Madame Necker, Mélanges
2, Citons ici, conimc un curieux ciief-d'œuvre d'inexactitude, le tableau qu'a tracé Jules Janin de la mort de madame GeolTrin ; on y trouve autant d'erreurs que de mots : « Morte à près de cent ans, et licrc d'avoir renié l'évangile, la pauvre folle ! elle
Lue crise nouvelle l'emporta le G octobre 1777. Son enterrement eut lieu à l'église de Saint-Rocli, à sept heures du matin, sans pompe aucune, selon sou expresse volonté. Sa fille et quelques proches parents la conduisirent à sa dernière demeure. Quant aux gens de lettres, artistes, philosophes, habitués de son salon, convives de ses dîners, trois d'entre eux suivirent son cercueil, d'Alembert, Thomas et l'abbé Morellet, ses trois plus gros légataires. «Je désire, avait-€lle écrit, que mes amis m'aiment pendant que je vis ; mais je ne désire point de leur laisser de regret. » Si l'on en croit les apparences, jamais ^œu ne fut plus scrupuleusement respecté.
Le testament de madame Geoffrin ne contenait que peu de lignes. Elle y confirmait les rentes viagères déjà attribuées, de son vivant, aux plus chers amis de ses dernières années, et ajoutait de nombreux legs, variant de deux à quatre cents livres de pension, aux serviteurs de sa maison, aux familles pauvres qu'elle avait l'habitude de secourir, à toute cette clientèle qui, depuis un temps reculé, vivait de ses bienfaits.
s'occupait encore à sa dernière heure, avec son chef de cuisine, du menu de son dernier dîner. . . Telle fut la dernière préoccupation de cette malheureuse femme, qui n'aurait pas conservé vm seul ami pour lui dire bonjour, si elle n'avait plus été assez riche pour donner à diuer. » ( Notice sur mademoiselle de Lespinasse, paye 24.)
Ce fut de ces derniers sans doute qu'elle fut le plus longtemps et le plus sincèrement pleurée. « Quand je ne serai plus là, disait-elle à Grimm, je serai oubliée au bout de huit jours » ; et l'on put croire un moment que cette mélancolique prédiction allait se réaliser à la lettre. La masse du public, en effet, accueillit tout d'abord avec une rare indifférence la disparition do celle qui, pendant tant d'années, avait si vivement occupé l'attention générale. Les gazettes lui consacrent quelques mots à peine : u La célèbre madame Geoffrin, dit la Correspondance de Bachaumont, vient enfin de payer son tribut à l'humanité ; mais, comme elle était depuis quelque temps en enfance, cet événement n'a produit aucune sensation'. » — u C'est une perte pour les arts, écrit sèchement à GustaNe III la comtesse de la Mark, et une brave femme de moins.» Turgot, l'un des fervents habitués du salon, est encore plus concis : u La pauvre madame Geoffrin est morte hier, mande-t-il à la duchesse d'Anville ; il y a un an qu'elle ne vivait plus.» Et Catherine II, s'adressant à Grimm, ne trouve pas d'accents plus émus pour déplorer la perte de la « chère amie » d'autrefois : (c Je suis très fâchée de la mort de madame Geoffrin; vous trouverez bien du vide à Paris ^. »
Reconnaissons cependant quelques exceptions à celle