‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 142 sur 221 · Il était alors directeur de la librairie · texte numérisé non relu

Il était alors directeur de la librairie

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auprès de l'éditeur pour une somme considérable, que madame de la Fertc-Imbault, en revoyant plus tard les comptes de sa mère, n'évaluait pas à moins de cent mille ccus ; et cette intervention généreuse, dont elle voulut garder l'anonyme, permit la continuation de l'ouvrage.

Cette libéralité singulière, qui était à la fois un penchant de nature et une vertu cultivée, n'excluait cependant chez madame Geofîrin ni la réflexion ni le discernement; et, si elle donnait beaucoup, elle ne donnait pas à l'aveugle et pour le seul plaisir de donner. « Ce que j'ai toujours particulièrement estimé en aous, lui disait un jour le vieil académicien Dortous de Mairan, c'est l'ordre ; et l'ordre, c'est le diamant de l'esprit. » Elle ne justifia jamais mieux cet éloge que dans l'emploi qu'elle fit de la fortune de ce même Mairan, lorsqu'il l'eut instituée sa légataire universelle, après « trentecinq ans de liaison ininterrompue et de confiance intime * » . Mairan datait en effet de la première société de l'hôtel de la rue Saint-Honoré, du temps de madame de Tencin et du sage Fontenelle ; il en fut le Nestor après la mort de ce dernier, et nul n'était plus exact aux assemblées du mercredi que ce beau vieillard, à l'âme douce et sereine, si réglé dans sa vie, si robuste sous la neige de ses cheveux blancs, que son médecin

I. Lettre de madame Geoffrin à M. GrifTé de la Gènctière. Mars 1771. — Archives de la famille d'Estampes.

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lui promettait le siècle révolu ^ Un refroidissemeut négligé fit mentir ce pronostic; et, malgré les soins de madame GeofTrin, qui le veilla tendrement jusqu'au bout et lui ferma les yeux, il succomba le 20 février 1 77 1 , laissant à sa « très ancienne amie » la majeure partie de ses biens. Cette fortune s'élevant à cent quatre-vingtdouze mille livres, la succession — les charges et legs acquittés — n'était certes pas à dédaigner. Madame Geoffrin n'eut pas un instant la pensée de la conserver pour elle-même. A peine en possession, elle se livre à des investigations minutieuses sur ce qui reste encore de la famille du défunt, « mort garçon, comme s'exprime le registre mortuaire de sa paroisse, à l'âge de quatre-vingt-treize ans ^ » . Elle découvre enfin , après bien des recherches, dans une province éloignée, deux cousines pauvres, dont Mairan soupçonnait à peine l'existence, leur assure une aisance honorable, et les laisse confondues de cette manne inespérée qui leur

1. Mairan, d'ailleurs, n'avait pas dans cette prédiction une confiance illimitée, à en juger par ces dernières lignes d'un billet qu'il adressait à madame Geoffrin, en commençant sa quatrevingt-douzième année : « Pour moi, il est vrai que je me porte assez bien, malgré l'hiver, que j'ai bravement enduré, tout en pestant contre la gelée piquante qui nous est revenue pendant trois semaines ; mais je me sens moins triomphant et moins sûr du siècle promis par M. Thierry, et dont je ne conseille pas à la Faculté de Médecine d'être caution! » — 4 avril 1770. (Archives de la famille d'Estampes.)

2. Ex.lrall du registre mortuaire de la paroisse de Saint-Gcrmain-l'Auxcrrois. — Archives de la famille d'Estampes.

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tombait du ciel. Pour le surplus, elle s'informe de tous côtés des « amis, connaissances, ou anciens domestiques » du vieil homme de lettres, et annonce liautcmcnt l'intention de repartir entre les plus intéressants ce qui reste de sa fortune.

Mais elle connut alors — et non sans amertume — l'apreté des convoitises humaines et les dégoûts de la charité. Toute une meute affamée se déchaîna sur elle, parents inconnus de Mairan , camarades de collège, serviteurs congédiés, ceux-là mêmes dont le seul titre était d'avoir jadis obtenu de lui quelques secours, tous réclamant à grands cris une part de l'héritage, harcelant la légataire pour recevoir quelques miettes du gâteau. Un coffret tout entier est rempli des suppliques, des sollicitations, des récriminations sans fin, parfois même des menaces, de ces avides quémandeurs, contre l'acharnement desquels elle eut à se débattre pendant plus de trois années. * On conçoit que, par instants, la patience lui échappe , et qu'elle rebute les plus importuns avec quelque rudesse. L'un d'eux, entre autres, a le don de l'exaspérer, un certain Espinas, qui se prétend cousin éloigné du défunt, et qui pousse l'impudence jusqu'à solliciter de madame Geoffrin les pièces et documents nécessaires pour poursuivre l'annulation du testament. Lasse de ses persécutions, elle s'adresse enfin à M. Defranc, l'exécuteur testamentaire,

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