Mémoires de Garât
De ce moment, ce fut une avalanche de bienfaits de toute sorte, par lesquels, venant en aide à la gc-ne du « petit ménage » *, elle s'efforçait de réparer sa faute et de faire oublier la dureté de ses premiers propos. Jusqu'à son lit de mort, ce souvenir la poursuivait encore, et, faisant porter à madame Suard quelques pièces d'argenterie : « Dites-lui bien, recommandaitelle au messager, qu'elle est toujours dans ma tète et dans mon cœur. » Elle n'eut pas affaire à des ingrats ; quand elle quitta ce monde, tous deux la pleurèrent longtemps ; et, bien des années après, madame Suard ne pouvait passer, sans que les larmes lui montassent aux yeux, devant la maison de sa bienfaitrice.
A ce simple épisode se réduit ce qui est venu jusqu'à nous des relations de madame Geoffrin avec le ménage Suard ; et si je m'y suis étendu avec quelque complaisance, c'est qu'il marque, semble-t-il, chez l'héroïne de ce récit comme une note nouvelle, et que madame Geoffrin, envoyant à l'humble madame Suard ,^ pour lui prouver son repentir, une belle robe et des couverts d'argent, m'apparaît plus touchante, plus noble
I. La pauvreté du ménage Suard était si connue, que beaucoup de leurs amis, dans ces premières années, les aidaient par des petits présents, envoi de vin, cadeaux de gibier, etc. Ainsi faisait entre autres le marquis de Chastellux, qui les comblait, lorsqu'il allait à lacbassc, de lièvres et de lapins, qu'il nommait se& p'u'ces furjltivcs.
et plus vraiment généreuse, que lorsqu'elle relève à force d'ccus l'Encyclopédie chancelante, constitue de bonnes rentes à Thomas et à Morellet, — ou même installe à son foyer, comme des enfants d'adoption, l'académicien d'Alembert et son amie Julie de Lespinasse, les deux plus célèbres de ses familiers et les plus près de son cœur, bien qu'ils n'aient pas encore paru dans le cours de cette histoire * .
Ce silence, dont on pourrait s'étonner, n'est pas sans intention; et si j'ai gardé jusqu'à présent ces deux noms en réserve, c'est que ce couple historique — qu'il convient d'associer ici comme ils mirent en commun une bonne part de leur existence — exerça sur l'esprit vieillissant de madame Geofîrin une influence à ce point prépondérante, que, devant ces astres jumeaux, tous les autres finirent par s'éclipser ou par perdre de leur éclat. C'est aussi que, dans les derniers
1. Il est lin autre nom qu'on pourra trouver surprenant de ne pas rencontrer dans l'entourage de madame Geoffrin, celui de madame d'Épinay, qui, par son esprit, son charme, ses liaisons étroites avec plusieurs des intimes de l'hôtel de la rue Saint- Honorc, semblait toute désignée pour y avoir sa place. Mais elle ne put jamais, malgré ses efforts, forcer la sympathie de cette difficile maîtresse de maison ; et elle s'en plaint dans une de ses lettres avec un peu d'amertume: (( C'est encore un problème à résoudre, de savoir pourquoi elle ne m'aime pas ; car j'étais faite pour lui plaire, observant toujours tranquillement, n'offusquant et n'offensant jamais personne, n'ayant ni fortune, ni maison montée, n'étant ni bête, ni conquérante. Cela est singulier ! » (Lettre à Galiani, 6 novembre 1770.)
temps, cette faveur excessive amena des jalousies et provoqua des rancunes, qui furent l'origine des scènes douloureuses dont on lira bientôt le récit.
Cette intimité, grosse d'orages, fut l'œuvre des circonstances; et elle ne s'établit qu'assez tard, bien que la présentation de d'Alembert chez madame Geoffrin remontât presque à la fondation du salon de la rue Saint-Honoré. Ceux qui lisent aujourd'hui les écrits de ce savant géomètre auront quelque peine à se figurer que, lorsqu'il conquit ses entrées dans ce bureau d'esprit, la réputation qui s'attacha tout d'abord à son nom fut celle d'un « amuseur de société ». D'Alembert, dans sa jeunesse, était en effet du caractère le plus gai : au sortir d'un problème d'astronomie ou d'une équation algébrique, il s'élançait hors de ces abstractions avec l'entrain d'un u écolier échappé du collège* », et oubliait avec délices le calcul « des forces dynamiques )> , pour se répandre en traits vifs et plaisants, en facéties joyeuses et quelquefois burlesques. La marquise de la Ferté-Imbault nous révèle même ce détail, qu'il avait « un talent particulier pour copier les acteurs de l'Opéra ou de la Comédie, à faire mourir de rire ! . . . Voyant que cela lui réussissait très bien, continue-t-elle, il s'émancipa, et se mit à contrefaire MM. de Mairan, Fontenelle, et autres habitués du salon de ma mère, ce qui finit par lui valoir un