‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 129 sur 221 · Correspondance inédite, publiée par M. le comte de Mouy · texte numérisé non relu

Correspondance inédite, publiée par M. le comte de Mouy

LE ROYAUME DE LA UUE S A I N T-IION OUÉ . 29I

C'est par cette simplicité discrète qu'elle savait faire pardonner son succès et désarmer l'envie. Il est à remarquer en effet que, dans le cours d'une existence si longue et si brillante, elle n'eut qu'un petit nombre d'ennemis ; et l'on peut citer les quelques occasions où elle eut sujet de se plaindre de la malignité d'autrui. Quand cela arrivait, elle ne s'en émouvait guère, et redoutait moins la malveillance de ses détracteurs que l'excès de zèle de ses amis. « Si vous trouvez, disait-elle à ceux-ci, des gens qui me haïssent, gardezvous de leur dire le peu de bien que vous pensez de moi, ils m'en haïraient davantage. » Mais ce dédain philosophique n'allait pas jusqu'à la résignation que conseille l'Evangile, et, loin de tendre aux soufflets une joue bénévole, elle se défendit en toute circonstance contre les attaques de ses rares adversaires, avec un sang-froid et une décision qui lui assurèrent toujours une complète victoire.

Je ne veux mentionner ici qu'en passant la petite guerre qu'elle soutint, quelques années avant son voyage, contre Palissot, pamphlétaire et auteur dramatique, ennemi juré des encyclopédistes et de leur zélée protectrice. Dans sa comédie des Philosophes, qui fut représentée le 2 mai 17 Go au Théâtre-Français, il traduisit madame Geoffrin sur la scène sous le nom de Gydalise, et le portrait était suffisamment reconnaissable pour que nul ne pût s'y tromper. La pièce, dont le plan est calqué sur celui des Femmes savantes, était d'ail-

leurs inofTensive; et les allusions satiriques, médiocrement plaisantes, n'avaient rien d'offensant pour le caractère de madame Geoffrin. Il semble donc — malgré le retentissement excessif ' de cette comédie de circonstance — qu'elle en tira une bien dure vengeance en usant de son crédit pour faire interdire par la suite deux autres pièces du même auteur. Les Satiriques et VHomme dangereux ^, et en privant ainsi de son gagne-pain un écrivain, dont le seul tort était d'attaquer en face un parti puissant et victorieux. Mais le véritable assaut qu'elle eut à repousser fut à la fin de l'année 1767, quand, au plus beau moment de sa gloire, parurent les Lettres familières de feu le président de Montesquieu.

Cette publication posthume, faite douze ans après la mort de l'auteur de l'Esprit des lois, excita, à l'époque où elle eut lieu, une émotion assez vive, pour qu'il soit aujourd'hui permis d'en raconter l'histoire

1. La princesse de Rebecq, presque mourante quand Palissot commença de travailler à sa pièce, ne demandait plus à Dieu que la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de mourir en disant : <( C'est maintenant. Seigneur, que vous laissez aller votre servante, car mes yeux ont vu la vengeance! » — Les Femmes au XYIII^ siècle, par Goncourt.

2. La comédie des Satiriques, interdite en 17G5, fut représentée en 1782, sans grand succès. L'Homme dangereux fut supprime en 1770, sur un rapport de Suard, ami intime de madame Geoffrin. Ce mémoire adressé au lieutenant de police, M. de Sartines, allègue que la pièce n'est cju'un <( misérable libelle », qu'il faut proscrire ce genre de la scène française, et que, « si les

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avec quelque détail. Elle fut l'œuvre d'un certaia abbé de Guasco, se disant « gentilhomme piémontais ' », chanoine de Tournai en Belgique, et auteur de quelques ouvrages d'érudition qui l'avaient fait admettre à l'Académie des inscriptions. Insinuant et souple, il s'était glissé, on ne sait trop comment, dans l'intimité de Montesquieu, qui l'occupait, dit Collé, « à corriger ses épreuves » , et sans doute aussi à aider ses recherches à travers les législations étrangères. Le grand écrivain amena son protégé chez madame Geoffrin, qui, grâce à ce haut patronage, et bien qu'elle le trouvât <( bavard et importun ^ » , lui fit le bon accueil qu'elle réservait d'ordinaire aux étrangers de distinction, et l'invita même une fois ou deux aux dîners du mercredi. Mais l'abbé ne demeura pas longtemps dans la place. Madame GeolTrin — c'est Guasco lui-même qui rapporte le propos — prétendait avoir sur sa table « une aune à mesurer les gens qui se présentaient pour la première fois chez elle », et juger par ce moyen, d'un coup d'oeil infaillible, « s'ils pouvaient devenir des meubles qui convinssent à sa maison » . Guasco, à son

philosophes sont vraiment des hommes funestes et ennemis de la société, il convient de les traîner dans les prisons, et non sur le tliéàtre, de les faire punir par les magistrats, et non par M. Palissot. » Suard obtint gain de cause, et la comédie fut retirée par ordre du ministre. (Voir le Portefeuille de Suard, publié par Ch. Nisard).

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