I. Archives de la famille d'Estam2îes
bre de madame Geoffrin, tant qu'elle serait dans le même état ». Mais, à sa grande surprise, quelques instants après, d'Alembert se présentait à la porte de l'hôtel, et demandait à madame de la Ferté-Imbault une entrevue particulière. L'entretien fut long et pénible pour d'Alembert, qui, confus de son incartade, « gardait une contenance embarrassée et inquiète » . La marquise profita sans pitié de son avantage ; elle se déchargea de tout ce qu'elle avait sur le cœur, et hii lit c( un sermon des plus forts sur tout ce qui l'avait choquée contre lui depuis vingt ans ». Il écouta le sermon « en toute humilité », et répondit ensuite en cherchant à s'excuser de son mieux, mais sans parvenir à désarmer la terrible marquise. « Il me parut, s'écrie-t-elle, très bas, très plat, et très petit ; et moi, je me sentis une géante (s/c), parce que j'avais la vertu et la raison pour moi. Enfin, il me promit tout ce que j'exigeai de lui, à condition que je lui permettrais de voir ma mère ; et je le menai à son lit, sans paraître ressentir la moindre émotion de ce qui s'était passé entre nous. »
Mais, cet accord à peine conclu, la marquise ne tarda pas à se repentir de l'autorisation qu'elle avait accordée. D'Alembert, une fois rentré dans la place, prétendait n'en plus bouger. 11 arrivait dès l'aube, seul ou escorté de ses amis, et ne reparlait que le soir venu, u gardant à vue » la paral}tj(|uc comme pour la protéger contre les siens, et, par cette présence
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continuelle, rccluisanl la marquise « au lole d'une femme de chambre, qui n'approche du ht de sa maîtresse que quand elle n'a pointde compagnie ». Enfm, le 5 septembre, la maladie de madame GeolTrin fit de nouveaux progrès, et, « sur l'avis des médecins », madame de la Ferté-ImbauU donna le congé aux visiteurs, « en leur faisant les politesses d'usage, et en les assurant que, dès que sa mère serait en état de profiter de leur conversation, elle les verrait avec plaisir ». Quelques jours après, d'Alembert voulut entrer de force ; le portier l'en empêcha ; plusieurs fois il revint à la charge, avec le même insuccès * ; et l'interdit établi contre lui resta définitif. Cette rigoureuse exclusion s'étendit même — et ce fut là le vrai tort de madame de la Ferté-Imbault — à ceux qu'elle appelait « la suite de d'Alembert », mais qui n'en étaient pas moins fort innocents de ses écarts de lan-
I. Le registre du portier de madame Geoffria, que j'ai eu sous les yeux, constate naïvement l'insistance et l'irritation du pliilosophe : « 20 septembre — M. d'Alembert est venu hier vendredi. Il s'est retiré fort mécontent, et a dit que c'est fort malkonnète à madame la marquise de lui refuser sa porte, qu'il sait que M. Boutin a vu madame GeolTrin, et que c'est lui manquer. » Quinze jours après : « 8 octobre — M. d'Alembert est venu mardi, en disant qu'il avait appris que madame Geoffrin avait toute sa tète et sa connaissance, et que madame la marquise avait promis de le faire avertir ; comme il n'a entendu parler de rien, il vient la prier de tenir sa parole, et passera le soir pour savoir ses ordres.» Il y a plusieurs autres notes du mùmc genre. — Archives de la famille d'Estampes.
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gage, Suard, Morellet, Marmonlel. Seul Thomas, malgré sa liaison étroite avec les précédents, trouAa grâce aux yeux de la marquise. Bien qu'il ne fût pas chrétien, il professait au moins « ce déisme attendri qui était au xviii'' siècle la foi des âmes religieuses * » ; et c'est ce qui lui valut sans doute l'exceptionnelle faveur de franchir le seuil d'une maison, qui désormais avait changé de maître.
Le retentissement causé par cette sorte de proscription générale fut immense dans l'église philosophique. L'Encyclopédie donna avec ensemble pour venger l'injure faite à ses plus illustres enfants. Grimm, Diderot, Turgot ", d'Alembert plus que tous les autre.^, dans ses lettres à Voltaire, accablèrent madame de la Ferté-Imbault sous une incroyable avalanche d'invectives ; et, par une exagération manifeste, un conflit particulier autour du lit d'une moribonde prit les proportions d'une bataille entre « la philosophie et la cabale dévote », Même, le déchaînement fut si fort que «quelques évêques, affirme la marquise, voulurent faire intervenir le lieutenant de pohce Lenoir pour imposer silence aux calomniateurs». Elle les conjura de n'en rien faire ; et il faut la louer de cette sagesse.
L'éclat européen du nom de madame Geoffrin ne