I. Portraits intimes du xviii'^ siècle, par Concourt
octogénaire le proclamait un jour dans une chanson plaintive :
Eu étrenncs, Sonica, Votre bonté coutumièrc Me fait présent de moka Pour toute l'année entière.
La bienfaisance en tel cas Seule quelquefois opère; !\Iais lamitié n'en est pas.
Hélas !
^ ous ne m'aimez pas !
Il me tarde d'arriver à lliomme cpii, pendant toute cette période, tint la première place et joua le premier rôle, non seulement dans le salon, mais dans la vie de madame GeoITrin. Que l'on ne s'attende pas, sur ce jiréambule, à voir entrer en scène un jeune héros de roman. Fontenclle, quand il se lia avec madame Geof- Jrin, avait près de soixanle-cpiinze ans ; il en avait plus de quatre-vingt-dix lorsqu'il atteignit, auprès d'elle et dans la société dont elle était le centre, l'apogée de son influence et de son prestige. Né en iGo-, il a\ait vu le règne de Louis XIV, non pas à son déclin, mais dans l'éclat de sa splendeur et de sa puissance; il pouvait parler de deux siècles difl'érents comme de deux personnes de sa connaissance ; et quand, eu 1760, on l'entendait dire le plus naturellement du monde : (( J'étais chez madame de la Fayette, lorsque je vois entrer madame de Sé\igné... », on se regardait
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avec clonncmcnt, et l'on croyait converser avec un retenant ^ Mais l'âge n'avait pas eu de prise sur ce corps reste mince, droit et alerte, sur ce cerveau lucide, ordonne, où chaque noiion se casait à sa place comme des livres catalogués dans une bibliolhèquc, sur cette Ame sereine, presque immuable, dont nulle tempête ii'aA ait jamais altéré la transparence brillante et glacée. (( Il ne connaissait que l'esprit », a dit de lui madame GeolTrin ; et l'on ne peut, en cITet, ciler aucune action qui lui ait été inspirée par un mouvement du cœur. Mais sa raison impeccable suppléait à tout ce qui lui manquait par ailleurs ; et il ne fut jamais de conseiller plus sur et d'ami plus utile que ce partait égoïste. C'est non moins par ses défauts que par ses qualités qu'il conquit et garda la confiance de madame GeofTrin ; par son langage et son exemple, il lui ouvrit des horizons nouveaux ; et il fut à son tour, après la grand'mcre Ghemineau, après madame de Tencin, son guide, son modèle et son éducateur. Elle lui dut pour une bonne part les fondements solides sur lesquels elle édifia sa fortune. Elle lui dut aussi, par contre, quelques-uns des traits qui la déparent : mi certain air de sécheresse, une sorte d'indiiTérence affectée, qui font bizarrement contraste avec sa bonté réelle, et qui déconcertent parfois la sympathie prête à se porter vers elle.