I. Marniontel, Mémoires
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rien qui ne parût lui plaire, et qu'elle ne sût rendre agréable aux autres... Son génie était présent partout, et l'on eût dit que le charme de quelque puissance invisible ramenait sans cesse tous les intérêts particuliers vers le centre commun. » Madame Geoffrin subit comme tout le monde l'ascendant de cette merveilleuse nature. Elle se prit peu à peu pour mademoiselle de Lespinasse d'un si vif engouement, qu'elle ne voulut bientôt plus se passer de sa présence, et l'attira chez elle de jour en jour davantage, avec l'inséparable d'Alembert. En outre des soirées consacrées, ce sont d'abord des visites quotidiennes ; puis, quand les infirmités de la vieillesse obligent la septuagénaire à une vie presque sédentaire, c'est deux fois le jour, à neuf heures du matin et dans l'après-midi, que les fidèles amis se présentent à l'hôtel de la rue Saint-Honoré, où ils se sentent enfin chez eux d'une manière si complète, que mademoiselle de Lespinasse s'y fait adresser ses lettres ^
Les vieux habitués du salon n'étaient pas, on le devine, sans éprouver quelque jalousie de cette concurrence. Mais la personne qui souffrait le plus du nouvel état de choses était la marquise de la Ferté- Imbault. Jusqu'alors, tout en déplorant dans le secret
I. 'iMa mère, écrit madame de la Fcrlé-Imbault, lui avait donné permission d'amener chez elle qui elle voudrait parmi les gens de lettres ; et c'était la Lespinasse qui, sur la fin de sa ^ie, décidait qui l'on recevrait et qui l'on ne recevrait pas. »
de son cœur les opinions et le langage de la plupart de ceux qui formaient la société de sa mère, elle ne s'était pas autrement alarmée de leur influence ; leur nombre même la rassurait sur l'empire auquel chacun j)Ouvait prétendre. Mais le danger lui apparut tout h coup menaçant, quand le faisceau de ces aff'ections dispersées se concentra sur deux personnes, aussi remarquables l'une que l'autre par l'étendue de leur intelligence, et dont la parfaite entente doublait encore la force. Elle crut voir dans leur fréquentation constante tout un plan machiné pour s'emparer de l'esprit d'une femme affaiblie par l'âge, substituer leur volonté à la sienne, dicter peut-être à sa main défaillante des dispositions contraires aux droits sacrés de la famille. Sa défiance s'augmentait du soin que l'on prenait de la mettre à l'écart des entretiens journaliers qui se tenaient presque sous ses yeux ; et ce qui lui revenait de ces mystérieux conciliabules n'était pas fait pour calmer son irritation grandissante.
Les notes que madame de la Ferté-Imbault a laissées sur cette période sont remplies de ces prétendues (( révélations », auxquelles, avec sa bonne foi ordinaire, elle ajoutait une entière croyance, et dont l'auteur était un certain Valentin, espèce d'intendant de madame Geoffrin et son homme de confiance ^ qui
I. «C'est un trésor que ce domestique, écrit madame Gcoffriii précisément à cette époque. Je ne sais ce que je deviendrais, si je ne l'avais plus. » — Lettre au comte d'Estampes, juin 1775.
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joua dans toute celle affaire un rôle assez singulier. Très dévot, et, par suite, ennemi juré des philosophes, ce zélé serviteur redoutait fort l'action qu'il leur attribuait sur les sentiments de sa maîtresse. Aussi, dans l'opinion que tous moyens sont bons contre de tels adversaires, ne se gènait-il pas pour écouter aux portes ; il rapportait ensuite à la marquise les propos qu'il jugeait propres à échauffer sa colère, afm de rengager dans une pieuse croisade. Il faut laisser ici la parole à madame de la Ferté-Imbault : u II m'apprit que d'Alembert et la Lespinasse ne s'occupaient l'un et l'autre qu'à persuader à ma mère que, mon caractère étant tout l'opposé du sien, ce serait à eux plutôt qu'à moi de la rendre heureuse dans sa vieillesse, si jamais elle devenait infirme. Ma mère, qui regrettait souvent de me trouver en désaccord avec elle, croyait facilement ces paroles... Elle leur disait l'étonnement où elle était que je fusse sa fille, et se comparait à une poule à qui on a donné à couver un œuf de canard : quand la poule, sur le bord d'un étang, voit son canard aller à l'eau, elle reste pétrifiée ; ainsi en était-il pour elle, quand elle voyait que je n'aimais qu'à rire, me divertir et courir le monde ; et elle s'en affligeait pour ses vieux jours... A quoi la Lespinasse répondait qu'elle pouvait être tranquille, qu'elle et d'Alembert seraient ses premiers garde-malades, et qu'on me permettrait de courir à mon ordinaire, car elle n'aurait nul besoin de moi ! » Et c'était, de la
part de Valentin, une suite de sinistres prévisions sur l'avenir réservé à la pauvre marquise, si elle laissait les deux complices circonvenir entièrement leur victime, et poursuivre leur œuvre jusqu'au bout.
Ces perfides commérages, chaque jour renouvelés, jetaient madame de la Ferté-Imbault dans des perplexités mortelles. Certes, nous ne la suivrons pas dans les dures appréciations qu'elle formule, ni dans les soupçons dont elle flétrit ce qu'elle nomme « l'union infernale de d'Alembert et de la Lespinasse » . Ces accusations sans preuves ne résistent pas à un examen réfléchi. Le caractère de d'Alembert, comme celui de son amie, y opposeraient d'ailleurs, au besoin, un suffisant démenti. Mais on comprend aisément, et on excuse sans peine, le ressentiment d'une fille — qui, somme toute, se montra toujours prête à remplir son devoir — envers des étrangers qu'elle voit soir et matin installés aux côtés de sa mère, dépositaires de toute sa confiance, maîtres de tous ses secrets, la réduisant efle-méme à un rôle de comparse humiliée, dont on tolère parfois la présence parce qu'on ne peut l'empccher. Cependant, quelle que fût l'indignation amassée dans son âme, le respect de l'autorité maternelle, encore à ce moment très vivant et très fort, lui fermait la bouche ; et elle se contentait de ronger silencieusement son frein, attendant avec patience l'heure de prendre sa revanche.
Le sort lui épargna celte peine en ce qui concerne
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mademoiselle de Lespinassc. Ce corps si frêle, ébranlé par trop de secousses, consumé par sa flamme intérieure, ne put résister aux angoisses de la dernière et fatale passion que lui inspira l'insensible Guibert. Elle succomba le 20 mai 1776, à l'âge de quarante-trois ans, au plus beau moment de sa célébrité. Au cours de la cruelle maladie qui l'emporta, elle ne cessa de témoigner à madame GeolTrin la plus sincère tendresse, lui répétant constamment que « ce qui la consolait de mourir, était de devancer sa vieille et généreuse amie ^ » . Huit jours avant sa fm, dans une lettre suprême écrite à d'Alembert, elle termine par ces lignes tracées d'une main déjà défaillante : « Un mot de moi à madame Geoffrin. Elle aimait mon ami ! Adieu pour jamais ! » D'Alembert, pour qui cette perte était un irréparable malheur, n'en fut que plus exact à continuer, dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré, des visites qu'il considérait comme une dette de reconnaissance. Il trouvait d'ailleurs en madame Geoffrin un écho à sa propre douleur. « J'allais, dit-il, m'affliger auprès d'elle et avec elle; son amitié m'écoutaitet me soulageait.» Mais l'heure était prochaine où cette fidèle consolatrice allait
I. Madame Geoffrin alla souvent visiter mademoiselle de Lespinasse pendant sa dernière maladie. Elle en revenait chaque (bis bouleversée, racontant que, par suite des souffrances éprouvées, la bouche de la malheureuse créature « s'était déplacée, au point d'être presque à son oreille, et que c'était une vue effrayante à voir. » (Souvenirs de madame de la Ferté-Imbault.)
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devenir à son tour un objet d'inquiétudes et de tristesses nouvelles ; et nous retrouverons bientôt d'Alembert auprès d'un autre lit d'agonie, dans des circonstances où, sans qu'il l'ait voulu, peut-être même sans qu'il en ait eu conscience, son rôle fut loin d'être exempt de reproche.