‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 171 sur 221 · Archives de la famille d'Estampes · texte numérisé non relu

Archives de la famille d'Estampes

2. LeUrc à madame de la Ferté-Imbault, du 2 juillet 17^ (Archives de la famille d'Estampes.)

pas à Paris. Je n'oublierai jamais le voyage de Pontoise ! »

Madame Geoffrin était depuis deux mois dans la tombe, et déjà le voile de l'oubli semblait s'étendre sur elle, quand le zèle de quelques uns de ses amis réveilla tout à coup l'attention publique. On vit paraître coup sur coup, au mois de décembre 1777, trois notices*, signées de Morellet, Thomas et d'Alembert, qui sous le titre à' Éloge funèbre, de Lettre et de Portrait, rappelaient les principaux traits et retraçaient les belles actions d'une vie longue et noblement remplie. On ne manqua pas de dire — vu les rentes dont elle avait gratifié les auteurs de ces publications — qu'ils étaient « payés pour louer la défunte » ; mais , malgré ce mot méchant, les écrits en question produisirent dans le monde littéraire une sensation assez vive. Ils ne sont dépourvus, au reste, ni de mérite ni d'agrément ; et chacun des trois écrivains, dans ce tournoi académique, fait preuve des qualités qu'on est le moins habitué à trouver sous sa plume ; car Thomas y est presque simple, Morellet intéressant, et d'Alembert sensible. Ce dernier surtout, parmi quelques déclamations, atteint par moments à la véritable éloquence. C'est qu'il était de tous le plus profondément affecté, et qu'à la tristesse de son cœur

I. Les trois notices furent réunies en un seul volume en 1812.

s'ajoutait, il faut le dire, un trouble complet dans l'organisation de sa vie. Accoutumé de longue date à passer ses soirées auprès de mademoiselle de Lespinasse et ses après-midi chez madame Geoffrin, tout lui manquait à la fois ; il ne savait que devenir. « J'ai perdu en même temps mes deux seules amies, répétait-il en pleurant ; il n'est plus pour moi ni soir ni matin ! »

Le parti encyclopédiste porta aux nues, comme il fallait s'y attendre, les panégyriques de sa dévouée bienfaitrice. Voltaire notamment se fit remarquer par l'exubérance de son admiration, prodiguant le mot de chef-d'œuvre, et promettant à l'héroïne de ces récits ni plus ni moins que l'immortalité. « Il me semble, s'écrie-t-il \ que le Grand Condé et M. de Turenne n'avaient eu que deux oraisons funèbres ; il est beau qu'une simple citoyenne en ait trois !» Il y avait assurément dans ces explosions d'enthousiasme de l'excès et du parti pris ; et Catherine II, bien que trop sévère, était plus près de la vérité quand elle disait à Grimm : ((Oh ! monsieur le baron, je ne suis point trop contente des iîYo^es et Portraits de madame Geoffrin. Ils ont tous la mine bourgeoise. On les croirait écrits par le roi d'Angleterre, ou par quelque bon citoyen, ce qui est synonyme ^. »

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