Le 10 février i
2. Dans ces notes, où Guasco vante à tout propos ses productions personnelles, il pousse le soin du déguisement jusqu'à feindre de ne pas connaître quelques uns de ses propres ouvrages, et de les citer seulement d'après la renommée publique.
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avec le président Hénault, et ses Lettres familières ne sont pas pour le contredire. Elles n'ajoutent rien, tant s'en faut, à la gloire du grand homme, et il est à présumer que, malgré le nom de l'auteur, elles eussent peu frappé l'attention publique, si l'éditeur, à la fin du volume, n'eût adroitement placé en évidence trois lettres, d'un ton plus vif que le reste, oiî Montesquieu, prenant madame GeoITrin à partie, la tournait en ridicule et la vilipendait en termes d'une excessive dureté. Pour mieux accentuer l'injure, Guasco, dans un article que publiait en même temps la Gazette de Hollande, soulignait en la commentant cette attaque d'outre-tombe, et y ajoutait quelques épithctes de son cru : u harengère du beau monde, dame de charité de la littérature », et autres gentillesses analogues.
Les insultes de Guasco eussent pu passer pour négligeables, mais il n'en était pas de même des phrases échappées à la plume de l'écrivain illustre, dont le jugement sévère risquait de faire loi pour la postérité. Aussi conçoit-on la juste indignation de u la GeoITrin », comme l'appelait Montesquieu, en hsant les lettres où son ancien ami, son commensal pendant près de vingt ans, l'accusait de « traits malhonnêtes », la dénonçait comme capable de toutes les « horreurs » , et se plaignait avec amertume des mauvais traitements qu'il avait subis lui-même dans « la boutique près de l'Assomption ». Le coup était rude, et d'autant plus perfide que, contre un homme mort
depuis douze ans, la colère était vaine et la riposte impossible. C'est ce que comprit aussitôt l'esprit pratique de l'intelligente bourgeoise, et, sans s'attarder à des récriminations inutiles, elle courut au plus pressé, qui était d'entraver, s'il en était temps encore, la diffusion de l'ouvrage. Elle n'y épargna ni peine ni démarches. En quelques jours, l'édition était arrêtée, les exemplaires déjà imprimés saisis et détruits par le feu, et, par surcroît de précaution, une a édition nouvelle », secrètement publiée aux frais de madame Geoffrin, paraissait dans la même ville, semblable en tout à la première, avec cette unique variante que les passages malveillants y étaient soigneusement effacés. Restait l'article de la Gazette de Hollande, fort répandue dans toute l'Europe, et qu'il semblait difficile de laisser sans réponse. Sans hésiter, madame Geoffrin s'adresse au duc de Choiseul, réclame hautement justice des calomnies imprimées sur son compte, et le ministre se prête avec complaisance à tout ce qu'on lui demande : notre chargé d'affaire à la Haye est mis en mouvement; le gouvernement de Hollande, saisi de l'affaire, promet de « réprimander le gazetier pour son impertinence » , et de lui imposer un désaveu formel. Bref, la négociation fut si rondement menée que, moins de trois semaines après la note diffamatoire, la Gazette pubhait la rétractation suivante, rédigée de la plume même du diplomate français : « Nous sommes assurés que ce qui concerne madame de Geoffrin (sic)
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dans le supplément de notre gazette du 3 de ce mois est entièrement faux et calomnieux, et il n'en fallait pas davantage pour nous convaincre que les lettres attribuées à feu M. de Montesquieu sont supposées. Nous nous rétractons ici. C'est un hommage que nous devons k la vérité, et que nous rendons d'ailleurs avec plaisir au mérite personnel de madame de Geoffrin *. »
Guasco eut beau protester, affirmer l'authenticité des lettres, faire rétablir, dans quelque imprimerie clandestine, les textes supprimés, la publication diffamatoire resta interdite en France ; et Collé constate que, de son temps, se procurer un exemplaire de l'édition complète était chose à peu près impossible ^. Les philosophes amis de madame Geoffrin applaudirent unanimement à cette exécution sommaire; car tels étaient, au siècle dernier, parmi les meilleurs esprits,
I. On trouvera à l'Appendice, pages 467-47^, les lettres et les pièces relatives à cette affaire.
3. Horace Walpole, alors en Angleterre, eut le livre entre les mains, et, dans une lettre à Mann, il s'exprime sur cette affaire dans les termes suivants : « Je suis un peu scandalisé des notes, qui, bien que vraies, sont trop amères. Madame Geoffrin en sera très blessée, et en vérité les lettres mêmes qui la concernent sont fort mortifiantes. Dites-moi de qui sont les notes; vous le pouvez sans danger; madame Geoffrin et madame d'Aiguillon furent très obligeantes pour moi à Paris, et je regrette qu'elles soient molestées; mais je n'ai aucune amitié particulière pour elles. Je n'ai prêté le livre à personne, de peur que lady Ilervey n'en entende parler, elle qui les aime tant toutes deux! (General Correspondence) .
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les procédés admis en matière de liberté de la presse, et les plus éloquents apôtres de la tolérance trouvaient tout simple et naturel, dans la lutte engagée contre leurs adversaires, d'envoyer les écrits au pilon, et les auteurs à la Bastille *.
Cette défense vigoureuse porta d'ailleurs les fruits qu'on en pouvait attendre : elle découragea la malveillance, et fit taire les censeurs. La considération dont jouissait madame Geoffrin n'en reçut aucune atteinte; sa sérénité d'humeur ne fut pas un moment altérée, et nulle attaque sérieuse ne vint plus désormais troubler sa calme vieillesse. Elle avait alors soixantehuit ans, et touchait au déclin de la vie. Jamais pourtant son esprit n'avait été plus robuste, sa pensée plus alerte. Les années, en s'accumulant sur sa tête, loin d'affaiblir sa verve, semblaient l'aviver encore. (( Je suis si gaie, écrivait-elle, qu'un troupeau déjeunes dames de vingt ans me viennent voir quand elles veulent se divertir. Je les fais pâmer de rire!... Elles me demandent souvent de petits soupers. Je les gronde sur l'usage qu'elles font de leur jeunesse, et je les prêche pour se procurer une vieillesse saine et gaie, telle qu'est la mienne ».
C'est en effet vers cette époque que les « petits
I. Voir à ce sujet, clans les charmants Portraits du xri 11^ siècle, par M. Jules Sourv, l'histoire des démêlés de Fréron avec Voltaire et d'Alembert.
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soupers », jusqu'alors intermittenls, clc\iennent en quelque sorlc une inslilution régulière. Depuis plusieurs années déjà, madame Geoffrin sortait peu de chez elle le soir, et, si par hasard elle se risquait dans quelque réunion mondaine, elle n'y faisait qu'une courte apparition, presque aussitôt debout qu'assise, et, selon l'expression de Diderot, « un pied levé et l'autre en l'air » , tant elle avait haie de regagner son logis. Elle n'eut donc guère de peine à renoncer entièrement à un genre de plaisirs dont elle profitait si peu. Maintenant, la journée finie, ses amis sont toujours assurés de la trouver au coin de sa cheminée, dans un de ces vastes fauteuils où, dit l'un d'eux, u on est si bien assis, qu'un homme qui y est une fois tombé a bien du mal à se relever ! )) Mais, si son hospitalité est gracieuse et large, elle n'aime pas beaucoup les visites improvisées, et préfère combiner elle-même le groupement de ses soirées intimes. Cinq ou six personnes au plus composent le cercle quotidien, appareillées avec un art habile, et <( réciproquement bien aises d'être ensemble ». Parmi les hommes, Marmontel, Gentil-Bernard, le chevalier de Chastellux, le prince Louis de Rohan, depuis cardinal, sont les plus assidus. Parmi les femmes : la comtesse de Brionne, la marquise de Duras, madame Necker, et surtout « la Vénus » de cet Olympe, la délicieuse comtesse d'Egmont ',
I. Septimanie de Richelieu, mariée à Casimir Pignatelli, comte d'Egmont. Elle mourut jeune et sans enfants. « Sa figure est
fille du maréchal de Richelieu, dont elle avait la vivacité, l'esprit, la grâce, et aussi, disaient les mauvaises langues, « l'humeur volage et libertine ^ )> .
A ces soupers, si la compagnie est de choix, la table est des plus simples : un poulet, des épinards, une omelette, en font généralement tous les frais. Mais, à vrai dire, on ne songe guère au menu, et ce n'est pas dans la bonne chère que réside l'attrait de ces réunions, où chacun des convives est tenu de contribuer pour sa part à l'amusement des autres. L'un y donne la primeur de ses poésies galantes ; l'autre essaie sur l'auditoire l'effet de ses petits contes sentimentaux ou badins ; et, présidant à ces jeux, la maîtresse de maison, enveloppée dans sa a douillette de soie grise », la tête ornée d'un large papillon de rubans ^, distribue éloges et critiques, anime les causeries, divertit tout le monde par le piquant de ses remarques, par ses vives anecdotes, débitées avec tant de naturel qu'on croit voir ce qu'elle raconte, par ses comparaisons imagées, où l'emploi familier des termes de ménage forme un contraste imprévu avec la finesse et l'ingéniosité des idées. Parle-t-on de la
charmante, écrit madame Geoffrin, mais sou grand charme est quand elle parle, ce qu'elle fait avec une grâce qu'on ne peut rendre ». — Voir sa biograpliie, par madame la comtesse d'Armaillé.