I. Au coin de la rue Bellechasse
3. Madame Geoffrin allouait depuis 1760 à d'Alembert sii. cents livres de rente viagère, auxquelles elle ajouta treize cents autres livres par testament.
LE nOYAVME DE LA RUE S AI N T-IION ORÉ . 343
iNIadame Geolîrin avait toujours eu peu de goût pour madame du Deffand, qui ne l'aimait pas davantage. Le contraste de leurs caractères et la rivalité de leurs salons expliquent doublement cette mutuelle antipathie, dont elles ne faisaient pas mystère, et qui se trahissait de diverses façons. La marquise du Deifand, à l'ordinaire, écrasait madame Geoffrin de sa supériorité de grande dame, et affectait vis-à-vis d'elle l'attitude du dédain. Quand elle la nomme dans ses lettres — ce qui est rare — c'est pour la traiter de « caillette », railler ses prétentions à diriger la politique européenne, affubler de surnoms dérisoires « la Reine-Mère de Pologne « , et « le Prince Geoffrin )) , son fils bien-aimé * • Madame Geoffrin, de son côté, n'est pas plus bienveillante : « C'est une méchante bête, écrit-elle un jour ; mais elle est aveugle ; et, de plus, le genre de sa méchanceté, qui est la jalousie, la rend si malheureuse, qu'elle me fait pitié ». Une autre lettre de madame Geoffrin, adressée à madame de Boulllers, souligne d'assez piquante manière l'antagonisme des deux femmes et l'hostihté réciproque de leurs deux sociétés. Madame Geoffrin avait été dîner à Montmorency, chez la maréchale de Luxembourg, qui passait pour être plutôt du parti de madame du Deffand ; d'où grande
I . Un jour que la marquise était assise sous un grand et lourd tableau représentant madame Geoffrin : (c (l'est le seul moment, dit quelqu'un, où madame tlu Deffand soit intéressée à ne pas faire tomber madame Geoffrin n. — Madame Necker, Méhmfjes.
rumeur chez celte dernière, et joie contenue de madame Geoffrin : « Madame la comtesse, écrit-elle \ ce que je prévoyais et craignais est arrivé. Mon voyage à Montmorency a fait grand bruit au souper du dimanche. Il y a été annoncé sous le prélude d'une importante nouvelle. On a commencé par donner à deviner qui avait été dîner à Montmorency. Quand toutes les imaginations ont été épuisées, et que l'on eût jeté son bonnet par-dessus les moulins, on m'a nommée. Les uns ont crié : « Cela est bien extraordinaire ! » Les autres : u C'est incroyable! » Enfin, quand la chose a été constatée par plusieurs personnages respectables, tout le monde a parlé tout bas ; chacun a fait et communiqué des réflexions profondes sur ce grand événement.
(c Je pourrais dire, comme le lièvre de La Fontaine : Je suis donc un foudre de guerre ! Non, je ne suis qu'un atome. Mais la méchanceté a une faim canine ; elle ne dédaigne aucune nourriture pour s'alimenter. Comme la justice et la raison doivent aussi trouver la subsistance et leur instruction, je dois conclure de l'effet que je fais, qu'à mon âge on n'en doit plus faire. Je vais donc me renfermer dans ma coquille, dont je ne sortirai plus, madame la comtesse, que pour cultiver vos bontés... »
Avec de telles dispositions de part et d'autre,