I. Lettre de la marquise rie la Fertc-Imbault
3. Elle avait loué, vers cette époque, l'appartement de madame la princesse de Beauvau, son amie, dans le couvent des Damesde-l' Abbaye-Saint-Antoine, à Paris, et elle y prenait, de temps à autre, quelqries jours de repos. Plusieurs des toiles qu'elle avait commandées au peintre Hubert-Robert la représentent dans les jardins de ce monastère, se promenant ou jouant aux cartes avec les religieuses. — Voir Appendice, page ^qô.
3. Madame Geoffrin n'était pas la seule, parmi les zélatrices de l'Encyclopédie, à se montrer exacte aux pratiques jubilaires. Une lettre de Condorcet à Turgot nous apprend qu'en 1771, mademoiselle de Lespinasse, elle aussi, suivit le Jubilé dans
fidèles, que, dans le parti des philosophes, on en conçut un vif étonnement, et aussi quelques inquiétudes. « Ce Jubilé, disait l'un d'eux, a reculé de plus de vingt ans l'empire de la raison ! » Madame Geoffrin voulut assister aux cérémonies de l'église Notre-Dame, qui furent longues et pénibles. Cette saison de 177G fut en effet, dit le journal de Hardy, « une des plus dures dont on ait gardé le souvenir. » La cathédrale était glaciale, et madame Geoffrin se sentit pénétrée de froid. Rentrée chez elle, et seule dans sa chambre, elle tomba sur le parquet, privée de connaissance, et l'on ne sut pas combien de temps elle était restée évanouie. Quand on l'eut ranimée, on constata qu'elle était atteinte de paralysie partielle. Un érysipèle se déclara ensuite, qui amena de cruelles souffrances et de longues insomnies ; et, sans que les médecins jugeassent qu'il y eût danger immédiat ', elle se trouva désormais réduite à cet état d'infirmité qu'elle redoutait par-dessus toute chose.
La nouvelle promptement répandue causa une vive
réglise Saiut-Germain-rAuxerrois, cl ) allrapa un rolVoidissemcnt, dont elle avait peine à convenir : « Elle prôlcncl, dit Condorcet, que si un si court espace de temps passé dans >uie église produisait un si fâcheux ctlct, ce serait une cliose plus terrible contre la religion qu'aucune épigranune de %oltaire. ■>
i.(( Monsieur Bouvard, son médecin, dit madame de la iurlé- Imlmdt, jugea qu'il fallait laisser agir la nature, et ne pas essaxer de guérir l'érysipèle, dans la crainte de le faire rentrer. On n'administra donc aucune espèce de remède, »
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émotion parmi les familiers de la maison. Chez nombre d'entre eux, au chagrin et à l'anxiété se mêlait quelque humeur de « l'excès de zèle » qui avait amené l'accident. « Elle a voulu, s'écriait sèchement Morellet, confirmer par son propre exemple l'adage qu'elle avait souvent à la bouche : On ne meurt jamais que de bctise. » Et du fond de son exil de Naples, Galiani écrivait à ses amis de Paris une longue lettre de condoléance sur cette u métamorphose », afin de leur expliquer que. « l'incrédulité étant le plus grand efl'orl que l'homme puisse faire contre son instinct et son goût », et cet elTort exigeant une volonté puissante et soutenue, « lorsque l'âme vieillit, la croyance ne peut manquer de reparaître » ; de sorte que logiquement « madame GeolTrin devait finir par un bon Jubilé ». Quant à d'/Vlembert, son irréligion ardente souffrait fort de « l'accès de dévotion » de sa vieille amie ; mais l'attachement qu'il éprouvait pour elle l'emportait sur son ressentiment, et son affliction était réelle : « Je la voyais hier, écrit-il à madame Necker, dans un état d'affaissement, qui me faisait souhaiter d'être à sa place, sans que j'osasse lui souhaiter d'être à la mienne. » Aussi ne quittait-il guère son chevet. Pénétrant à toute heure, en vertu de son ancien privilège, dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré, il s'installait au pied du lit de la paral\ti([ue, ou, lorsqu'elle était trop fiiible pour recevoir sa visite, attendait dans la pièce voisine le moment d'être introduit auprès d'elle.
Il est facile d'imaginer l'effet de cette obsession maladroite sur l'esprit de madame de la Ferté- Imbault : (( J'en ressentais, confesse-t-elle, une mortelle déplaisance. » A la méfiance de jadis, à l'antipathie naturelle que lui inspirait d'Alembert, s'ajoutait encore le scrupule de laisser perpétuellement en compagnie de sa mère, gravement malade, un homme aussi « publiquement affiché pour n'avoir ni religion ni principes », et dont à ce titre elle redoutait particulièrement l'influence. J'ai dit que la marquise était d'une piété sincère, fait si rare à cette époque, que ses adversaires, se refusant à y croire, l'ont accusée de calculs politiques, perfidement déguisés « sous le masque de la religion » . La conduite de sa vie entière proteste contre cette calomnie. Mais loin d'être tendre et mystique, sa religion, active et militante, cherchait moins à convaincre ses contradicteurs qu'à les réduire au silence. Elle entrait de vive force dans le camp ennemi. Le style même de madame de la Ferté- Imbault se ressent de ces dispositions belliqueuses, et le récit qu'elle fait de ses luttes contre la « secte philosophique » a quelquefois l'allure d'un bulletin de campagne.
Une fois affermie, comme elle dit, dans son « projet de guerre contre d'Alembert et sa séquelle », il ne restait plus qu'à guetter une occasion favorable pour ouvrir les hostilités. La maladresse de son adversaire lui épargna une longue attente. Madame Geoffrin fut
irappée le 29 août d'une nouvelle attaque d'aj)oplexie, plus forte que la première, qui la laissa paralysée de la moitié du corps ^ Le curé de la paroisse, appelé le lendemain, lui proposa les Sacrements, qu'elle accepta sans résistance, et on prit jour pour la cérémonie. « D'Alembert, raconte la marquise, s'était emparé de la chambre de ma mère à la première nouvelle de la crise. Il arrivait à huit heures du matin, et revenait cinq fois par jour, amenant parfois avec lui Suard, Marmontel et l'abbé Morellet, ce qui m'importunait fort, en m'ôtant toute liberté de me reposer... Le jour des Sacrements, il me parut indécent de laisser circuler d'Alembert et sa suite dans la chambre, en même temps que le curé et le confesseur, et je lui fis fermer la porte dès le matin. » Sur quoi, vive irritation du philosophe ; il monte chez le vieux Burigny, qui avait son logement dans l'hôtel, se plaint avec amertume du traitement qu'il essuie, et de la sottise qu'il y a, suivant lui, à effrayer inutilement une vieille femme en lui faisant entrevoir sa mort prochaine. « Quelques heures après, continue le récit, pendant que j'étais à dîner, il entra furtivement dans la chambre de ma mère qui dormait, et aperçut tout ouvert sur une table un exemplaire de l'Imitation. Il le prit avec colère, et, s'adressant aux gens qui veil-
I. w Ma. mère n'a point toute sa tète, écrit ce même jour madame de la Fcrté-Imbault ; mais elle ne souffre pas ; et quand on lui demande comment elle va, elle dit toujours : bien. »
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laient près du lit, s'écria à haute voix qu'une telle lecture n'était bonne qu'à affaiblir encore la tète de la malade, que la distraction était la seule chose qui convînt à son état, et qu'il fallait remplacer ces momeries par les Contes des fées ou les Mille et une nuits, dont il se chargeait de l'égayer à son réveil '. » Bref, le scandale fut tel, qu'on dut le faire sortir de la ]nèce ; et l'on courut avertir la marquise de la scène inconvenante qui venait de se passer.
L'indignation de celle-ci fut à son comble. Séance tenante, elle prend la plume, et rédige d'un trait la lettre suivante ^, lettre que les écrits du temps critiquent amèrement sans la citer jamais, et qui, pour frapper droit et ferme, n'est ni si « sotte » ni si « ridicule » que d'Alembert se plut à l'affirmer par la suite : « Je vais vous parler, monsieur, avec la franchise qui m'est naturelle. \ous avez indisposé contre vous depuis bien des années les honnêtes gens, ])ar votre manière indécente de parler contre la religion. Plusieurs de mes amis pensent que, dans l'état où est la tète de ma mère, je suis responsable de tout ce qui se passe dans sa chambre, et que j'aurais dû ne plus vous y laisser entrer, dès le moment où son confesseur s'est emparé d'elle. Je crois que ces gens
1. Les Mémoires secrets de Bachaumont, bien que favorables aux Encyclopédistes, confirment sur ce point le récit de madame (le la Ferté-Imbault. (27 novembre 177G).