‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 14 sur 221 · I. Souvenirs de madame de la Forlé-Imbault · texte numérisé non relu

I. Souvenirs de madame de la Forlé-Imbault

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se laisser u friser et coiffer eu arrière », cuinuic c'clail alors la coulume parmi les belles dames de son temps. C'est que, dès celte période ancienne de sa vie, les hommages auxquels elle attachait du prix n'étaient pas ceux qui s'adressent au fragile éclat du visage. La coquetterie, sous toutes ses formes, lui demeura toujours complètement étrangère ; et les plus sévères de ses contemporains s'accordent à représenter sa conduite comme irréprochable en tous points. Si plus tard M. Geoffrin éprouva, du fait de son épouse, quelques déboires auxquels le pauvre homme ne pouvait guère s'attendre, il eut au moins cette bonne fortune d'échapper aux accidents qu'eût pu donner à craindre un mariage aussi disproportionné que le sien.

Le ménage Geoffrin eût sans doute continué jusqu'au bout à couler des jours paisibles et obscurs, et nul ne connaîtrait aujourd'hui le nom de l'héroïne de ce récit, sans le hasard qui lui donna pour voisine la femme la plus séduisante peut-être, la plus dangereuse aussi de son temps. J'ai nommé la marquise de Tencin, qui habitait alors un petit appartement dans la rue Saint- Honoré, non loin du cul-de-sac de l'Oratoire ', et à peu de distance de l'hôtel de M. Geoffrin. On connaît trop, pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici, la vie

I. La maison de madame de Tencin se trouvait en contre-bas de la Seine, et, d'après une note de Piron, dans les temps d'inondation, on n'entrait chez elle qu'en bateau.

singulièrement agitée de l'ancienne religieuse de Grenoble, vite défroquée, relevée de ses vœux à Rome, convive assidue des petits soupers du Régent et la plus débauchée de ses maîtresses, mère par aventure d'un fils qu'elle abandonne et qui sera un jour le fameux d'Alembert, s'immisçant avec audace dans les affaires politiques, ministre d'Etat in paiiihus avec son frère, le cardinal-archevêque d'Embrun, et enfin, au bout de sa carrière, lasse, et revenue des vanités du monde, quittant « le rouge et les mouches » pour se retirer dans un bureau d'esprit, où bientôt affluèrent les hommes les plus remarquables de l'époque. Virtuose d'ailleurs incomparable, sachant, comme dit Sainte-Reuve, « le fin du jeu en toute chose », passant avec une admirable aisance, et selon les besoins du moment, de la dureté de cœur qui va jusqu'au crime ^ à cette obligeance pour autrui qui confine à la bonté, madame de Tencin apparaît à coup sûr comme le plus beau type d'intrigante qui ait traversé l'histoire de la première moitié du xvm® siècle.

Pour quelle cause et dans quelle intention la grande dame, entourée de l'élite de la société littéraire et mondaine, rechercha-t-elle, jusqu'à l'admettre dans son intimité, la petite bourgeoise qui vivait ignorée dans son voisinage.^ Madame de la Ferté-Imbault, dans les notes

I . On sait qu'elle laissa se tuer sous ses yeux son amant La Fresnaye, et qvie sa conduite en cette affaire parut si suspecte, qu'il fut procédé contre elle à un commencement d'information.

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qui m'ont jusqu'à présent servi de guide, en donne une explication qui ne semble pas décisive : « La marquise de Tencin. dit-elle, savait que mon père était lionncle et riche, que ma mère avait beaucoup d'esprit, que j'étais fille unique ; comme elle embrassait tous les genres d'intrigues, elle voulut se lier avec ma mère, aQn de me marier à sa volonté avec l'un de ses protégés. » Quelque arrière-pensée de ce genre a-t-elle passagèrement occupé la marquise ? La supposition n'a rien d'invraisemblable ; mais elle ne suffît pas à justifier une liaison qui, commencée vers 1780, se poursuivit pendant de longues années après le mariage de mademoiselle GeofTrin, mariage auquel madame de Tencin ne prit aucune espèce de part. Le vrai motif est probablement plus simple. Madame de Tencin, vieillie, malade, peu riche, n'offrait guère aux gens de lettres de son entourage d'autre attraction que le charme — d'ailleurs très vif — de sa conversation. Quelques maigres soupers çù et là, et, au premier jan\ier, une aune de velours pour se faire des culottes : voilà à quoi se réduisaient ses libéralités en faveur de sa « ménagerie », ainsi qu'elle appelait ses intimes. Le jour pouvait venir où l'exigence de quelques-uns de ses philosophes ne se contenterait plus de cette aubaine. jN 'était-ce pas faire un coup de maître que d'y ajouter l'amorce d'une femme jeune, jolie, spirituelle, pourvue d'un vieux mari, ce qui ne gale rien — et, de plus, dans une situation trop modeste pour porter

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ombrage à la maîtresse du logis, et entrer en rivalité avec elle?

La marquise déploya donc toutes ses grâces pour gagner la confiance et l'amitié de sa voisine, et y réussit parfaitement. Les habitués de son salon, encourages par elle, firent le meilleur accueil à la cbarmante recrue ; et madame GeofTrin, ravie « de voir à ses pieds des hommes tels que Fontenelle, Lamotte, Saurin, Mairan, Montesquieu », ne tarda pas à trouver cette compagnie « bien plus divertissante que celle des dévots de sa paroisse ^ » . Un tel changement dans les relations ne pouvait manquer d'entraîner une modification dans la manière de vivre, La jeune femme, qui avait mené jusqu'alors une existence retirée et presque monastique, s'accoutuma de ce moment à s'abseiiter volontiers hors de son logis, puis à recevoir chez elle quelques-uns de ses nouveaux amis. L'hôtel, longtemps silencieux, de la rue Saint-Honoré s'ouvrit bientôt pour des personnages dont le nom seul excitait la méfiance des gens bien pensants qui le fréquentaient naguère ; il s'y tint des propos dont leurs pieuses oreilles eussent été certainement offensées.

Du caractère que nous connaissons à M. Geoffrin, il est aisé de deviner que ces façons insolites n'étaient pas faites pour lui plaire. Son humeur sédentaire s'était fort bien accommodée tout d'abord du train

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