LETTRES DE MADAME GEOFFUIN AU PRINCE DE KAUNITZ
27 mars 17G7.
]\Ion cher, mon adorable Prince, je vous le répéterai sans cesse, non, non, je n'oublierai jamais les bontés dont vous m'avez comblée pendant mon heureux séjour à Vienne. Mon cher Prince, quand vous ne me direz rien, je regretterai votre silence et vos occupations, mais toutes les fois que vous me ferez un petit signe, je parlerai. Comment serait-il possible de ne pas répondre à la lettre charmante que je viens de recevoir? Quelle reconnaissance ne dois-je pas à M. le comte de Mercy de me l'avoir procurée.
I . En note, dans la Correspondance du prince de Kaunltz avec Mercy-Argenteau, publiée par le chevalier d'Arneth et M. Flamniermont.
Vous daignez, mon Prince, me remercier de penser à vous et d'en parler. Et de qui puis-je parler, qui flatte plus mon amour-propre, et qui remplisse plus mon cœur.'^ Vous êtes un des hommes les plus vertueux, qui a le plus d'esprit et de principes, de talent et de mérite, et vous m'honorez de votre amitié. Que j3uis-je donc faire de mieux que de parler de vous et d'en parler sans cesse ?
Vous avez placé mon antique figure dans votre chambre. Hélas, mon Prince, vous me faites plus d'honneur que je ne inérite. Si ce portrait pouvait rendre mon âme, mon cœur et mes sentiments, il serait digne de la place qu'il occupe ; mais il ne représente que les traits insipides d'une vieille femme. Il n'en est pas ainsi, mon Prince, de votre portrait ; il est si ressemblant que je crois non seulement vous voir, mais je crois aussi vous entendre. Depuis que je suis de retour, je suis occupée à lui choisir une place digne de lui. Sa forme, sa grandeur, la forme et la grandeur de ma chambre, et la façon dont elle est décorée, ôtent toute possibilité de l'y placer. Je l'ai mis dans un joli cabinet, mais qui est séparé de mon appartement. Voilà le parti que je prends : je le fais copier en miniature de la grandeur du papier que voici, et je mets ce portrait dans une grande boîte dans laquelle il y a des pains à cacheter. Cette boîte est toujours sur une petite table à côté de mon fauteuil ; par cet arrangement je jouirai à tous les instants de la vue de mon cher Prince.
Le nom que vous me donnez me donne le droit de finir cette lettre en vous embrassant tendrement, et de signer simplement votre maman Geoffrin.
Combien je voudrais dire de choses à son Excellence, madame la Comtesse ^ ! Je voudrais qu'elle pût savoir les