‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 148 sur 221 · Mémoires làstoriqiies de Garât · texte numérisé non relu

Mémoires làstoriqiies de Garât

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(( Quand on n'a pas d'argent, finit-elle par lui dire, on ne doit pas avoir de fierté. — Au contraire, répliqu'a-t-il avec vivacité, c'est alors surtout qu'il en faut, car sans cela on n'aurait rien ! »

Ces légères disputes s'apaisaient aisément; mais les choses se brouillèrent tout à fait quand Suard vint, un beau matin, lui annoncer à l'improviste son prochain mariage, et qu'elle apprit de sa bouche les détails d'un projet, qui semblait, à première vue, plus romanesque que sage. C'était, lui confia-t-il, dans une boutique de librairie qu'il avait récemment rencontré celle à laquelle il allait donner son nom. Orpheline de bonne heure, mademoiselle Panckouke venait de quitter Lille, avec son frère et sa sœur aînée, pour transporter à Paris, près de la Comédie-Française et du café Procope, la maison d'imprimerie et de vente de livres qu'ils géraient en famille, et qui avait promptcment conquis une sorte de célébrité. Elle avait seize ans à peine ; jolie à ravir, modeste, intelligente et fine, elle portait, dit Condorcet, dans son âme et sur sa figure, la candeur la plus pure et la sensibilité la plus touchante. « C'est la seule jolie femme, s'écriait Gatti, dont je n'aie jamais été amoureux, et celle que j'ai le plus aimée ^ ! » Suard, comme la plupart des

I. « Je donnerais la moitié de ma géométrie, écrivait d'autre part Condorcet, pour le talent qu'elle a sans le savoir. Elle est éloquente, dès qu'elle est émue, dès qu'on blesse son cœur ou son goût. )>

hommes de lettres de cette époque, fréquentait cet humble logis ; il remarqua aussitôt la jeune fille, et, dès qu'ils se furent vus, il fut comme décidé qu'ils s'appartiendraient l'un à l'autre, a Je me rappelle, écrivait vingt-cinq ans plus tard madame Suard à son mari, que je devinai presque tout ce que vous valez la première fois que je vous vis ; il faut que ce soient là des indications justes de l'âme et du caractère, puisque vous m'avez tenu parole en vertu comme en amitié. » Le malheur est que mademoiselle Panckouke était absolument sans dot comme Suard était sans fortune, et que c'était, à proprement parler, le mariage légendaire de la soif avec la faim. Aussi l'on se représente la mauvaise humeur de madame Geoffrin en recevant ces confidences tardives, et en voyant son protégé sur le point de détruire de ses mains l'édifice de prospérité qu'elle s'ingéniait à lui construire. C'est tout juste si elle lui permet d'achever son récit ; puis, prenant à son tour la parole, elle lui cite cette sentence de Bacon « qu'une femme et des enfants sont des otages qu'un homme remet à la fortune », lui fait un tableau navrant du malheur qui l'attend, le voit déjà, lui et toute sa famille, a mourants de faim, réduits à l'indigence », le conjure instamment de renoncer sur l'heure à une résolution absurde ; et enfin, devant sa résistance et son refus de céder, elle se répand en paroles si dures et en reproches si amers, que Suard, justement blessé, se

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lève et la quitte, sans qu'elle ait dit un mot pour atténuer ses torts *.

Longtemps elle lui tint rigueur, et, le mariage conclu-, resta plusieurs années sans lui donner signe de \ie. La querelle menaçait de s'éterniser, quand madame Necker, leur amie commune, eut l'heureuse inspiration, pendant une absence de Suard, de réunir à sa table, sans prévenir l'une ni l'autre, madame Geoffrin et la jeune mariée, cause innocente de la brouille. Elles se trouvèrent placées face à face, et madame Geoffrin, pendant le repas, observa madame Suard avec une attention soutenue, au point de la déconcerter. Le dîner fini, elle s'approche de l'aimable femme, rassure sa timidité, lui parle avec sympathie, s'informe de la situation difficile du ménage, la convie enfin gracieusement à venir lui rendre visite. « Le lendemain, raconte madame Suard, ma portière me remit un rouleau, où se trouvait une robe superbe. J'allai remercier madame Geoffrin, car je ne doutais presque pas que ce présent vint d'elle. Elle me défendit d'en parler à personne. » Suard arrive sur ces entrefaites; madame Geoffrin se précipite dans ses bras : « J'avais tort, j'avais tort ! lui crie-t-elle. Même sans dot, elle valait mieux que le célibat le plus tranquille et le plus riche mariage^ ! »

1. Mémoires historiques de Garât. — Mémoires de madame Suard. — Lettres de Condorcct.

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