CHAPITRE XV
Accueil que madame Geoffrin reçoit de ses amis parisiens, — Apogée de sa gloire. — Dépit de ses détracteurs et de ses ennemis. — L'abbé de Guasco. — Publication des lettres familières de Montesquieu. — Défense que madame Geoffrin oppose à cette attaque, — Sa sérénité d'humeur. — Les petits soupers.
L'épisode du voyage en Pologne, avec les triomphes du début et les secrètes déceptions de la fin, traversa l'existence de madame Geoffrin comme une brusque tempête, qui passe et fuit sans laisser de traces. « J'ai fait à vingt ans, écrit-elle à son retour, des plans pour les différents âges de ma vie. Je les ai toujours suivis, et m'en suis bien trouvée. Il n'y a que le voyage de Pologne qui ait fait un incident extraordinaire. » L'incident terminé, il n'en fut pour ainsi dire plus question, et, dès le lendemain de sa rentrée à Paris, elle reprit son train coutumier avec autant de régularité que si rien n'en était venu rompre le cours. Elle parlait peu de son voyage ; mais si on l'interrogeait ou la compli-
mentait à ce sujet, « qu'elle répondît ou ne répondît pas, elle ne mettait d'affectation ni dans ses paroles, ni même dans son silence » . La seule différence que l'on put remarquer en elle, c'est que son attachement à ses anciens amis eut désormais quelque chose de plus tendre, et qu'elle parut mettre à plus haut prix leur affection éprouvée. « Avant mon voyage, leur disaitelle, l'amitié n'était pour moi qu'un plaisir ; à présent, c'est pour moi un besoin. » Le souvenir des griefs dont elle croyait avoir eu lieu de se plaindre à la cour de Varsovie put contribuer sans doute à cette recrudescence de sentiments en faveur de « ses chers Parisiens » ; mais ceux-ci s'en montrèrent dignes par la manière touchante dont ils fêtèrent son retour au logis. L'hôtel de la rue Saint-Honoré ne désemplissait pas de visiteurs empressés et joyeux; les félicitations pleuvaient de toutes parts; et ceux qui ne pouvaient venir envoyaient leurs vœux de bienvenue, sous forme de compliments en prose ou en vers * . Le bonheur de ces
I. Citons ici le compliment de Piron, qui se distingue des autres, en ce que le dernier vers semble renfermer une malicieuse allusion aux dissentiments de madame Geoffrin et de Stanislas- Auguste :
et Dame, que tout le monde admire, aime et révère.
Représentez-vous le grand jour
Qu'un Roi, vous appelant sa mère, Vous serra dans ses bras au milieu de sa cour.
Quelle joie alors fut la vôtre !
Eh bien, telle est la nôtre
Vous voyant de retour; Outre qu'elle sera plus durable que l'autre : >■
loyaux « sujets )) du royaume s'augmentait de l'inquiétude réelle que la plupart d'entre eux avaient ressentie au début de l'expédition, et ils ne se lassaient pas de s'extasier sur l'énergie de la voyageuse, sa belle santé, sa résistance aux fatigues, et sa mine « aussi reposée que si elle revenait d'une promenade à Chaillot ».
Son cœur était donc amplement satisfait, et son amour-propre ne l'était pas moins. Le mouvement de surprise un peu railleuse qui, dans une partie du public, avait accueilli la nouvelle du départ, s'était, grâce au succès partout répandu, transformé en un concert d'éloges ; l'opinion, dit Grimm, célébrait d'une voix unanime, comme « une entreprise de toute beauté, d'un courage étonnant », l'exode de cette « simple particulière, allant au bout du monde jouir de l'amitié d'un grand roi » ; et il semble, à voir le redoublement de prestige qui s'attacha désormais à son nom, que la déférence de l'Europe eût révélé ce qu'elle valait à ceux de ses compatriotes qui l'ignoraient encore. L'ambassadeur d'une des grandes puissances assurait à madame de la Ferté-Imbault « qu'il ne revenait pas de l'effet incroyable que cet événement avait produit en France et au dehors, et que, de sa vie, il n'avait rien vu de tel » ; et, depuis cette époque, un certain nombre de cours allemandes crurent, dit-on, nécessaire d'entretenir à Paris des correspondants spéciaux, ou plutôt des espions, afin d'être exactement renseignées sur ce
qui se disait* chez une femme, dont la réputation montait si haut et s'étendait si loin, semblable, comme dit madame Necker, à la vieillesse des arbres, (( dont on connaît l'âge par l'espace qu'ils occupent et la quantité de racines qu'ils ont jetées. » Il n'est pas douteux que l'année qui suivit le retour de Pologne marqua, pour madame Geoffrin, l'apogée de son crédit et de sa gloire; c'est à partir de cette date que le salon de la rue Saint- Honoré devint véritablement et sans conteste a le centre et le rendez-vous de son siècle » ; et c'est à peine si l'on peut relever quelque exagération poétique dans les vers par lesquels Delille termine son poème de la Conversation :
« Il m'en souvient, j'ai vu l'Europe entière, D'un triple cercle entourant son fauteuil,
Guetter un mot, épier un coup d'œil
Les enfants du Midi, les habitants du Nord,
Le rang, la faveur, la naissance.
Pour être accrédités dans les cercles de France, Venaient dans son salon prendre leur passe-port
Et recevoir leurs lettres de créance. »
Il y avait quelque mérite sans doute à garder le coup d'œil juste et la tète froide au milieu d'un tel nuage d'encens ; c'est un témoignage qu'il faut rendre à madame Geoffrin. Elle redoubla dès lors de modestie
I. Note publiée dans le Recueil de la Société impériale russe.
agO LE ROYAUME DE LA UUE S AI N T - H O N O RÉ.
habile; et, lorsqu'elle eut une fois repris son équilibre, elle ne le perdit plus jamais. Un trait qui peint le tact délicat de son esprit est la façon dont elle se dégagea, peu après sa rentrée en France, de la promesse qu'elle avait faite au roi Stanislas-Auguste de lui envoyer son portrait en pied, peint par Nattier ^ : « Voici ce que madame Geoffrin, demeurant rue Saint-Honoré, répond au sujet de son portrait : à son retour chez elle, étant un peu plus de sang-froid, elle a trouvé que c'était une impertinence à elle d'envoyer son portrait en Pologne. Il est très grand ; elle est peinte en belle dame ; cela lui a paru ridicule à envoyer. Il faut que je fasse un petit conte à Votre Majesté. Nous avions ici un libertin, bel esprit, nommé Desbarreaux, qui, par parenthèse, a fait un beau sonnet quand il fut converti. Avant de l'être, il imagina de manger une omelette au lard un vendredi-saint, avec des libertins de ses amis. Pendant qu'ils mangeaient l'omelette, il survint un orage, et un grand coup de tonnerre. Desbarreaux fut abasourdi; il ouvrit la fenêtre, et, en jetant l'omelette, il dit : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard ! » Quand on verrait mon beau et grand portrait à votre Cour, y tenant beaucoup de place, on dirait : voilà bien du bruit pour une omclellc au lard. — Et je serais l'omelette au lard ^ ! »
1. C'est le portrait dont la reproduction est en tùlc do ce volume.