‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 127 sur 221 · I. Lettre du 5 octobre · texte numérisé non relu

I. Lettre du 5 octobre

mère adoptive vînt encore troubler l'âme de Stanislas- Auguste, et lui arracher des plaintes !

Ce que furent au juste ces paroles, ces scènes renouvelées, ces violents « orages », auxquels fait allusion un court billet du Roi *, le détail n'en est pas venu jusqu'à nous. Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que madame Geoffrin gâta par des excès de langage la bonté de sa cause, et que ses emportements indignés l'entraînèrent, vis-à-vis de Stanislas-Auguste, au delà des bornes de l'équité. Sa colère monta même à tel point, qu'un beau jour elle déclara tout net à son hôte « qu'elle était restée trop longtemps à sa cour », et qu'elle n'avait plus qu'à regagner Paris surle-champ. Si un raccommodement intervint, et si elle renonça à cette fuite du plus fâcheux effet, c'est à la bonté patiente de Stanislas-Auguste qu'elle en fut redevable. « Il suffit que vous me trouviez des torts pour que je m'en croie », lui avait-il écrit jadis, à la suite d'une petite querelle où sa « chère maman » n'avait pas eu le beau rôle ^. Dans cette nouvelle occasion, il appliqua à la lettre cette touchante maxime, oublia sa rancune pour faire les premiers pas, et apaisa à force de douceur la susceptibilité d'une affection qu'il savait aussi sincère qu'elle se montrait parfois despotique. De départ précipité il ne fut plus question, et les instances

1. Billet de Stanislas-Auguste à madame GeofTrin, juillet 1766.

2. Voir la Correspondance inédite publiée par M. de Moûy. Lettres du 21 décembre 1765 au 18 janvier 1766.

du Roi décidèrent même sa vieille amie à prolonger son séjour un peu au delà du terme du i^"" septembre, qu'elle s'était primitivement fixé. La réconciliation fut donc complète. Mais, comme il arrive généralement en pareil cas, la blessure, même cicatrisée, resta longtemps sensible, et plusieurs mois après, certaines expressions amères échappées à leur plume prouvèrent que, chez l'un comme chez l'autre, le souvenir des heures mauvaises était demeuré cuisant, a Tous mes mécontentements, écrit madame Geofîrin, n'ont point influé sur mes anciens sentiments. Cependant j'ai tout vu, tout su, tout ressenti ! » Et elle parle un peu plus loin de « la grande différence qu'elle a trouvée entre les lettres et les actions ! »

« — Je sais bien, malgré tout, que vous m'aimez, riposte le Roi sur le même ton, mais vous me faites souvent et cruellement souffrir ! »

Ces allusions à leurs querelles ne se trouvent que dans les lettres échangées entre les deux intéressés. Rien n'en transpire au dehors. Dans la correspondance qu'elle entretient avec sa famille et ses amis de Paris, madame Geofîrin, non seulement ne souffle mot de cette histoire, mais s'efforce de parler de son séjour avec le même enthousiasme. Il est facile néanmoins, pour qui lit entre les lignes, de reconnaître à son accent qu'une crise profonde a bouleversé ses sentiments intimes, et qu'au brillant mirage du début a succédé une vision des choses plus nette et plus exempte d'illusions. Par

une conséquence, fort injuste mais bien humaine, de cette transformation, madame de la Ferté-Imbault fut la première à subir le contre-coup de la nouvelle humeur de sa mère. A dater de cette époque, madame Geoffrin n'écrit presque plus à sa fille ; ou, lorsqu'elle lui écrit, au lieu des lettres détaillées et presque aimables des premiers temps, ce sont des billets secs et laconiques, parfois même aigres-doux. On en jugera par celui-ci, où elle rend, bien à tort, la pauvre marquise responsable du tapage que faisait à Paris le voyage de Pologne.

« Varsovie, 7 août 1766.

» J'avais bien résolu, belle marquise, de ne plus vous écrire, parce que je vous crois un peu cause du tintamarre qui me déplaît tant ! Mais en relisant votre lettre, je l'ai jugée si honnête et si galante, que je me suis trouvée maussade. Pour vous rendre un peu de vos indiscrétions, j'ai fait lire votre lettre au Roi.

» J'ai le cœur déchiré du moment qui s'approche; je n'ai plus que trois semaines à être ici ; cela passe bien vite. Je quitterai le Roi avec bien du regret ; il faudra que je pense beaucoup à ce qui m'attend à Paris, pour m'engourdir sur ce que je laisse à Varsovie.

» J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite à votre retour de Saint-Maur. Elle est, comme toutes celles que vous m'avez adressées depuis mon départ, remplie de galanterie, de louanges... et même de tendresse. »

aSa LE ROYAUME DE LA RUE S AINT-HONORÉ .

Il était certes fort injuste d'imputer à madame de la Ferté-Imbault le « tintamarre » qui se faisait autour du fameux voyage ; et, pour découvrir le vrai coupable, madame Geoffrin n'avait qu'à se rappeler les récits lyriques dont certaines lettres, datées de Vienne et de Varsovie, avaient régalé naguère la curiosité parisienne. C'est par le moyen de cette correspondance, colportée de main en main, lue dans tous les cercles littéraires, communiquée aux faiseurs de chroniques, que l'attention publique n'avait cessé de suivre, des bords lointains de la Seine, les faits et gestes de « l'amie » de l'Impératrice Marie-Thérèse et du roi Stanislas-Auguste. « Il n'est question, disent les Mémoires secrets, que des fêtes que madame Geoffrin reçoit partout où elle passe » ; et Grimm constate de son côté que ce sujet est « l'entretien ordinaire des salons pendant tout le cours de l'été » . Au mois de septembre, le bruit se propagea que, non contente d'avoir promené sa célébrité dans les cours d'Autriche et de Pologne, madame Geoffrin se disposait en outre à partir pour Saint-Pétersbourg, afm d'y répondre à l'invitation pressante qu'elle avait reçue de la Tsarine.

Ainsi présentée, la nouvelle était fausse. Elle reposait pourtant, comme on l'a vu plus haut, sur un fond de vérité ; et la voyageuse n'avait qu'un mot à dire pour voir l'Impératrice lui faire avec empressement les honneurs de sa capitale. Mais ce mot ne fut pas prononcé, soit que madame Geoffrin, comme le pensa Catherine,

craignît un séjour d'hiver dans ces régions glacées, soit plutôt qu'instruite par une récente expérience, elle eût reconnu que l'atmosphère des Cours était peu favorable à son tempérament. Quoi qu'il en soit des motifs, il est certain qu'elle déclina tout nouveau projet de voyage, et qu'elle se décida à prendre au retour le même chemin direct qu'elle avait suivi pour venir.

Nous avons peu de détails sur le moment de son départ. La séparation paraît avoir été, sinon comme l'arrivée, d'une tendresse expansive, du moins affectueuse et digne *. Le Roi, selon l'usage alors constant des Cours, voulait qu'elle acceptât, en le quittant, un présent de sa main, tableau ou porcelaine de prix. Prévenue de cette intention, elle s'y opposa en termes aussi nets que respectueux, se défendant de donner à son refus « un air de hauteur qui serait une grande impertinence », mais rappelant que la visite qu'elle avait faite à Sa Majesté sortait de l'ordre ordinaire, et que « ce n'était pas par des présents que pouvait être satisfait le sentiment qui l'avait conduite à Varsovie » . Elle accepta toutefois les générosités du Roi pour ses gens, qui avaient, disait-elle, partagé avec zèle les fatigues et les

I. La première lettre du Roi, écrite le lendemain du départ, dénote un réel chagrin. « Vous êtes partie I Ma sœur est partiel J'ai trouvé en m'éveillant mon château et ma journée vides I Je suis resté seul, bien seul, muet, le cœur serré et triste. » La réponse de madame Geoffrin est plus froide, et porte quelques traces d'amertume.

dangers de son voyage, et qu'une marque de la bonté royale flatterait infiniment. Stanislas-Auguste lui ayant envoyé quand même sa miniature enchâssée de diamants magnifiques, elle renvoya les pierres et garda seulement le portrait. Ce fut le lo septembre qu'elle quitta Varsovie, où sa visite avait duré près de trois mois. De ce séjour elle emportait pour « le magasin de sa mémoire » quelques souvenirs intéressants ; mais elle avait laissé en échange plus d'une belle illusion, et il est difficile de croire qu'elle se soit félicitée du marché. Madame Geofi"rin s'arrêta encore un peu de temps à Vienne, où elle revit l'Impératrice, et fit plus ample connaissance avec l'Empereur, qu'elle n'avait guère pu qu'apercevoir à son premier passage. Elle en repartit aux premiers jours d'octobre, et, après quelques courtes visites aux amis qui se trouvaient sur son chemin, atteignit enfin ses foyers le lo du mois suivant. Sa dernière couchée fut à Sillery, d'où elle écrivit à sa fille pour annoncer son arrivée. Voici les dernières lignes de ce billet, où il semble que la joie du retour dans sa chère maison se voile, par endroits, d'une ombre de mélancolie : « J'ai trouvé ici un billet doux de ma bonne comtesse d'Egmont. Le sentiment tient heu d'esprit, et l'esprit ne tient pas lieu de sentiment. Voilà pourquoi j'aime bien mieux les bonnes gens capables d'amitié que tous les beaux esprits qui chantent l'amitié sans la sentir ! J'espère, à Paris, que je retrouverai tous mes amis tels que je les ai laissés. S'ils sont aises de

me revoir, je partagerai bien leur plaisir. J'ai vu tant de choses et de gens que j'ai fait un grand fond d'indulgence. Mais, dans ce moment, ce serait une injustice que d'en faire usage pour vous ; vous n'avez besoin que de l'équité la plus sévère pour vous trouver fort aimable *. »

La confiance de madame Geoflfrin dans la vieille affection de ses fidèles ne devait pas être déçue. L'accueil qu'elle reçut à Paris lui fit, comme on verra, vite oublier les déboires de son séjour à la cour de Pologne ; et si, de retour au bercail, elle se sentit plus loin qu'avant son départ de l'ami qu'elle était allée chercher aux confins de l'Europe, elle se dédommagea en aimant désormais davantage ceux qu'elle avait laissés au logis. Ce fut le résultat de son voyage. Il faudrait avoir peu vécu pour le trouver surprenant

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