I. Lettre à madame Geoffrin, 19 octobre
SaS LE ROYAUME DE LA RUE S AINT-IIO NORÉ .
si nous ne retrouvons une femme qui nous Geoffrinise ». L'image des belles soirées parisiennes le hante incessamment : « Gomment vont les mercredis? demande-t-il. Je n'ai pas trop d'idée d'un mercredi sans moi ; car tous ceux que j'ai vus, j'y étais. » Le fidèle souvenir qu'il garde aux amis dont il est séparé fait honneur à son cœur ; de tous les familiers de madame Geolîrin, s'il fut un des rares qu'elle n'eut jamais à obliger de sa bourse, il fut aussi l'un de ceux qui lui restèrent le plus affectueusement attachés. Quand il la nomme dans ses lettres, c'est sur un ton sérieux, ému, presque attendri, contrastant avec la tournure ironique qui lui est habituelle. « Madame GeofiFrin... non, je n'en parlerai pas, je n'en ai pas encore la force! », écrit-il quelques jours après son départ de Paris. Deux ans plus tard, dans un billet adressé à madame Necker : « Je l'aime, dit-il, je l'estime, je la vénère, je l'adore; et si l'on m' écoutait, j'en parlerais toujours! » Tout autre, par contre, est son langage, lorsqu'il s'agit de madame de la Ferté-Imbault, avec laquelle il se querellait sans cesse — peut-être à cause d'une certaine similitude de nature, la brusque vivacité de l'une s'acommodant mal de la « pétulance » de l'autre. — « Elle m'aime et je l'aime, disait-il, comme les anges s'aiment, à ce que dit notre saint Thomas, qui n'est pas votre Thomas, mais qui était bien meilleur théologien, et qui a découvert que les anges s'aiment tout aussi bien
de loin que de près, sans se voir et sans se parler. Ils sont bien heureux, s'ils y trouvent plaisir ! »
Dans cette galerie de portraits des habitués du fameux salon, on s'étonnera peut-être de n'avoir encore vu figurer que des hommes. La raison en est simple : c'est que madame Geoffrin, — à une exception près, sur laquelle j'aurai bientôt à revenir — n'admettait pas les femmes à ses festins académiques. Elle les accusait d'éparpiller les causeries, et de faire dériver l'attention des convives vers des préoccupations étrangères à la littérature et la métaphysique. Celte opinion peut se défendre, bien qu'il convienne peut-être de ne pas oublier cette spirituelle remarque de madame INecker, que, même dans les assemblées littéraires, le rôle des femmes a son utilité, « en ce qu'elles remplissent les intervalles de la conversation, comme ces duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaines ; on les compte pour rien, et tout se brise à leur défaut ». Au reste, justifiée ou non, cette exclusion se bornait aux dîners du lundi et du mercredi ; car, sans compter l'essaim de jeunes mondaines qui fréquentaient les « petits soupers », madame Geoffrin contracta, surtout dans la dernière période de sa vie, quelques solides amitiés féminines. Je laisse ici de côté la duchesse de la Vallière, avec qui elle avait été jadis fort liée, mais qui, à l'époque où nous sommes parvenus « sourde, infirme et près
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de la caducité ^ », n'offrait plus qu'une triste ressource. Mais je ne puis oublier madame Necker, qui, pour être arrivée tard à son intimité, n'en tint pas moins dans son cœur et dans sa vie une place importante.
Quel que fût l'incontestable mérite de madame Necker, c'est un trait honorable pour madame Geoffrin que la sympathie exempte de toute pensée jalouse, avec laquelle elle accueillit cette rivale, « plus jeune, plus belle, plus riche qu'elle ^, » dont le salon récent attirait vme partie de la clientèle ordinaire du classique bureau d'esprit de la rue Saint-Honoré ^. Nulle trace d'un sentiment mesquin ne paraît avoir effleuré son âme; et nous la voyons dès l'abord s'installer avec la femme et le mari (car elle n'excluait pas M. Necker de son amitié) sur le pied d'une famiharité cordiale et franche, qui ne se démentit jamais. Madame Necker est-elle malade? elle vient sans façon « manger du potage au coin de son lit » . Les médecins envoient-ils la jeune femme se rétablir au Mont-Dore ? madame Geoffrin « fait vœu », si elle revient guérie, de lui