Souvenirs de madame de la Ferté-Imbault
vif dépit, ne trouva pas son emploi dans le mobilier de l'hôtel, et il éprouva la surprise d'en voir un beau matin la porte se fermer devant lui.
Quelle fut la cause de cette mésaventure? L'abbé de Guasco, dans une note qu'il écrivit plusieurs années après, propose une version bizarre et peu vraisemblable. Madame Geoflfrin, à l'en croire, déjà mortifiée qu'il eût omis de parler d'elle dans sa Vie du prince Cantémir \ et refusé de lui présenter son ami le marquis de Saint-Germain, ministre de Sardaigne, aurait enfin violemment éclaté, un jour qu'à l'heure du dîner l'abbé se vit forcé de s'éclipser brusquement, en alléguant à haute voix « une colique dont il était tourmenté ». Estimant que cette confidence publique « manquait au ton de la bonne compagnie », elle l'aurait rayé sur-le-champ de la liste de ses convives. En réalité, l'expulsion de Guasco hors du salon de la rue Saint-Honoré se justifiait par de plus sérieux motifs. Les origines obscures, les allures quelque peu louches de cet abbé cosmopolite, ses fréquentations assidues et inexpliquées dans l'antichambre de certaines ambassades, avaient fait soupçonner dans le public qu'à ses occupations littéraires il joignait un autre métier, plus lucratif, mais moins généralement estimé. On l'accusait, en un mot, de recueillir dans les salons parisiens des informations politiques pour le compte
I. Ancien ambassadeur de Russie en France et fort lié avec madame Geoffrin.
LE nOYAUME DE LA RUE S A I NT-IIONO UÉ . 2(j5
de telle ou telle puissance. Vraies ou fausses, ces su|>positions l'avaient fait mettre en quarantaine dans plusieurs sociétés, et madame Geoffrin, avertie de ces bruits fâcheux, crut prudent d'épargner à ses hôtes la compagnie de ce douteux personnage. Guasco, que Collé qualifie d' « impudent coquin », et qui en tout cas ne manquait point d'aplomb, persista néanmoins à se présenter chez elle. Il y vint notamment une fois qu'elle recevait certaines personnes (( à qui monsieur l'abbé ne convenait pas » ; elle refusa de le laisser entrer ; il prétendit forcer la porte ; si bien que la maîtresse de maison prit le parti de lui dire nettement son fait, et de « le mettre dehors par les épaules * » . L'affaire fit du bruit. Guasco, furieux, écrivit à Montesquieu, alors dans son château de la Brode, pour raconter l'histoire à sa manière, et se plaindre du traitement qu'il avait essuyé. Celui-ci, mal disposé, comme on sait, à l'égard de madame Geoffrin, prit fait et cause pour son ami avec une grande véhémence, et, dans les lettres intimes dont il l'honorait, s'efforça de panser la blessure de son amour-propre. Un mois plus tard, dans le dernier séjour qu'il fit à Paris, il reçut la visite de madame Geoffrin, qui, dit-il, mit l'incident sur le tapis, et parla de Guasco « d'un air moqueur 2 ». Montesquieu défendit l'abbé; madame
1. Correspondance inédite de Collé. — Sovivenirs de madame de la Ferté-Imbault.