‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 23 sur 221 · I. Archives de la famille d'Estampes · texte numérisé non relu

I. Archives de la famille d'Estampes

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» Ce livre me para il donc le cliel-d'œuvre de l'esprit et de la philosophie. Il a deux avantages qui lui sont particuliers : le premier, c'est qu'il ne peut être jugé par les sots, il est hors de leur portée ; le second, c'est qu'il satisfait l'amour-propre des gens qui sont capables de le lire, en laissant de l'action à leur esprit. Comme loulcfois vous pourriez n'avoir pas assez de confiance dans mes lumières pour en entreprendre la lecture sur ma parole, je vais, pour vous déterminer, vous dire le jugement que M. d'Aube* en a porté : il trouve ce livre plat et superficiel, et prétend qu'il a été fait des épluchures du sien. Après vous avoir dit cela, tout est dit ! »

En recevant cette flalleuse appréciation de son livre, Montesquieu, qui connaissait madame Geofîrin et savait qu'une longue lecture sur des matières abstraites était un régal dont elle se montrait peu friande, s'étonna qu'elle eût pu, dans un si court espace de temps, s'assimiler un ouvrage tel que Y Esprit des lois; et il écrivit à madame de la Ferté-Imbault pour lui demander l'explication du mystère. Celle-ci, qui ne se piquait guère de diplomatie, répondit ingénument que sa mère n'avait assurément point lu l'Esprit des lois; que tout ce qu'elle en connaissait se réduisait à

I. Neveu de Fontencllc, généralement réputé comme sot, pédant et fat, auteur d'un Essai sur les principes du droit et de la morale. (Note de madame de la Ferté-Imbault.)

llO LE ROYAUME DE I. V RUE S A I N T-IION OUE .

quelques fragments choisis çà et là, qu'elle s'était fait lire par sa fille, pendant une demi-heure au plus. Elle ajoutait au reste, comme correctif à cet aveu, que ce peu avait suffi à madame Geoffrin pour se faire une juste idée de l'ouvrage et que, si cette méthode de critique « ne faisait pas honneur à la science de sa mère, elle en faisait beaucoup, par contre, à son esprit naturel ». Mais Montesquieu, assez susceptible par nature et par métier d'homme de lettres, n'accepta point l'excuse, crut démêler quelque ironie dans des louanges décernées sur une notion aussi sommaire de son œuvre, et commença dès lors à se défier d'une amie qui traitait le fruit de ses veilles avec une telle légèreté. Bref, depuis ce moment, sans qu'il y ait eu rupture à proprement parler, et bien qu'ils se vissent encore de temps à autre, leurs rapports prirent peu à peu un caractère d'aigreur à peine dissimulée, qu'un incident, dont j'aurai à parler dans la suite de cette étude, transforma dix ans plus tard en hostilité déclarée.

Je ne veux citer ici que pour mémoire le poète Piron, bien qu'il fit également partie de la succession de madame de Tencin. « Gardez-vous de rebuter jamais aucun homme — avait dit un jour la vieille et habile matrone à sa future rivale * — parce que, quand bien même neuf sur dix ne se donneraient pas

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