‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 156 sur 221 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Préparatifs que fait madame GeofTrin pour la fin de sa vie. — Premiers symptômes d'aiïaiblissement physique. — Modification de son humeur et de ses goûts. — Ses sentiments en matière religieuse. — Le Jubilé de 177O. — Madame GeofTrin est frappée de jiaralysie. — ^laladroite importunité de d'Alcmbort. — Sa conduite le jour des Sacrements. — Lettre que lui adresse madame do la Ferté-Imbault. — Exclusion définitive de d'Alembert et de ses amis. — Indignation du parti encyclopédiste.

S'il était vrai, comme on l'a prétendu, que madame GeofTrin n'eut jamais été jeune, il faut convenir que, par compensation, celle vieillesse prématurément acceptée resla vigoureuse et saine bien au delà des limites ordinaires. « Quand j'ai élé en Pologne, disait-elle, j'avais soixante-sept ans ; et, si je ne m'étais pas regardée au miroir, je ne m'en serais pas cru plus de quarante ; je ne me sentais rien de la vieillesse, » Ce témoignage est confirmé par celui de madame de la Ferlé-Imbault : « Je ne l'ai

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jamais vue malade, assure-t-elle, et souvent je me crois sa mère, parce qu'elle entend très finement, tandis que je suis sourde depuis trente ans, et qu'elle a une activité qui la rend capable de mille détails bien audessus de mes forces ». Malgré ces apparences, l'esprit ferme et net de madame Geoffrin ne chercha jamais à se faire illusion sur la prolongation de ces années de grâce ; et, longtemps à l'avance, elle se forma un « plan de vie » pour l'époque de l'inévitable décadence. C'est à sa soixante-dixième année qu'elle fixait l'échéance de ce qu'elle appelait u sa petite mort », et elle l'attendait avec calme. « Pour lors, disait-elle, je commencerai à rompre tous les attachements de mou cœur, puis je le fermerai hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il sera possible, et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire. ))

Devons-nous voir un effet de cette excessive prévoyance dans l'effort qu'elle fit, en septembre 1768, pour briser, sans motif plausible, la plus tendre des affections qui ait occupé sa vie? Et lorsqu'elle écrivit au roi Stanislas-Auguste la « terrible lettre « qui amena pendant près d'un an la cessation de tous rapports entre la « chère maman » et son « fils bienaimé », faut-il lire, à travers ces lignes injustes et cruelles, le secret désir de tuer en son cœur un sentiment profond, dont elle craignait de souffrir à l'heure de la séparation dernière ? C'est peut-être, après tout.

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la meilleure explication de son étrange concluile, du renvoi impertinent de toutes les lettres du lîoi, et de l'exclamation soulagée qui clôt cette exécution violente : « :\. présent, mon cœur est net ; il n'y entre plus d'amertume ! » Une brouillle si peu juslifiée ne pouvait cependant être définitive. Après dix mois de silence, une réconciliation s'opéra, dont Stanislas- Auguste semble avoir fait les frais et pris l'initiative ^ Mais la correspondance reprise ne redevint pas ce qu'elle était par le passé ; le ton resta cérémonieux, presque froid, parfois gêné. L'accent de l'ancienne tendresse ne reparaîtra plus qu'au moment suprême, comme pour montrer la vanité des calculs égoïstes et proclamer la victoire de l'amitié méconnue.

Cet incident à part, l'événement justifia les prévisions de madame Geoffrin ; et le programme qu'elle s'était tracé « depuis l'âge de vingt ans » se réalisa presque de point en point, comme si la nature elle-

I. « Vous aurez beau dire et faire les choses les plus injustes et les plus désagréables à mon égard, lui écrit l'excellent prince, je dirai toujours : Les nuages et les bourrasques passeront ; le soleil reparaîtra, car il existe toujours, il est toujours chaud et lumineux ; quand même il est couvert du voile le plus épais, on sait qu'il reparaîtra, car enfin il l'a fait mille autres fois, pour que la terre en reçoive les rayons... Ceux à qui vous reviendrez toujours tôt ou tard sont les bonnes gens, oui, les bonnes gens. On a beau jouer sur les mots, je soutiens que je suis bon, moi 1 » (Lettre du 7 octobre 1769. — Correspondance inédite publiée par M. de Mouy).

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même eût voulu entrer dans son jeu et accepter la loi de cette énergique volonté. Elle atteignit en efTet sans accroc sa soixante-dixième année ; et c'est alors seulement que sa santé robuste subit le premier assaut. Une coqueluche tenace, mal peu commun à cet Age. donna le signal du déclin. Elle s'en tira au prix de deux mois de soulîrances. sans autre remède que son régime ordinaire : « une grande diète, et beaucoup d'eau chaude. » Mais elle demeura longtemps dans un grand état de faiblesse, qu'elle ne surmonta jamais entièrement. De ce moment, les symptômes inquiétants se succèdent et se multiplient : diminution de sa mémoire, jadis merveilleusement fidèle, étourdissements fréquents, érysipèles douloureux, qui la privent de sommeil pendant des nuits entières. Tous ces avantcoureurs de la fin sont observés et enregistrés par elle avec un sang-froid surprenant. « Mon dépérissement n'est pas encore très sensible pour les autres, parce que je n'ai aucune infirmité, mais il l'est pour moi », écrit-elle ; et cachant avec soin, même aux plus intimes amis, les misères dont elle soulTre, elle s'efforce de poursuivre sa vie habituelle, préside à ses dîners, n'abandonne rien de ce qu'elle considère comme les devoirs de sa chargea

Malgré cette fermeté, son humeur subit un changement visible, et elle en convient de bonne foi : u Ma

i . Souvenirs de madame de la Ferlé-hiibault

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gaîté intérieure m'a quillée ' ; il y a encore dos moments où on me ranime, mais je retombe sur-lechamp ; )) et écrivant au roi de Pologne à roccasion du premier jour de l'an 177/i : « Je n'ai pas eu le courage, dit-elle, de vous parler de la nouvelle année ; pour moi, c'est une année de plus qui me conduit à la fin. )) Fait plus significatif encore, elle refuse désormais d'étendre ses relations, ferme son salon aux présentations nouvelles, se détache par degrés de la pensée, jadis chère entre toutes, de recueillir chez elle et de grouper autour de son fauteuil toutes les illustrations de l'Europe. Quand Grimm, en décembre 1770, demande à lui amener le baron de Wreech, diplomate distingue et intime ami du prince d'Anhalt, elle repousse cette requête avec une certaine rudesse ; puis, le lendemain, prise de remords, elle lui envoie les lignes suivantes, empreintes d'une mélancolique émotion :

(( Mon cher Grimm -, je me reproche d'avoir refusé trop brusquement la proposition très honnête et très flatteuse que vous m'avez faite, de recevoir M. le baron de Wreech. Je vais aous écrire les raisons que j'aurais

1. Madame Gcoffria n'avait jamais eu ce qu'elle appelait «la gaîté du corps » ; elle riait peu, et, de son propre aveu, le rire des autres ne lui faisait aucun plaisir, « mais, ajoute-t-elle, toutes mes idées étaient gaies, et même souvent comicpies ».

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