I. Archives de la famille d'Estampes
LE ROYAUME DE LA RUE S A I N T-II ON ORÉ . SaS
le seul salaire qu'elle s'accorda pour tant de tracas et de peines.
Il ne faudrait cependant pas, au récit de ces largesses, prendre madame Geoffrin pour une sorte de Saint-Vincent de Paul en cornette, cheminant, l'aumônière à la main, parmi les infortunes de ses contemporains. Sans parler même du caractère assez profane de ses libéralités, la comparaison manquerait d'exactitude. Il y a plus d'une sorte de charité : à côté de la charité pure, qui prend directement sa source dans l'amour de Dieu ou de l'humanité, il en existe une autre, moins noble dans son origine, et pour ainsi dire instinctive, issue du malaise qu'éprouvent beaucoup d'entre nous au contact de la misère d'autrui. Il n'est pas besoin d'être un profond analyste pour discerner dans ce dernier sentiment un petit coin d'égoisme ; et tel fut, semble-t-il, le cas de madame Geoffrin. Non certes qu'on puisse la soupçonner, dans la distribution de ses bienfaits, de calculs bassement intéressés ; rien n'est plus loin de ma pensée. Mais, dans le plan qu'elle s'était tracé pour i ssurer son propre bonheur, elle avait reconnu — ce qui somme toute n'est pas d'une âme vulgaire — que ce bonheur ne pouvait être complet, si elle n'y ajoutait celui des gens qui vivaient autour d'elle. Elle retirait ainsi du bien qu'elle faisait une jouissance immédiate et un profit personnel et c'est ce qu'elle appelait se payer
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de ses propres mains. « Ceux qui obligent souvent, disait-elle encore, doivent obliger de la manière la plus agréable pour eux-mêmes, parce qu'il faut faire commodément ce qu'on veut faire tous les jours. » Respectons, honorons donc, comme dit excellemment Sainte-Beuve, la libéralité naturelle et raisonnée de madame GcofTrin ; mais reconnaissons toutefois « qu'il manque à toute cette bonté et à cette bienfaisance une certaine flamme céleste, comme il manque à tout cet esprit et à cet art social du xvm^ siècle une fleur d'imagination et de poésie, un fond de lumière également céleste. Jamais on ne voit dans le lointain le bleu du ciel, ni la clarté des étoiles '. »
Causeries du Lundi.