres qu'elle reçoit de Paris ne sont pas inspirées par le désir plùlanthropique d'utiliser « son influence auprès des cours du Nord » ; et la plupart de ses amis se contentent de lui exprimer simplement, avec un accent de sincérité qui la touche, la fidélité
de leur souvenir et leur joie de son succès. Tel le bon abbé de Breteuil, chancelier du duc d'Orléans, qui eut à se féliciter d'avoir eu cette pensée, car il reçut en récompense cette jolie réponse, dont je me reprocherais de priver le lecteur. L'abbé de Breteuil était célèbre par sa mauvaise écriture : « Il fait des ronds, dit Grimm, et prétend former des lettres ; il écrit comme les autres effacent » . Voici les variations que madame Geoffrin exécute sur ce thème :
« En voyant le griffonnage, plus griffonnage qu'on ne peut dire, de mon délicieux voisin, j'ai dit : On voit bien la peine qu'il s'est donnée pour que cela fût parfait en son genre ! On m'avait annoncé ce chefd'œuvre, en m'apprenant que vous aviez fait tailler une plume pour vous surpasser. Hélas ! il ne fallait pas vous donner tant de peine ; la patte du premier chat qui serait tombée sous la vôtre était tout juste ce qu'il fallait.
(c Pour donner a cette belle pièce toute la célébrité qu'elle mérite, je l'ai étendue sur une table, et j'ai crié : Accourez tous, princes et princesses, palatins et palatines, castellans ^ et castellancs, starostcs et starostines, enfin, peuples, accourez ; voilà un hiéroglyphe à expliquer et dix ducats à gagner. Tous les Etats sont arrivés, et les ducats me sont restés ! Je n'avais pour toute ressource que les sorciers ; mais ceux de ce
I. Nom donné autrefois en Pologne aux dignitaires qui venaient après les palatins.
siècle le sont si peu que j'aurais encore perdu mon temps. Tout simplement je me suis adressée à mon cœur. Ce cœur si clairvoyant, qui sent si finement tout ce qui est fait pour le toucher, a deviné tout de suite que ce qui était illisible pour les yeux était très lisible pour lui. Il m'a assuré que ces pieds de mouche exprimaient des témoignages très tendres de l'amitié de mon délicieux voisin. J'ai chargé ce bon déchiffreur de vous répondre d'un parfait retour de ma part. »
Ce billet spirituel eut un vif succès à Paris. Il en circula des copies, et, au dire de Grimm, h on n'aurait pas eu bon air de se présenter dans le monde sans l'avoir lu » . D'une allure toute différente est la lettre que madame Geoffrin, quelques jours plus tard, écrit à d'Alembert, le plus cher de ses amis, celui de tous auprès de qui elle s'épanche avec le plus d'abandon. Le ton en est simple et grave, presque confidentiel ; il semble que nous entendions tout à coup une note nouvelle, à laquelle rien jusqu'ici ne nous a préparés : « Je suis très contente du cœur que je suis venue chercher, dit-elle en parlant de Stanislas-Auguste. Son âme est honnête, ses intentions excellentes ; il est laborieux ; il désire rendre son peuple heureux ; il n'y réussira pas, et, pour lui, il ne le sera jamais... C'est une terrible condition que d'être roi de Pologne ! Je n'ose lui dire à quel point je le trouve malheureux... Tout ce que j'ai vu depuis que j'ai quitté mes pénates me fera remercier Dieu d'être née française et parti-
culière ! » C'est le langage même de la raison, et l'on n'y peut rien trouver à redire ; mais cette philosophie désabusée n'est-elle pas en désaccord avec le lyrisme d'antan? Et ne sommes-nous pas un peu loin de (( Henri IV et Sully », de « Salomon et la reine de Saba » ?
C'est qu'en effet, entre cette lettre et les précédentes, quelque chose a changé dans l'âme de madame Geoffrin. Le charme qui l'enivrait s'est subitement évanoui, et la réalité a dissipé d'un souffle les rêves ambitieux de cette bourgeoise égarée chez un roi. Sans être grand prophète, il était facile de prévoir que les choses ne pouvaient guère tourner autrement, et que l'inévitable désillusion succéderait tôt ou tard à de trop belles espérances. Mais sur les causes exactes de ce revirement, et sur les circonstances où il s'est produit, nous sommes réduits aux soupçons et aux conjecures. Madame Geoffrin n'en parla jamais ouvertement. Outre qu'elle n'aimait pas, à l'ordinaire, entretenir les autres de ce qui l'affectait, son orgueil, ici, était intéressé à dissimuler les mécomptes d'une expédition conçue et exécutée contre l'avis de ses proches et de ses meilleurs amis. Mettre le public dans la confidence, c'eût été donner raison aux censeurs, et aller audevant des railleries.
Les seuls renseignements précis qui soient parvenus jusqu'à nous indiquent que madame Geoffrin prit ombrage de l'influence exercée sur l'esprit de Stanislas-
Auguste par ses « vieux oncles », ces mêmes princes Czartoryski dont elle se louait naguère si fort ; qu'elle entreprit une campagne contre eux avec son ardeur coutumière, et que le Roi se vit dans la nécessité de lui faire sentir que l'autorité d'une « mère adoptive » devait avoir des bornes, et que la cour de Varsovie ne se gouvernait pas aussi aisément que le salon de la rue Saint-Honoré. Mais cette explication sommaire ne suffît pas à justifier une révolution intérieure aussi profonde que durable ; et il fallut assurément, pour motiver un tel refroidissement, de plus sérieux griefs qu'une simple piqûre d'amour-propre et de mesquines rivalités personnelles. Certains passages de la correspondance ultérieurement échangée entre Stanislas et madame Geofifrin nous mettent sur la voie du problème ; ce que nous savons, d'autre part, sur le caractère des deux personnages et sur les circonstances qui les mettaient aux prises, achève d'éclairer nos doutes, et change les suppositions en quasi certitude.
Le différend de madame GeoflFrin et de son royal « fils » fut avant tout, je ne crains pas de l'affirmer, un différend politique, et l'état misérable du royaume de Pologne en fut le triste sujet. Ni l'un ni l'autre cependant ne se faisait illusion sur les maux du pays et sur la nécessité urgente d'y apporter des remèdes. Stanislas-Auguste, dès ses premières lettres après l'élection, constate avec douleur l'anarchie déplorable de sa patrie, les intolérables prétentions de la noblesse,
sa tyrannie avide et sans scrupule, le despotisme qui pèse sur les bourgeois et sur les paysans, le fanatisme religieux qui tient (c les dissidents », c'est-à-dire les non-catholiques, non seulement hors de tout emploi public, mais hors de la loi elle-même. S'il a tenté dès l'abord de « surmonter quelques-uns des préjugés populaires», il a dû, de son propre aveu, en laisser subsister beaucoup ; et il s'en excuse auprès de son amie, en plaidant timidement les circonstances atténuantes. « Tenez-moi compte de mes efforts, lui dit-il, car cela m'a fait faire bien du mauvais sang ! Mais la prudence l'a emporté. » Et un peu plus tard : « Ne vous pressez jamais de me condamner; patience, je me justifierai. » Mais si, à six cents lieues de distance, elle a pu se contenter de ces défaites et accepter ces atermoiements, quelle indignation ne doit-elle pas éprouver, cette bourgeoise philosophe, imbue de toutes les idées nouvelles de tolérance et de philanthropie, au spectacle qu'elle a sous les yeux, dès que, le premier éblouissement passé, elle regarde autour d'elle, et observe de près, sous les trompeuses apparences du décor extérieur, la situation réelle du royaume de Pologne? Une nation livrée au pillage, a les lois avilies, les tribunaux abolis, la liberté sans cesse opprimée par la force, le trésor ruiné, le commerce anéanti * » ; la bar-
I. Discours du prince Primat à la diète de 1762. — Voir l'Introduction à la Correspondance de Slanislas-Auguste et de madame Geojfrin, par le comte de Moûy.
barie du moyen âge régnant dans toutes les provinces, les paysans maltraités, pressurés, dépouillés de toutes les manières, terrorisés, en plein xviii® siècle, comme aux temps lointains où Casimir le Grand répondait à ceux qui venaient se plaindre des exactions des seigneurs : « Je ne puis rien pour vous ; mais n'avezvous ni bâtons ni pierres dans vos campagnes ? » Et dans Varsovie même, à côté des splendeurs orientales de la Cour, la misère la plus affreuse, la plus effroyable incurie ; des rues que chaque pluie transforme en des « bourbiers infâmes où les piétons barbottent jusqu'aux genoux^ » ; des attaques à main armée dans les quartiers les plus fréquentés de la ville ; et, comme les procès criminels n'ont lieu qu'à la requête des particuliers, les assassins de profession se promenant impunément au grand jour, si les parents des victimes sont trop pauvres pour risquer les frais de la poursuite ^.
Tel est, en quelques traits rapides, le tableau
1. Description du voyageur Méhéc, qui parcourut la Pologne précisément à cette époque.
2. Ibidem. — « Les Juifs, dit le même auteur, rongent le pays et en sont le fléau véritable. Ils tuent le commerce et découragent les commerçants honnêtes. Mais les autorités les pressurent à leur tour, leur font acheter la tranquillité au poids de l'or, et les excitent ainsi, pour réparer leurs pertes, à de nouvelles friponneries ». Voir aussi, à propos de la misérable condition des Juifs en Pologne au xvni^ siècle, la remarquable étude d'Arvède Barine sur Un juif polonais. (Bourgeois et gens de peu, jiar A. Barine.)
qu'offre à madame Geoffrin le royaume de son fils ; et l'on imagine sans peine ce qu'en put penser et dire cette même femme, que nous avons vue tout à l'heure infliger hardiment à la grande Catherine d'assez rudes vérités. « Quand vous serez une fois ici, lui avait écrit Stanislas, je vous dirai ce que je prétends faire, car je ne pense pas que vous veniez pour me flatter ou pour vous divertir ! » La prévision se trouva juste, plus juste même que ne l'eût désiré le prince faible et bon, dont l'esprit éclairé comprenait tout le malheur de son peuple, tandis que sa timidité remettait toujours au lendemain les réformes dont il sentait la justice. « Ma devise, répétait-il sans cesse à madame Geofïrin, est Patience et Courage. — Fort bien, lui répond un jour celle-ci ; mais il arrive parfois que l'une échappe et que l'autre manque. » L'irritation que décèle cette réplique est assurément excusable, car ce n'est pas sans déception qu'après avoir rêvé de trouver Gharlemagne, on s'aperçoit qu'on est tombé sur Louis le Débonnaire. Mais il faut que l'amertume de madame Geoffrin se soit traduite en paroles d'une dureté bien blessante, pour que, trois mois après, en pleine fournaise de la diète de 1766, sous la menace d'une catastrophe imminente, et quand rien n'aurait dû « distraire son attention des objets terribles qui l'occupaient ^ », la seule pensée des reproches de sa