Le Salon de madame Necker, parle comte d'Haussonville
3. « Sœur Necker, dit Grimm dans le Sermon philosophique dont j'ai déjà cité un fragment, fait savoir qu'elle donne toujours à diner le vendredi; l'Église s'y rendra, parce qu'elle fait cas de sa personne et de celle de son époux ; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier. »
LE UOy.VCMU: Ui: I. \ UUK SAINT-IIONOUli.
donner, « en guise d'ex-voto », son portrait, que sa nouvelle amie avait exprimé le désir de posséder. Enfin, signe certain de sa faveur, elle fait porter chez a le charmant ménage » deux de ses propres chaises, dont la forme lui est commode, chaises légères, confortables, et si simples, qu'on les croirait u achetées à l'inventaire de Philémon et Baucis. » L'une est destinée à son usage ; l'autre, toute semblable à la première et de même hauteur, est pour M. Necker, car, dit-elle, « mon Bien-aimé, ayant les mêmes goûts que moi, voudrait sûrement avoir toujours ma chaise, et me battrait, comme fait sa petite fille, pour m'obliger à la lui céder. » Cette petite fille, quelques années plus tard, s'appelait madame de Staël ; et de s'imaginer la respectable amie du roi de Pologne battue par le futur auteur de Corinne, n'est-ce pas là, comme dit justement M. d'IIaussonville, un « tableau anecdotique » qui ne manque pas d'agrément?
Madame de Necker aimait madame Geoffrin d'une afl"ection sincère, et elle le lui prouva d'une manière elTicace en lui rendant un jour un éminent service; j'entends, en lui procurant l'occasion d'une des meilleures actions de sa vie. Obliger ses amis et subvenir à leurs besoins était, pour madame Geoffrin, une telle propension de nature, qu'on hésite presque à lui en faire un mérite ; mais revenir sur une prévention, se déjuger bravement pour réparer un tort, faire les premières avances à des gens que l'on a injustement
ofTensés, voilà, pour une femme de son tempérament, ]e beau , le rare et le difficile ; et c'est l'exemple qu'elle donna dans sa conduite envers le ménage Suard.
Jean-Baptiste Suard * était lié avec elle, depuis le jour ancien où Raynal avait présenté son ami dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré. Il avait su lui plaire par sa grâce aimable, son caractère à la fois doux et fier, sa pauvreté laborieuse, et ce charme de parole qui, bien plus que ses écrits, explique le succès et le prestige de Suard dans le monde littéraire de l'époque. La confiance qu'il lui témoignait, jointe à la différence d'âge qui existait entre eux (Suard avait trente-cinq ans de moins qu'elle), avait amené madame GeofFrin à exercer peu à peu sur lui une sorte de tutelle. Persuadée que sa longue expérience lui donnait des lumières spéciales « pour l'arrangement général de la vie », elle avait pris en main la direction de sa carrière ; et les tendres conseils dont elle était prodigue avaient trop souvent le tort de ressembler à des ordres ^. Suard, malgré son humeur conciliante, ne pouvait s'empêcher de regimber quelquefois contre ce joug un peu rude ; comme le jour où, mécontente de ce qu'il eût manqué par sa faute un emploi lucratif, elle le rabroua avec une brusquerie cxcessi\ e :
I. Né à Besançon en 1-34, membre do rAcadémie française en 1772.