‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 168 sur 221 · I.F. ROYAVME HE LA I\V F, S A I N T -TI O N O lU · texte numérisé non relu

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vieux griefs, jiour se préoccuper de son ancienne correspondante, depuis si longtemps négligée. « Il ne se passe pas de poste » sans qu'elle fasse demander des nouvelles ; elle se fait lire chaque fois les petits billets que madame GeoiTrin dicte du fond de son lit pour son fidèle Grimm, « le sous-doyen de ses amoureux», le plus ancien après Burigny. Même — oubliant sans doute que, comme elle l'écrivait un jour à Grimm, « elle ne traite pas les maladies d'autrui et n'entend rien aux boyaux fêlés * » — Catherine pousse l'obligeance jusqu'à prescrire un traitement infaillible pour guérir la paralysie : « Sa Majesté vous ordonne très sérieusement pour achever votre guérison le voyage et les eaux de Spa... Elle veut avoir le plaisir de vous avoir sauvée. » Comme l'Impératrice est a un très grand médecin », Grimm ne met pas un instant en doute que madame GeofFrin ne se soumette aussitôt à cette auguste ordonnance, et il se déclare assuré de la voir bientôt complètement rétablie.

Celle qui recevait ces hgnes était loin de partager cette confiance. Elle se sentait frappée à mort, et ne se payait pas d'illusions. Mais, avec cette force d'âme qu'elle garda jusqu'au bout, elle s'intéressait encore activement à ce qui se passait autour d'elle, intervenait même avec passion, pour servir ses amis, dans les affaires d'un monde auquel elle était si près de dire

I. Lettre de Catherine à Grimm du 3 août 1774 — Archives Impériales russes.

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adieu. La candidature du prince Louis de Rohan au chapeau de cardinal dont disposait la couronne de Pologne, occupa les derniers mois de sa \ie. Elle multiplia les lettres et les démarches pour faire aboutir ce projet, au détriment de l'abbé de Broglie, évêque de Noyons, qu'appuyait le roi Louis XV ; et la peine qu'elle se donna contribua sans doute au succès de celui qui devait être, quelques années plus tard, le triste héros de l'affaire du Collier K Elle n'a pas renoncé non plus à son goût d'autrefois pour les têtes couronnées. Au mois de Juillet 1777, pendant le séjour à Paris de l'Empereur Joseph, qu'elle avait connu à Vienne, elle se désole de ne pas recevoir sa visite, et se décide enfin à envoyer au « Comte de Falkenstein » ces lignes supphantes : « Vous partez, monsieur le Comte ; vous emportez les regrets de tout Paris ; mais ne vous en reste-t-il point de m'avoir négligée? Serai-je la seule malheureuse? » L'Empereur vint la voir dès le lendemain, et resta deux heures auprès d'elle. Ce fut sans doule une de ses dernières joies -.

Ces préoccupations un peu vaines, à la veille du

I. Voir sur cette négociation la Correspondance publiée par M. le comte de ^louy , cl la lettre inédite de Stanislas-Auguste à madame GeofTrin, qui se trouve à l'Appendice du présent ouvrage, pages '489-90.

3. Mélanges de madame Necker — Lettre du Comte de Gocrlz à madame de la Ferté-Imbault. (Archives de la famille d'Estampes).

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terrible passage, n'en excluaient point d'autres, plus belles et plus touchantes. Ses habitudes de bienfaisance ne l'avaient pas quillée. Jusqu'à son dernier jour, donner resta sa passion dominante. Elle envoie une cassette de deux mille écus à Thomas, des casseroles d'argent à Suard, une somme ronde à d'Alembert, pour payer la pension d'une pauvre femme dont il lui avait parlé l'année précédente. Sa sollicitude ])Our les malheureux s'étend jusqu'après sa mort ; en laissant une rente assez forte à l'un de ses protégés : u Si vous devenez plus riche, lui recommande-t-elle, vous donnerez cet argent pour l'amour de moi, quand je ne pourrai plus le donner moi-même. » Elle aime toujours aussi tendrement ses amis, et, quand sa santé l'empêche de les recevoir, elle cherche par mille moyens à leur prouver son hdèle souvenir. Elle mande un matin le laquais de madame Suard pour avoir de sa bouche des nouvelles détaillées de l'intéressante jeune femme, et savoir quels petits présents pourraient lui faire plaisir. « Le laquais, ajoute Condorcet, l'a trouvée fort défigurée et fort affaiblie. Il a pleuré beaucoup, et elle aussi. »

La bonté de son cœur ne se manifeste pas moins dans les adieux qu'elle fait au roi de Pologne. Sa maternelle affection d'autrefois, quelque temps engourdie, se réveille aux approches de la mort ; et les lettres qu'elle adresse au (( cher enfant » retenu loin d'elle, pour le tenir au courant et atténuer ses inquié-

tildes, sont empreintes d'un sentiment doux, simple et vraiment émouvant. Dans l'impuissance d'écrire, elle dictait habituellement à sa fille ; mais quelque temps avant la fin, par un effort suprême, elle souleva un jour sa main paralytique, et d'une écriture tremblante traça elle-même ces mots, les derniers sortis de sa plume : « Je vous aime de tout mon cœur. » ReccAant peu après la visite du colonel de Saint-Leu, qui se rendait en Pologne : a Voyez, dit-elle en montrant ses bras aj)pesantis, dites au Roi que les derniers caractères que cette main a formés ont été pour lui, et que, si j'en retrouvais l'usage, mes premiers efforts lui seraient consacrés '. »

Elle conserva jusqu'à l'instant de l'agonie cette belle sérénité d'âme, L'avant-vcille de sa mort, souffrant excessivement, et n'ayant plus qu'un léger souffle, elle entendit une conversation qui se tenait autour de son lit sur les moyens qu'ont les gouvernements de rendre les hommes heureux. Chacun en proposait de différents ; elle sortit d'un long silence pour dire : « Ajoutez à cela le soin de procurer des plaisirs, chose dont on ne s'occupe pas assez, » Parole profonde et vraie, dit d'Alembert, et a que Platon lui eût enviée^».

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