‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 150 sur 221 · I. Marmontel, Mémoires · texte numérisé non relu

I. Marmontel, Mémoires

LE nOYAUME DE LA HUE SAINT-HOXOUlî . SSq

renom de méchancelc » . Si l'on joint à ces agréments mondains un esprit hardi, libre et profond, une mémoire intarissable, et « une sorte d'ingénuité qui avait toutes les grâces de l'enfance et toute la vigueur de la maturité », on comprendra le succès qui accueillit prompt ement d'Alembert, non seulement dans la maisonde madame Geofîrin, mais dans tous les cénacles littéraires où l'on se disputait sa présence.

En dehors de l'hôtel de la rue Saint-Honoré, un des salons où on le voyait alors le plus souvent était celui de madame du Deffand. Les dons brillants de la marquise, toujours étincelante de verve malgré son âge et sa cécité, n'étaient pas seuls la cause de ces fréquentes visites au couvent de Saint-Joseph * : un charme spécial y attira d'Alembert, du jour où la grande dame prit chez elle, comme lectrice, l'incomparable enchanteresse qui s'appelait Julie de Lespinasse. Il serait hors de propos de rééditer ici l'histoire de l'attachement qui s'établit vite entre ces deux êtres, que tant de misères communes, le malheur de leur naissance^, leur isolement dans la vie, leur pauvreté même, semblaient prédestiner à s'entendre. Cette liaison, qui

1 . La marcpjise du Deffand était depuis longtemps établie au couvent de Saint-Joseph, rue de l'Université. Elle y habitait l'appartement jadis occupé par madame de Montespan.

2. D'Alembert, on le sait, était fils naturel de madame de Tencin, comme mademoiselle de Lespinasse était la fille illégitime de la comtesse d'Albon.

34o LE ROYAUME DE LA RUE SAINT-HON ORÉ .

alla plus tard jusqu'à une complète communauté d'existence, fut-elle toujours aussi « pure et innocente » que le prétendent la plupart de leurs contemporains? L'affirmer serait naïf, et le nier, téméraire. Le doute, en tout cas, n'est possible que pour le début de leur intimité ; car, dans la suite, les noms du marquis de Mora et du comte de Guibert suffisent à rappeler que la « Sapho du dix-huitième siècle » avait déversé sur d'autres que d'Alembert le flot de cette passion exaltée, qui fait de mademoiselle de Les])inasse une figure presque unique en son temps. Mais, que l'amour fût ou non du jeu, le sentiment profond de d'Alembert pour la lectrice de madame du DefTand détermina chez la marquise l'accès de susceptibilité jalouse, dont le résultat fut la séparation éclatante des deux femmes, et leur persistante inimitié.

Une anecdote rapportée par madame de la Ferté- Imbault assigne à cette rupture une curieuse origine. Madame du Deffand, nous apprend-elle, avait reçu une lettre de Voltaire, qui, en termes fort caustiques, se moquait de d'Alembert, et elle n'avait pas manqué de lui répondre sur le même ton. A quelques jours de là, d'Alembert étant entré chez elle sans se faire annoncer, la spirituelle aveugle, ignorant sa présence, mit la conversation sur ces deux lettres, et pria une personne de la société d'en faire la lecture à haute voix. L'embarras de l'auditoire fut extrême, comme on pense, et non moins vif le dépit de d'Alembert, en

LE ROYAUME D F, I, V UUE SA I X T- II O XO HÉ . 34l

s'cntcndant ainsi traité par une femme qu'il croyait son amie. Il garda néanmoins le silence tant que dura la lecture, ne se fit connaître qu'après à madame du Deffand, et affecta de prendre le parti de la plaisanterie. Mais, au fond de l'âme, il resta ulcéré ; et, au sortir de cette scène, l'un des assistants, le mathématicien Fontaine, « qui calculait les caractères aussi bien que les nombres et les lignes », vint narrer l'aventure dans le salon de madame Geoffrin, et lui prédit que « d'Alembert se vengerait de madame du Deffand d'une manière très piquante, et que mademoiselle de Lespinasse lui servirait d'instrument )). C'est ce qui eut lieu en effet : les chroniques du temps nous ont conté la suite de l'histoire, les réunions de quatre heures du soir, organisées par d'Alembert, pendant le sommeil de la marquise \ dans la petite chambre de la lectrice, la découverte que fit un beau jour l'irascible maîtresse de maison de ces réceptions clandestines, où avec d'Alembert figuraient Chastellux, Marmontel, Turgot, Condorcet et quelques autres, et l'extraordinaire scène de fureur qui suivit cette révélation.

Accusée de trahir sa protectrice en lui volant ses meilleurs amis^, violemment chassée d'une demeure

Page 1